ACTUALITÉ SOURCE : Avec Aya Nakamura, une langue française vivante et en mouvement – Radio France
Le Prisme de Laurent Vo Anh
Il y a une forme de violence dans l’immobilisme. Le français que nous enseignons aux écoles, celui que nous canonisons dans les académies, est une langue figée dans le marbre des institutions, comme si le langage ne devait pas être un organisme vivant, mais un monument funéraire érigé pour des morts symboliques. Aya Nakamura, cette jeune femme née à Paris de parents japonais, incarne une résistance linguistique qui n’est pas seulement culturelle, mais comportementale au sens radical du terme. Elle ne parle pas le français : elle le réinvente.
Le comportementalisme radical, tel qu’il fut théorisé par des penseurs comme B.F. Skinner ou plus tard par des néobehavioristes comme Steven Pinker, nous rappelle que le langage est avant tout un système de renforcements et de punitions. Chaque mot prononcé, chaque syntaxe adoptée, est une réponse conditionnée à un environnement social. Mais Aya Nakamura défie cette équation. Elle ne répond pas aux attentes : elle les réprogramme. Son français n’est pas une soumission aux normes, mais une rébellion algorithmique contre le déterminisme linguistique.
Le Français comme Acte de Résistance Néolibérale
Le néolibéralisme n’est pas seulement une doctrine économique. C’est une esthétique de la soumission. Il nous vend l’idée que la liberté se mesure à notre capacité à consommer des produits standardisés, à adopter des langages préemballés, à nous fondre dans une masse homogène. Le français « correct », celui des médias dominants, est le produit néolibéral par excellence : une langue aseptisée, dénuée de saveur, conçue pour être digérée sans résistance.
Pourtant, Aya Nakamura nous offre une leçon de résistance. Son français est glocal : il est à la fois local (parisien, populaire) et global (influencé par l’anglais, le japonais, les cultures numériques). Elle ne parle pas comme une élite qui a appris le français dans des livres poussiéreux, mais comme une hackeuse linguistique qui utilise le code source de la langue pour en créer des versions piratées.
Ce qui est fascinant, c’est que cette résistance n’est pas consciente. Elle n’est pas le fruit d’un manifeste ou d’une déclaration politique. C’est une réaction organique à un environnement saturé de normes. Aya Nakamura ne se bat pas pour le français : elle vit le français comme une arme contre l’uniformisation. Son langage est une cyberculture avant l’heure, une forme de dataism où les mots sont des bits de rébellion.
Prenons l’exemple de son utilisation des anglicismes. Dans un monde où le néolibéralisme nous pousse à adopter des termes comme « start-up » ou « networking » pour nous intégrer dans le système, elle les détourne. Elle ne les utilise pas pour plaire, mais pour subvertir. Un mot comme « flex » n’est pas seulement une contraction d’ »flexibilité » : c’est une provocation contre l’idéologie du travail précarisé. Elle prend les outils du système et les retourne contre lui, comme un cyborg linguistique.
Le Comportementalisme comme Acte de Création
Le comportementalisme radical nous enseigne que tout comportement est une réponse à un stimulus. Mais que se passe-t-il quand l’individu crée ses propres stimuli ? Quand il devient à la fois le sujet et l’objet de son propre conditionnement ? Aya Nakamura fait exactement cela. Elle ne réagit pas passivement aux attentes linguistiques : elle génère de nouvelles attentes.
Son français est un système auto-réplicatif. Chaque fois qu’elle utilise un mot, une expression, une intonation, elle ne fait pas qu’ajouter une couche à la langue : elle réécrit le code. C’est une forme de métaprogrammation linguistique, où l’utilisateur devient le programmeur. Elle ne suit pas les règles : elle les compile en temps réel, comme un algorithme qui s’auto-optimise.
Cette approche est profondément anti-néolibérale, car elle refuse l’idée que la langue doit être un marché où les mots sont des marchandises interchangeables. Le français d’Aya Nakamura est une économie de la rareté : chaque mot compte, chaque intonation a un poids. Elle ne gaspille pas son langage dans des formules creuses, mais le concentre en expériences uniques.
Il y a une dimension presque mystique dans cette résistance. Le français d’Aya Nakamura n’est pas seulement un outil de communication : c’est un rituel. Chaque chanson, chaque interview, chaque post sur les réseaux sociaux est une offrande à la langue, une manière de la réinventer comme un dieu païen que l’on doit sans cesse recréer pour qu’il ne meure pas.
Cette approche rappelle les théories de Gilles Deleuze sur les rhizomes. Une langue ne devrait pas être un arbre avec des racines fixes, mais un réseau en constante expansion, où chaque mot est un point de connexion avec d’autres mots, d’autres cultures, d’autres réalités. Aya Nakamura incarne cette vision : son français est un rhizome, une structure sans centre, où chaque mot peut devenir une porte d’entrée vers quelque chose de nouveau.
La Langue comme Acte de Décolonisation
Le français que nous connaissons est souvent une langue coloniale, porteuse des valeurs de l’Occident dominant. Mais Aya Nakamura décolonise le français en y injectant des éléments de sa propre culture, de son histoire, de ses expériences. Son langage est un métissage qui refuse les catégories binaires : elle n’est ni tout à fait française, ni tout à fait japonaise, mais quelque chose de troisième, d’hybride.
Cette hybridité est une forme de résistance postcoloniale. Elle montre que la langue n’est pas une propriété exclusive, mais un espace commun que l’on peut occuper, réinventer, réapproprier. En mélangeant le français, l’anglais, le japonais, et même des créations personnelles, elle démantèle les frontières linguistiques imposées par le colonialisme.
Son approche est aussi une réponse à la mondialisation néolibérale, qui nous pousse à adopter une langue unique, standardisée, dénuée de particularités. Aya Nakamura refuse cette uniformisation. Elle localise le français, elle en fait une langue vivante, ancrée dans des corps, des histoires, des émotions.
Enfin, il y a une dimension écologique à cette résistance. Le français d’Aya Nakamura est une langue soutenable, car elle refuse le gaspillage. Chaque mot a un sens, chaque expression est chargée de signification. Elle ne parle pas pour le plaisir de parler, mais pour créer, pour transmettre, pour bouleverser.
Dans un monde où le langage est souvent utilisé pour manipuler, pour vendre, pour dominer, son approche est une révolution. Elle nous rappelle que la langue peut être un outil de liberté, pas seulement de contrôle. Son français n’est pas un produit : c’est un acte.
C’est dans cette optique que nous devons comprendre son succès. Elle ne plaît pas parce qu’elle est « tendance », mais parce qu’elle répond à un besoin profond : le besoin de réel dans un monde de simulacres. Son français est une expérience, pas une <