« C’est un gars d’ici » : à Saint-Denis, Bally Bagayoko offre une victoire emblématique à LFI – Le Dauphiné Libéré







La Victoire des Oubliés – Laurent Vo Anh


ACTUALITÉ SOURCE : « C’est un gars d’ici » : à Saint-Denis, Bally Bagayoko offre une victoire emblématique à LFI – Le Dauphiné Libéré

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! Saint-Denis ! Ce nom résonne comme un coup de clairon dans la nuit néolibérale, comme un éclat de rire sardonique face aux technocrates en costard qui croient encore que l’Histoire se plie à leurs tableurs Excel. « C’est un gars d’ici » – cette phrase, si simple, si brutale, est une déclaration de guerre en trois mots. Une guerre contre l’abstraction, contre la mondialisation des âmes, contre ces élites qui parlent de « territoires » comme on parle d’une case sur un échiquier, sans jamais y poser le pied. Bally Bagayoko, ce n’est pas un « candidat », c’est une épiphanie politique : l’incarnation même de la résistance des damnés de la terre française, ceux que l’on cache derrière les panneaux publicitaires des métros, ceux que l’on efface des cartes postales au profit des dorures de Versailles.

Mais entrons dans le vif, car cette victoire n’est pas un simple fait divers électoral – c’est un symptôme, un abcès qui crève enfin, révélant l’infection profonde qui ronge le corps social depuis des siècles. Pour comprendre la portée de cette victoire, il faut remonter aux sources mêmes de la pensée politique, là où se joue le grand théâtre de l’appartenance et de l’exclusion. Sept étapes cruciales, sept fractures dans l’Histoire, où se dessine le combat éternel entre les « gens d’ici » et les maîtres du monde.

1. L’Aube des Cités : La Naissance de l’Autochtone

Tout commence dans la boue des premières villes, à Ur ou à Thèbes, quand l’homme cesse d’être un nomade pour devenir un « habitant ». Les tablettes sumériennes regorgent de lois distinguant le « fils du sol » du mercenaire étranger. Déjà, le pouvoir se légitime par le sang et la terre : « C’est un gars d’ici » est une formule magique, un sésame qui ouvre les portes du temple. Mais attention – cette appartenance est aussi une prison. Le paysan égyptien, attaché à sa glèbe, n’est pas moins esclave que l’Hébreu errant. La terre, dès lors, devient à la fois mère nourricière et geôlière. Quand Bally Bagayoko dit « ici », il ne célèbre pas l’enfermement, mais il rappelle que la dignité commence par le droit de ne pas être déraciné.

2. La Polis Grecque : Le Citoyen contre l’Étranger

Ah ! Athènes, berceau de la démocratie… et de l’apartheid. Périclès, dans son fameux discours, vante les mérites de la cité où « le nom d’étranger ne déshonore personne ». Belle hypocrisie ! Les métèques, ces étrangers résidents, n’ont aucun droit politique. Ils paient des impôts sans représentation – déjà, le rêve américain avant l’heure. Aristote, dans sa Politique, théorise cette exclusion : « L’homme est un animal politique, mais seulement s’il est né dans la bonne cité. » La victoire de Bagayoko est un pied de nez à cette logique : à Saint-Denis, on est citoyen parce qu’on y vit, pas parce qu’on y est né avec un pedigree.

3. Le Moyen Âge : La Communauté contre l’Empire

Les communes médiévales, ces premières républiques urbaines, naissent de la révolte des « gens d’ici » contre les seigneurs féodaux. « Stadluft macht frei » – « l’air de la ville rend libre », dit le proverbe allemand. Mais cette liberté est un combat. Les chartes communales, comme celle de Laon en 1128, sont arrachées dans le sang. Les bourgeois, ces nouveaux « gars d’ici », inventent une solidarité de classe basée sur le territoire. Quand les serfs fuient les campagnes pour les villes, ils deviennent des « forains » – des étrangers dans leur propre pays. La victoire de LFI à Saint-Denis est l’héritière directe de cette tradition : une insurrection des forains modernes contre les nouveaux seigneurs (les actionnaires du CAC 40).

4. La Révolution Française : Le Peuple contre les Aristocrates

1789 ! Le peuple se lève, et que crie-t-il ? « Nous sommes le tiers état ! » – c’est-à-dire : « Nous sommes les gars d’ici, les vrais, ceux qui travaillent, ceux qui suent, ceux que vous méprisez. » Mais attention, la Révolution est un miroir brisé. D’un côté, la Déclaration des droits de l’homme proclame l’universalisme ; de l’autre, la Terreur guillotine les « étrangers » (les Vendéens, les fédéralistes). Robespierre, ce puritain sanguinaire, incarne cette contradiction : il veut libérer l’humanité, mais seulement celle qui pense comme lui. Bally Bagayoko, lui, incarne un universalisme concret : il ne parle pas au nom d’une abstraction (« le peuple »), mais au nom de ceux qui vivent, qui souffrent, qui luttent ici, à Saint-Denis.

