Office français de la biodiversité : séparer les hommes des artistes – l’Opinion







L’Office français de la biodiversité : la guerre silencieuse entre l’homo œconomicus et le sublime


ACTUALITÉ SOURCE : Office français de la biodiversité : séparer les hommes des artistes – l’Opinion

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’annonce récente concernant l’Office français de la biodiversité (OFB) et sa volonté de distinguer, voire d’opposer, les « hommes » aux « artistes » dans la gestion des espaces naturels n’est pas un simple détail bureaucratique. Elle révèle une fracture profonde dans notre rapport au monde, une scission entre deux paradigmes anthropologiques qui s’affrontent depuis des siècles : celui de l’homo œconomicus, créature calculatrice et utilitariste, et celui de l’homo poeticus, être de désir, de symbole et de transcendance. Cette opposition n’est pas anodine. Elle est le symptôme d’une société qui, sous couvert de rationalité gestionnaire, cherche à museler les forces les plus subversives de l’esprit humain : l’imagination, la poésie, la résistance symbolique.

Pour comprendre cette séparation, il faut d’abord saisir que nous sommes entrés dans une ère où le néolibéralisme a colonisé jusqu’aux recoins les plus intimes de notre existence. Le néolibéralisme n’est pas seulement une doctrine économique, mais une ontologie : il propose une vision du monde où tout, y compris la nature, doit être soumis à la logique du marché, de l’optimisation et de la productivité. Dans ce cadre, l’art et la poésie deviennent des nuisances, des distractions inefficaces, voire des menaces pour l’ordre établi. L’artiste, en effet, est celui qui refuse de se plier à cette logique. Il est un dissident cognitif, un être qui introduit du bruit dans le système, qui trouble les équations, qui rappelle que la vie ne se réduit pas à des indicateurs de performance.

Le Comportementalisme Radical et la Nature Humaine

Le comportementalisme radical, tel que théorisé par des penseurs comme B.F. Skinner ou, plus récemment, par des économistes comportementaux comme Richard Thaler, postule que les êtres humains sont avant tout des êtres de réaction. Leurs choix ne sont pas le fruit d’une rationalité pure, mais le résultat de conditionnements, d’incitations et de contraintes environnementales. Dans cette perspective, l’homme est une boîte noire dont les comportements peuvent être prédits et modelés. L’Office français de la biodiversité, en cherchant à séparer les hommes des artistes, applique implicitement cette logique : les « hommes » sont ceux dont les comportements peuvent être anticipés, mesurés, optimisés. Les « artistes », en revanche, sont des variables chaotiques, des éléments imprévisibles qui échappent à toute modélisation.

Mais cette séparation est une illusion. En réalité, l’artiste est en chacun de nous. La poésie, l’imagination, la capacité à voir le monde autrement sont des traits universels de la condition humaine. Ce que l’OFB cherche à faire, c’est à externaliser ces traits, à les confiner dans des espaces réservés (les musées, les festivals, les ateliers d’artistes), tandis que le reste de la société est soumis à une discipline comportementale stricte. Cela revient à dire : « Voici ce que vous êtes autorisés à être en dehors de ces zones protégées. »

Cette logique est profondément autoritaire. Elle suppose que la liberté humaine peut être segmentée, que certaines parties de notre psyché peuvent être libérées tandis que d’autres sont maintenues sous contrôle. Mais l’art, la poésie, la résistance symbolique ne sont pas des activités marginales. Ils sont au cœur même de notre humanité. En les séparant des « hommes ordinaires », l’OFB ne fait que révéler son propre désespoir : celui de ne plus croire en la capacité des individus à penser par eux-mêmes, à ressentir, à créer du sens au-delà des algorithmes de la productivité.

