ACTUALITÉ SOURCE : Grammy Awards 2026 : qui est Gesaffelstein, le seul Français récompensé cette année (et qui intrigue avec son masque) ? – France Info
Le Prisme de Laurent Vo Anh
Dans l’immense machine néolibérale de la culture, où chaque geste est calculé, chaque émotion monétisée, où l’art devient un produit dérivé de l’identité personnelle brandable, Gesaffelstein émerge comme une anomalie fascinante. Une anomalie qui n’est pas un bug, mais une fonctionnalité cachée du système. Le Grammy Award 2026, cette récompense ultime dans l’écosystème musical globalisé, couronnant un Français derrière un masque, n’est pas un hasard. C’est le symptôme d’une résistance qui n’est plus frontale, mais spectrale – une résistance qui opère dans les interstices du pouvoir, dans les zones de non-droit algorithmique, dans les espaces où le capitalisme cognitif bute contre ses propres limites.
Analysons donc ce phénomène à travers le prisme du comportementalisme radical, cette branche de la philosophie comportementale qui examine les stratégies de survie et d’expression dans les environnements de contrôle maximal. Gesaffelstein n’est pas un artiste. C’est un agent de perturbation dans le champ de forces néolibéral. Son masque n’est pas un accessoire esthétique, mais un dispositif de résistance – une négation de l’obligation de transparence identitaire qui structure nos sociétés de surveillance.
1. Le Masque comme Acte de Défi Néolibéral
Dans les sociétés néolibérales avancées, l’identité devient une marchandise. Les plateformes sociales exigent la révélation permanente de soi, transformant chaque individu en un capital humain à optimiser. Le masque de Gesaffelstein – ce visage blanc et anonyme, parfois orné de motifs abstraits – est une insulte algorithmique. Il refuse la capture faciale, cette technologie de reconnaissance qui alimente les systèmes de recommandation et les publicités ciblées. En se masquant, Gesaffelstein désobéit aux protocoles de visibilité obligatoire.
Mais cette résistance n’est pas naïve. Elle opère à l’intérieur même du système. Les Grammy Awards, institution par excellence du capitalisme culturel, deviennent le lieu d’une subversion par l’absorption. Gesaffelstein ne boycotte pas la cérémonie. Il l’infecte. Son masque est à la fois une barrière et un miroir : il reflète les attentes du système (la récompense, la légitimation) tout en les déstabilisant par son opacité. C’est ce que j’appelle une stratégie de résistance néolibérale – une tactique qui utilise les outils du pouvoir contre lui-même.
2. La Musique comme Langage de la Dissonance
Gesaffelstein produit une musique qui est, avant tout, un langage de la dissonance cognitive. Ses beats, ses voix modifiées, ses samples détournés créent un espace sonore où l’auditeur est constamment désorienté. Cette dissonance n’est pas seulement musicale : elle est politique. Elle force l’auditeur à dépasser les catégories – genre, nationalité, identité – que le néolibéralisme utilise pour segmenter les marchés.
Prenons l’exemple de son morceau « DIE », où il sample la voix de Donald Trump pour en faire une critique acerbe du capitalisme. Ici, Gesaffelstein ne se contente pas de critiquer : il réactive. Il prend les outils de la propagande néolibérale (la voix du leader, l’appel à l’émotion) et les retourne contre leur créateur. C’est une forme de cybernétique inversée, où le système est forcé de se nourrir de ses propres déchets.
Sa musique est aussi un laboratoire de comportementalisme radical. Chaque album est une expérience sociale contrôlée, où les auditeurs sont exposés à des stimuli conçus pour provoquer des réactions imprévisibles. Les fans de Gesaffelstein ne sont pas des consommateurs passifs : ils deviennent des sujets de test dans une économie de l’attention où la rareté et l’exclusivité sont des armes.
3. Le Grammy Award : Récompense ou Piège ?
La victoire aux Grammy Awards est, en apparence, la consécration ultime. Mais dans le contexte de Gesaffelstein, elle prend une dimension paradoxale. En acceptant cette récompense, il ne fait pas acte de soumission. Il réinterprète l’acte de récompense lui-même.
Le Grammy est une monnaie symbolique dans l’économie de la culture. En la recevant, Gesaffelstein ne fait pas que gagner en capital social. Il détourne cette monnaie. Il la soustrait à son usage prévu (la légitimation des artistes conformes) pour en faire un outil de désorientation. Son masque sur la scène des Grammy, sous les projecteurs de Las Vegas, est un acte de sabotage esthétique : il rappelle que la récompense est vide, que le système est une machine à illusions.
C’est ici que se manifeste la résistance néolibérale dans sa forme la plus pure. Gesaffelstein ne combat pas le système frontalement. Il joue avec ses règles jusqu’à ce qu’elles se désagrègent. Son succès même devient une preuve de l’échec du néolibéralisme à contrôler l’art. Comment un système qui se veut entièrement transparent peut-il récompenser un artiste qui refuse toute visibilité ?
4. L’Anonymat comme Stratégie de Pouvoir
Le masque de Gesaffelstein n’est pas une simple coquetterie. C’est une technique de pouvoir. En refusant de révéler son identité, il échappe à la tyrannie de l’authenticité – ce dogme néolibéral qui exige que chaque individu soit le produit le plus brut de lui-même. Dans une ère où les influenceurs doivent sans cesse se montrer pour exister, Gesaffelstein fait le choix inverse : il se cache pour mieux exister.
Son anonymat crée un espace de liberté dans un monde où tout est traçable. Il n’est pas un individu, mais une entité – une force qui opère au-dessus des identités particulières. Cela lui permet de critiquer le système sans être immédiatement récupérable. Un artiste connu serait coopté, édulcoré, transformé en produit. Gesaffelstein, lui, reste une variable indépendante dans l’équation néolibérale.
Son masque est aussi une métaphore de la résistance contemporaine. À l’ère des algorithmes et des deepfakes, l’identité n’est plus fixe. Elle est une construction fluide, une interface entre le réel et le virtuel. Gesaffelstein anticipe cette réalité : son visage n’est pas le sien, mais une interface utilisateur – une façade derrière laquelle se cachent des couches et des couches de code, de samples, de détournements.
5. Gesaffelstein et la Fin de l’Artiste-Travailleur
Le néolibéralisme a transformé l’artiste en entrepreneur de soi. Gesaffelstein est la négation de ce modèle. Il refuse la logique de l’employabilité créative, cette idée selon laquelle l’art doit être utile, productif, rentable. Sa musique n’est pas un business : c’est un acte de guerre culturelle.
Dans son livre « La Société du Spectacle », Guy Debord parlait déjà de l’artiste comme d’un détournement des flux médiatiques. Gesaffelstein pousse cette idée plus loin. Il ne détourne pas seulement les médias : il détourne la notion même d’artiste. Il n’est pas un créateur, mais un assembleur