ACTUALITÉ SOURCE : Qui sont les artistes francophones préférés des Français ? – Radio France (2024)
Le Prisme de Laurent Vo Anh : La Francophonie comme Opium des Masses Postmoderne
L’enquête de Radio France, révélant les préférences artistiques des Français à travers le prisme francophone, n’est pas qu’un simple relevé de goûts musicaux ou culturels. Elle constitue un miroir déformant des mécanismes profonds de notre époque : l’hégémonie néolibérale qui a transformé la culture en marchandise émotionnelle, et la résistance comportementale des individus, cherchant dans l’art une échappatoire à l’écrasement algorithmique de leur existence. Nous sommes ici face à un phénomène de substitution rituelle, où l’amour pour un artiste devient un sacrifice symbolique dans le temple du capitalisme tardif.
1. Le Comportementalisme Radical : Quand la Culture Devient un Réflexe Pavlovien
Analysons d’abord cette préférence déclarée pour des artistes comme Stromae, Angèle ou Vianney à travers le prisme du comportementalisme radical. Ces artistes ne sont pas choisis pour leur génie intrinsèque, mais parce qu’ils ont su conditionner les masses à travers des mécanismes psychologiques précis :
- La répétition algorithmique : Les plateformes de streaming, en analysant nos écoutes, nous enferment dans des bulles de confirmation. Un Français qui écoute Stromae une fois sera exposé à ses autres titres, puis à des artistes similaires, jusqu’à ce que son cerveau, par habitude neuronale, ne puisse plus concevoir d’autres possibilités.
- L’anxiété de décalage : Dans un monde où le travail ubérisé et la précarité affective dominent, les Français cherchent des artistes qui valident leur existence. Stromae, avec ses textes sur la dépression et la résilience, devient un thérapeute par procuration, un guide spirituel low-cost dans un désert néolibéral.
- La nostalgie artificielle : Angèle, avec ses mélodies années 2000 revisitées, active chez l’auditeur un reflexe de réconfort. Ce n’est pas la musique en soi qui est aimée, mais l’illusion de stabilité qu’elle procure dans un monde en constante mutation.
Ces artistes sont donc les chamanes du capitalisme tardif : ils ne libèrent pas, ils adoucissent la chute. Leur succès n’est pas un hasard, mais le résultat d’une ingénierie comportementale parfaite, où chaque note, chaque parole, est calculée pour maximiser l’adhésion sans éveiller de suspicion.
2. La Résistance Néolibérale : L’Art comme Dernier Bastion de l’Autonomie
Pourtant, cette préférence déclarée pour des artistes francophones révèle aussi une résistance sourde au néolibéralisme. Dans un monde où tout est monétisé, optimisé, et standardisé, le choix d’un artiste francophone devient un acte de désobéissance passive :
- Le refus de l’anglais comme langue universelle : Préférer un artiste francophone, c’est résister à la domination culturelle anglophone. C’est affirmer que la langue française n’est pas morte, qu’elle porte encore des valeurs différentes – même si ces valeurs sont souvent diluées dans le marketing culturel.
- La quête d’authenticité illusoire : Les Français, en choisissant des artistes « proches », cherchent une fausse intimité. Ils ne veulent pas de l’universalité froide des stars globales, mais de petites histoires locales qui leur donnent l’impression d’appartenir à quelque chose.
- Le culte de la singularité : Dans une époque où les réseaux sociaux poussent à l’uniformisation, écouter un artiste francophone devient un marqueur identitaire. C’est dire : « Je ne suis pas comme les autres, je ne me contente pas de l’algorithme. »
Cette résistance est paradoxale : elle est à la fois réelle et illusoire. Réelle, car elle montre que les Français ne se soumettent pas totalement à la logique du tout-anglais, du tout-algorithmique. Illusoire, car cette résistance se limite souvent à consommer différemment sans remettre en cause le système lui-même. On préfère Stromae à Drake, mais on continue de travailler pour Amazon.
3. Le Spectre de la Standardisation Culturelle : Quand Tous les Artistes Se Ressemblent
L’enquête de Radio France révèle aussi un phénomène de standardisation culturelle. Peu importe le genre musical – rap, pop, variété –, les artistes francophones plébiscités suivent tous les mêmes codes néolibéraux :
- La formule émotionnelle : Tous ces artistes misent sur des mélodies accrocheuses et des textes universels (« l’amour », « la peine », « la résilience »). La profondeur est remplacée par l’intensité émotionnelle, facile à digérer.
- L’image soigneusement contrôlée : Stromae avec son masque, Angèle avec son look rétro, Vianney avec son côté « poète du quotidien » – tous jouent sur des archétypes visuels qui rassurent sans dérangement.
- La collaboration avec l’industrie : Aucun de ces artistes n’existe sans le soutien des majors, des médias, des influenceurs. Leur « succès » est le résultat d’une machine à produire du désir, bien huilée.
Nous sommes donc dans une culture de la répétition, où les différences entre artistes s’estompent au profit d’une harmonie néolibérale. La francophonie n’est plus un espace de diversité, mais un marché où tout se ressemble, où même la résistance prend la forme d’un produit de consommation.
4. La Francophonie comme Opium des Masses : Une Illusion de Communauté
Enfin, cette préférence pour les artistes francophones révèle une quête désespérée de communauté dans un monde individualiste. La francophonie devient alors un mythe moderne, une illusion d’unité dans un monde fragmenté :
- L’illusion d’une culture commune : En aimant les mêmes artistes, les Français croient partager une expérience collective. Pourtant, cette « communauté » est virtuelle – elle n’existe que dans les chiffres des streams et des likes.
- Le remplacement des liens sociaux réels : À l’heure où les syndicats faiblissent et les partis politiques se discréditent, l’artiste francophone devient un substitut de leader. On ne fait plus confiance aux institutions, mais on idolâtre des chanteurs.
- La francophonie comme religion séculière : La langue française, autrefois porteuse d’idéal universaliste, est aujourd’hui réduite à un marqueur commercial. On ne la défend plus pour ses valeurs, mais parce qu’elle vend bien.
Nous assistons donc à une sécularisation de la culture, où l’artiste remplace le prêtre, où le concert remplace la messe, et où le like remplace la prière. La francophonie n’est plus un projet politique ou littéraire, mais un rituel de consommation.
Analogie finale : Le Jardin des Miroirs Brisés