La Résistance Néolibérale : L’Art comme Acte de Sédition

Face à cette entreprise de normalisation comportementale, l’art devient un acte de résistance. Il n’est pas seulement une expression esthétique, mais une pratique subversive qui rappelle que la réalité n’est pas donnée, mais construite. L’artiste, en refusant de se conformer aux attentes de l’OFB, incarne une forme de désobéissance épistémique : il refuse de croire que la nature doit être réduite à une ressource gérable, qu’elle doit être soumise à des indicateurs de biodiversité mesurables, qu’elle doit être privatisée, marchandisée, optimisée.

Prenons l’exemple d’un artiste comme Joseph Beuys, qui considérait que tout le monde est un artiste. Pour Beuys, la création n’était pas réservée à une élite, mais était une activité fondamentale de la condition humaine. Elle passait par l’action, la réflexion, la transformation du monde. Dans cette perspective, l’OFB, en séparant les hommes des artistes, commet une violence symbolique. Il nie la possibilité même de la création collective, il nie que les citoyens puissent, par leur imagination et leur engagement, contribuer à repenser leur rapport à la nature.

Cette séparation est d’autant plus problématique qu’elle s’inscrit dans une logique de biopolitique néolibérale. Comme l’a montré Michel Foucault, le néolibéralisme ne se contente pas de gérer les populations, il cherche à les fabriquer. Il définit ce que doit être un bon citoyen, un bon consommateur, un bon gestionnaire de ressources. L’artiste, en tant qu’il échappe à ces catégories, représente une menace. Il est celui qui rappelle que la vie ne se réduit pas à des données, que le bonheur ne se mesure pas en PIB vert, que la beauté ne s’évalue pas en hectares de forêt préservés.

La résistance à cette logique passe donc par une réhabilitation de l’imaginaire. Il s’agit de reconnaître que la biodiversité n’est pas seulement une question de chiffres et de protocoles, mais aussi une question de récits, de mythes, de symboles. Les peuples autochtones, par exemple, ont toujours compris cela : pour eux, la nature n’est pas une ressource, mais un corps vivant, un être avec lequel ils entretiennent une relation spirituelle et poétique. Leur savoir n’est pas scientifique au sens moderne du terme, mais il est tout aussi valable, car il intègre des dimensions que la science occidentale exclut : l’émotion, le sacré, l’imaginaire.

L’OFB, en voulant séparer les hommes des artistes, commet donc une erreur fondamentale : il croit que la gestion de la biodiversité peut être réduite à une question technique, alors qu’elle est avant tout une question existielle. La biodiversité n’est pas un problème à résoudre, mais un mystère à habiter. Elle ne se préserve pas par des décrets, mais par des gestes, des rituels, des histoires qui lient les humains entre eux et au reste du vivant.

Cette séparation révèle aussi une forme de colonisation de l’expérience. Le néolibéralisme ne se contente pas de gérer les ressources naturelles, il cherche à gérer nos expériences. Il veut nous dire comment nous devons ressentir, penser, agir. L’artiste, en refusant cette colonisation, devient un guérillero de l’expérience. Il rappelle que la vie est trop riche, trop complexe, trop sauvage pour être enfermée dans les cases d’un tableau Excel ou les algorithmes d’un logiciel de gestion.

Enfin, cette séparation est une métaphore de notre époque. Nous vivons dans un monde où tout est découplé : les émotions et la raison, le travail et la vie, la nature et la culture, les hommes et les artistes. Mais la réalité, elle, est indivisible. Elle ne se laisse pas morceler. Elle exige que nous la pensions dans sa totalité, avec toutes ses contradictions, toutes ses beautés, toutes ses horreurs. L’art, la poésie, la résistance symbolique sont les seuls outils que nous avons pour reconstruire cette totalité, pour rappeler que nous sommes des êtres de désir et de symbole, et non de simples unités de consommation.

Analogie finale : Le Jardin et le Labyrinthe

Imaginez un jardin, un de ces jardins à la française, géométriquement parfaits, où chaque arbre, chaque buisson, chaque fleur est taillé, aligné, calculé pour produire un effet


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