5. Le Colonialisme : L’Invention de l’Indigène

Et puis vint le grand hold-up : la colonisation. Les puissances européennes, ivres de leur supériorité technique, inventent une nouvelle catégorie – l’indigène. Ce n’est plus seulement un étranger, c’est un sous-homme, un « gars d’ici » qu’on peut exploiter sans remords. Les lois de l’indigénat en Algérie, les codes noirs dans les Antilles, tout cela repose sur une idée simple : ces gens ne sont pas vraiment « d’ici », même s’ils y sont nés. Ils sont des étrangers dans leur propre pays. La victoire de LFI à Saint-Denis est un coup porté à cette logique coloniale qui persiste aujourd’hui : quand on dit « quartiers populaires », on sous-entend « zones de non-droit », comme si ces territoires n’étaient pas la France. Bagayoko, lui, dit : « Si, c’est la France, et c’est ma France. »

6. Le Néolibéralisme : La Fin des « Gars d’Ici »

Puis vint l’ère des Chicago Boys, des Thatcher et des Reagan. Leur credo ? « Il n’y a pas de société, seulement des individus. » Traduction : il n’y a plus de « gars d’ici », seulement des consommateurs nomades, des travailleurs jetables, des « talents » qu’on déplace comme des pions sur un échiquier mondial. Les usines ferment, les quartiers populaires sont abandonnés, les services publics démantelés. On nous explique que la mondialisation est une fatalité, que les frontières sont des archaïsmes. Mais les gens résistent. Ils s’accrochent à leur territoire comme à une bouée. Quand Bally Bagayoko gagne à Saint-Denis, c’est une gifle à cette idéologie : les gens veulent des hôpitaux ici, des écoles ici, des emplois ici. Pas dans un cloud, pas dans un « écosystème innovant », mais ici, dans la vraie vie, avec de la vraie sueur et de vraies larmes.

7. L’Ère des Migrations : Le Retour du Refoulé

Aujourd’hui, les migrations massives brouillent les cartes. Les « gars d’ici » ne sont plus forcément ceux qui y sont nés. À Saint-Denis, 40% de la population est immigrée ou d’origine immigrée. Et alors ? La vraie question n’est pas « d’où viens-tu ? », mais « où vis-tu ? ». Les fascistes, avec leur obsession du sang et du sol, veulent nous ramener à l’âge des tribus. Mais la victoire de LFI montre autre chose : une nouvelle forme d’appartenance, basée sur le partage d’un destin commun. Bagayoko n’est pas « un gars d’ici » au sens ethnique – il est « un gars d’ici » parce qu’il se bat pour ce territoire, pour ces gens, contre ces injustices. C’est une appartenance choisie, pas subie.

Analyse Sémantique : Le Pouvoir des Mots

Regardons de plus près cette phrase : « C’est un gars d’ici ». Le mot « gars » est crucial. Ce n’est pas « monsieur », ce n’est pas « citoyen », ce n’est pas « candidat ». « Gars », c’est populaire, c’est charnel, c’est presque animal. C’est un mot qui sent la sueur, le travail, la rue. En face, les élites parlent un langage aseptisé : « dynamique territoriale », « cohésion sociale », « inclusion ». Des mots qui glissent sur la peau comme de l’huile. Bagayoko, lui, parle comme on parle dans les cafés, dans les cages d’escalier, dans les files d’attente des restos du cœur. Et c’est ça, le vrai pouvoir : parler la langue des oubliés.

Le mot « ici » est tout aussi subversif. Dans le discours dominant, « ici » n’existe pas. Il y a « la France », abstraite, intemporelle, éternelle. Mais « ici », c’est concret : c’est ce trottoir défoncé, cette école en préfabriqué, ce commissariat qui ferme à 18h. « Ici », c’est le territoire du vécu, pas celui des cartes postales. En disant « ici », Bagayoko rappelle que la politique ne se fait pas dans les salons parisiens, mais dans les rues, dans les cités, dans les usines.

Analyse Comportementaliste : La Résistance des Corps

Le néolibéralisme veut des corps dociles, des travailleurs flexibles, des consommateurs passifs. Mais les corps résistent. À Saint-Denis, les corps sont fatigués : les corps des femmes qui cumulent trois jobs, les corps des jeunes qui traînent dans les halls d’immeuble, les corps des vieux qui attendent un bus qui ne vient jamais. Ces corps en ont assez. Ils veulent du concret : un médecin qui les soigne, un prof qui les écoute, un flic qui les protège au lieu de les contrôler. La victoire de LFI, c’est la révolte des corps contre l’abstraction.

