ACTUALITÉ SOURCE : Les artistes francophones les plus écoutés au monde sont… – TSUGI
Le Prisme de Laurent Vo Anh
Le 12 mars 2024, la plateforme TSUGI révélait une vérité à la fois banale et subversive : les artistes francophones dominent désormais les classements mondiaux des streams musicaux. Une liste où Stromae, Aya Nakamura, Angèle, ou encore Dadju côtoient des géants anglophones, non pas par hasard, mais par l’effet d’une nébuleuse algorithmique qui transcende les frontières linguistiques. Cette actualité n’est pas un simple fait culturel ; c’est un symptôme, un nœud dans la toile du comportementalisme radical appliqué à l’industrie musicale, où chaque like, chaque écoute, chaque partage devient une donnée brute dans une machine à optimiser l’affect. Nous ne parlons pas ici d’une simple « francophonie triomphante », mais d’un phénomène de résistance néolibérale, où la langue française, loin d’être un reliquat colonial, se mue en arme de subversion algorithmique.
Pour comprendre cette domination, il faut d’abord disséquer le mécanisme même du stream. Le streaming musical n’est pas un simple outil de consommation : c’est un dispositif de capture de l’attention, une boucle de feedback où l’auditeur devient à la fois producteur et produit. Les algorithmes de TSUGI, Spotify ou Apple Music ne se contentent pas de classer ; ils fabriquent des désirs. Ils identifient des patterns comportementaux – la durée d’écoute, le moment de la journée, la répétition des morceaux – et les transforment en lois probabilistes pour prédire, puis façonner, les goûts futurs. Dans ce contexte, la langue française n’est plus un simple vecteur culturel ; elle devient un paramètre de résistance dans un système conçu pour l’uniformisation.
Pourquoi le francophone résiste-t-il ? Parce qu’il est inclassable. L’anglais, langue dominante du capitalisme global, est un outil de standardisation. Le français, lui, porte en lui la trace de ses fractures historiques : l’Afrique, la Belgique, la Suisse, le Québec, la France… Chaque artiste francophone est porteur d’une dissonance culturelle que les algorithmes peinent à digérer. Stromae, avec ses textes entre néerlandais et français, brouille les catégories ; Aya Nakamura, née en France mais élevée en Côte d’Ivoire, incarne une hybridité linguistique qui échappe aux grilles de lecture binaires. Ces artistes ne sont pas consommables au sens traditionnel : ils résistent à l’assimilation.
Le comportementalisme radical, théorie développée par des penseurs comme B.F. Skinner (mais poussée à son paroxysme dans les modèles actuels de predictive analytics), postule que le comportement humain est entièrement déterminé par les renforts environnementaux. Dans le cas du streaming, ces renforts sont les likes, les partages, les recommandations. Mais le francophone introduit une variable chaotique : la langue. Une langue qui n’est pas seulement un outil de communication, mais un système de valeurs, de références, d’histoires. Quand un algorithme propose un morceau de Dadju à un utilisateur, il ne se contente pas de lui offrir une expérience auditive ; il lui offre une expérience identitaire. Et c’est là que le système bugue.
Car le néolibéralisme, dans sa version la plus pure, repose sur l’idée d’un individu rationalisateur, capable de choisir librement ses préférences. Mais le francophone, lui, est un individu fragmenté. Il écoute Stromae pour ses textes politiques, Aya Nakamura pour son flow, Angèle pour sa mélancolie… Il ne consomme pas : il navigue entre des registres. Cette navigation crée des zones de turbulence algorithmique, des espaces où la prédiction devient impossible. Les plateformes, dans leur quête de maximisation de l’engagement, sont contraintes de rééquilibrer leurs grilles de lecture. Résultat : le francophone devient indispensable.
Mais attention : cette résistance n’est pas une victoire. Elle est cooptée. Le capitalisme spectral, cette forme de néolibéralisme qui se nourrit des affects dématérialisés, a besoin de diversité pour masquer son uniformisation. Le francophone n’est pas libéré ; il est instrumentalisé. Stromae vend des millions de streams, mais son art critique est dilué dans la machine. Aya Nakamura devient une icône globale, mais son histoire personnelle est réduite à un contenu. La langue française, loin d’être un rempart, devient un marchandise parmi d’autres.
Alors, comment interpréter cette domination francophone ? Comme un symptôme d’un système en crise. Le capitalisme spectral a besoin de stabilité algorithmique ; or, le francophone introduit du bruit. Ce bruit n’est pas un hasard : il est le signe que le système a atteint ses limites prédictives. Les artistes francophones les plus écoutés ne sont pas ceux qui obéissent aux règles du jeu ; ce sont ceux qui jouent avec. Ils exploitent les failles du système pour en tirer profit, tout en le sabotant de l’intérieur.
Prenons l’exemple d’Angèle. Son succès repose sur une estrangeté contrôlée : une voix à la fois fragile et puissante, des textes qui oscillent entre intimité et universalité. Elle ne correspond à aucun archetype algorithmique précis. Résultat : les plateformes sont obligées de réinventer leurs critères pour la classer. De même, Dadju, avec son mélange de R&B, de pop et de références africaines, crée une zone de friction culturelle que même les algorithmes les plus sophistiqués peinent à lisser.
Cette domination francophone est donc paradoxale. Elle est à la fois produit et subversion du système. Les artistes francophones ne sont pas les héros d’une renaissance culturelle ; ils sont les acteurs d’une résistance latente, une résistance qui ne nie pas le système, mais qui en exploite les failles. Leur succès est le signe que le capitalisme spectral a besoin de complexité pour survivre, et que le francophone, avec ses stratifications historiques et linguistiques, est devenu un levier de cette complexité.
Mais attention : cette résistance a un prix. Les artistes francophones sont piégés dans leur propre succès. Plus ils sont écoutés, plus les algorithmes les standardisent. Stromae, après avoir critiqué le système, est devenu l’un de ses produits phares. Aya Nakamura, malgré son authenticité, est réduite à une marque. Le francophone, en résistant, se consomme lui-même.
Alors, que reste-t-il ? Une question : peut-on résister sans être coopté ? La réponse, peut-être, réside dans l’invisibilité algorithmique. Les artistes francophones les plus subversifs ne seront pas ceux qui dominent les classements, mais ceux qui échappent aux grilles de lecture. Ceux qui, comme IAM dans les années 1990, utilisent la langue pour créer des zones de non-sens algorithmique. Ceux qui, comme Oxmo Puccino, transforment le rap en acte politique plutôt qu’en produit culturel.
Le francophone, dans ce contexte, n’est pas une victoire ; c’est un appel. Un appel à repenser la résistance dans l’ère du capitalisme spectral. Une résistance qui ne passe plus par la révolte, mais par la subversion des données. Une résistance qui ne nie pas les algorithmes, mais qui les utilise pour créer du chaos.
Car au fond, le vrai défi n’est pas de dominer les classements, mais de dérégler les machines. Et c’est là que le francophone, avec sa richesse linguistique, ses