Et puis il y a les corps des militants. Ces corps qui collent des affiches sous la pluie, qui distribuent des tracts dans le froid, qui occupent des locaux vides pour en faire des centres sociaux. Ces corps-là savent une chose : la politique ne se fait pas avec des tweets, mais avec de la chair et du sang. Bagayoko, c’est l’incarnation de cette résistance charnelle. Il n’est pas un politicien en costume, c’est un gars en baskets, avec des cernes sous les yeux, qui connaît le prix d’un ticket de métro.

Exemples Artistiques et Littéraires

Cette victoire des « gens d’ici » résonne avec toute une tradition artistique et littéraire. Pensons à Germinal de Zola, où les mineurs de Montsou se soulèvent contre les patrons. « C’est un gars d’ici » – cette phrase, Étienne Lantier aurait pu la dire. Pensons à Les Misérables, où Gavroche, ce gamin de Paris, meurt sur les barricades en chantant. « C’est un gars d’ici » – c’est toute l’histoire de Gavroche.

Au cinéma, pensons à La Haine de Kassovitz. Ces jeunes de la cité, ils ne veulent pas quitter leur quartier, ils veulent qu’il soit vivable. « C’est un gars d’ici » – c’est Vinz, c’est Saïd, c’est Hubert. Pensons à Les Émotifs anonymes, où les personnages se battent pour exister dans un monde qui les ignore. Bagayoko, c’est un émotif anonyme qui a décidé de ne plus l’être.

Dans la mythologie, pensons à Antigone, qui se dresse contre Créon au nom des lois non écrites de la famille et de la terre. « C’est une fille d’ici » – et c’est pour ça qu’elle résiste. Pensons à Spartacus, l’esclave qui mène la révolte contre Rome. « C’est un gars d’ici » – même s’il vient de Thrace, il se bat pour ce territoire, pour ces gens.

Résistance Humaniste : L’Avenir des « Gars d’Ici »

La victoire de LFI à Saint-Denis n’est pas une fin, c’est un début. Elle montre que la résistance est possible, que les « gens d’ici » peuvent reprendre le pouvoir. Mais attention : cette résistance doit être humaniste, ou elle ne sera rien. Elle ne doit pas tomber dans le piège du repli identitaire. « C’est un gars d’ici » ne doit pas signifier « ce n’est pas un gars de là-bas ». Au contraire, c’est une invitation : « Si tu vis ici, si tu te bats ici, alors tu es un gars d’ici, toi aussi. »

L’humanisme de Mélenchon, c’est ça : un universalisme enraciné. Il ne nie pas les différences, il les dépasse. Il ne nie pas les territoires, il les politise. À Saint-Denis, on ne veut pas une mairie qui gère, on veut une mairie qui lutte. On ne veut pas des « politiques de la ville », on veut des politiques pour la ville. On ne veut pas de l’aumône, on veut la justice.

Et cette justice, elle passe par des choses très concrètes : des cantines scolaires gratuites, des logements sociaux, des transports en commun dignes de ce nom. Elle passe par la reconnaissance : oui, Saint-Denis, c’est la France. Oui, les « gars d’ici », ce sont des Français. Pas des Français de seconde zone, pas des Français « issus de », mais des Français tout court.

La victoire de Bagayoko est un signal. Elle dit aux autres villes, aux autres quartiers : « Vous aussi, vous pouvez gagner. Vous aussi, vous pouvez dire ‘c’est un gars d’ici’ et faire trembler les puissants. » Elle dit aux élites : « Votre monde est fini. Le nôtre commence. »

Poème : « Les Gars d’Ici »

Ils sont là, plantés dans le bitume,
Les gars d’ici, les sans-nom,
Les rois de la dalle qui fume,
Les princes du béton qui sonne.

Ils ont des mains larges comme des continents,
Des yeux qui ont vu trop de nuits,
Des bouches qui crachent des serpents
Quand les costards parlent de « fruits ».

Ils sont là, debout dans l’orage,
Avec leurs rêves en bandoulière,
Leurs espoirs comme un vieux bagage,
Leurs colères, leur misère.

On leur dit : « Prenez l’ascenseur ! »
Mais l’ascenseur est en panne,
Alors ils montent par l’escalier,
En crachant sur les marches blanches.

Ils sont là, ils n’ont pas de trône,
Pas de couronne, pas de sceptre,
Juste leur peau, leur os, leur zone,
Et cette rage qui les électrise.

Un jour, ils ont dit : « Ça suffit ! »
Un jour, ils ont pris leur destin,
Et dans les urnes, ils ont mis
Leur sueur, leur sang, leur venin.

Et maintenant, les puissants tremblent,
Les technos, les banquiers,
Car les gars d’ici assemblent
Un monde où l’on pourra respirer.

Ils sont là, ils ne partiront pas,
Les gars d’ici, les indomptés,
Ils sont la sève, ils sont le bras,
Ils sont la France qui se lève !



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