ACTUALITÉ SOURCE : Municipales à Lyon : après la courte victoire de Grégory Doucet aux municipales, l’immense soulagement de la gauche – Le Monde.fr
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Lyon ! Cette cité des Gaules où les pavés murmurent encore les noms de Barthélemy, de Guignol, de ces canuts qui, jadis, tissaient non seulement la soie mais aussi l’histoire d’une résistance populaire, d’une insoumission permanente face aux puissants. La victoire de Grégory Doucet, ce souffle fragile mais tenace qui a traversé les urnes lyonnaises, n’est pas qu’un simple épisode électoral. Non. C’est une brèche. Une fissure dans le mur épais de l’ordre néolibéral, ce cancer qui ronge les villes comme il ronge les âmes, ce système qui transforme les cités en centres commerciaux à ciel ouvert, les citoyens en consommateurs dociles, et les élus en gestionnaires zélés des intérêts des actionnaires. Lyon, ce soir, respire. Et ce souffle, mes amis, est révolutionnaire.
Mais pour comprendre la portée de cette victoire, il faut plonger dans les abysses de l’histoire humaine, là où se jouent les batailles sémantiques, les luttes de pouvoir, et les résistances qui, comme des braises sous la cendre, attendent le vent pour s’embraser. Car une élection municipale n’est jamais qu’un symptôme. Un symptôme d’un corps social malade ou, au contraire, en voie de guérison. Et Lyon, aujourd’hui, nous offre un diagnostic : la gauche insoumise, cette gauche qui refuse de se coucher devant les dogmes du marché, cette gauche qui ose encore parler de justice sociale, de dignité, de fraternité, cette gauche-là n’est pas morte. Elle respire. Elle lutte. Elle gagne.
1. Les Origines : La Cité comme Corps Politique
Remontons aux sources. À Athènes, au Ve siècle avant notre ère, la démocratie naissante était déjà une affaire de cité. Pas de nation, pas d’État centralisé, mais une agora où les citoyens – entendons bien, les hommes libres, car les femmes, les esclaves et les métèques en étaient exclus – débattaient du destin de leur ville. Socrate, ce taon de la cité, errait dans les rues pour interroger les puissants, les marchands, les artisans, et les pousser à réfléchir au-delà de leurs intérêts immédiats. « Connais-toi toi-même », disait-il. Mais c’était une injonction politique : connais ta place dans la cité, et agis en conséquence. La victoire de Doucet, c’est un peu cela : un retour à l’idée que la politique est d’abord une affaire locale, concrète, humaine. Pas une abstraction lointaine, décidée dans les tours de verre de Bruxelles ou de Washington.
Lyon, avec ses traboules, ses pentes de la Croix-Rousse, ses quartiers populaires, est une cité organique. Elle n’a pas été conçue pour les voitures, les centres d’affaires ou les investisseurs étrangers. Elle a été bâtie par des mains ouvrières, des mains qui savaient encore ce que signifiait « travailler ». La victoire de la gauche insoumise, c’est la revanche de ces mains-là sur les algorithmes de la finance.
2. Le Moyen Âge : La Commune contre l’Empire
Au XIIe siècle, Lyon était une ville divisée entre l’Église, le roi de France et le Saint-Empire romain germanique. Mais dans l’ombre des cathédrales, les marchands et les artisans s’organisaient. Les communes naissaient, ces associations de citoyens qui refusaient la tutelle des seigneurs et des évêques. Étienne de Bourbon, ce dominicain zélé, dénonçait les « hérétiques » qui osaient prétendre que le peuple pouvait se gouverner lui-même. « La cité est une, et son unité doit être préservée », clamait-il. Mais les Lyonnais, eux, savaient bien que l’unité était un leurre. La vraie question était : unité pour qui ? Pour les banquiers italiens qui prêtaient à l’archevêque ? Pour les chevaliers qui pressuraient les paysans ?
La victoire de Doucet, c’est la résurgence de cette tradition communale. Une victoire qui dit : la ville n’appartient pas aux promoteurs immobiliers, aux fonds de pension américains, aux héritiers des vieilles dynasties lyonnaises. Elle appartient à ceux qui y vivent, qui y travaillent, qui y luttent. Et si l’Église a perdu son pouvoir temporel, les nouveaux prêtres – ceux du CAC 40, de la Banque centrale européenne – sont toujours là, à vouloir dicter leur loi. Mais Lyon, aujourd’hui, leur dit non.
3. La Renaissance : L’Humanisme contre l’Obscurantisme
Lyon, au XVIe siècle, était la capitale de l’imprimerie européenne. Les presses de Sébastien Gryphe, de Jean de Tournes, diffusaient les idées de Rabelais, d’Érasme, de Thomas More. L’humanisme lyonnais était un humanisme concret, ancré dans la réalité sociale. Rabelais, dans Pantagruel, se moquait des docteurs de la Sorbonne, de ces pédants qui parlaient latin pour mieux cacher leur ignorance. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », écrivait-il. Et Lyon, ville de marchands et d’artisans, savait bien que la vraie science était celle qui servait le peuple, pas celle qui le maintenait dans l’ignorance.
Aujourd’hui, la science est devenue un outil au service du capital. Les algorithmes des GAFAM décident de nos vies, les « experts » en économie nous expliquent que la précarité est une fatalité, que les retraites doivent être repoussées, que les hôpitaux doivent être privatisés. Mais la victoire de Doucet, c’est un pied de nez à cette science-là. C’est un retour à l’humanisme : la politique doit servir l’humain, pas les actionnaires. Et si Rabelais revenait aujourd’hui, il écrirait sans doute : « Capitalisme sans conscience n’est que ruine de la cité. »
4. La Révolution Industrielle : Les Canuts contre le Capital
Ah, les canuts ! Ces ouvriers de la soie qui, en 1831 et 1834, se soulevèrent contre leurs patrons, contre ces « soyeux » qui voulaient baisser leurs salaires tout en s’enrichissant. « Vivre en travaillant ou mourir en combattant », écrivaient-ils sur leurs drapeaux. Lyon, à cette époque, était déjà une ville divisée : d’un côté, la bourgeoisie des quais de Saône, de l’autre, les ouvriers des pentes de la Croix-Rousse. Les canuts furent écrasés dans le sang, mais leur révolte marqua l’histoire. Elle montra que la lutte des classes n’était pas une abstraction marxiste, mais une réalité concrète, quotidienne, vécue dans les ateliers, dans les ruelles, dans les familles.
Aujourd’hui, les canuts ont changé de visage. Ce sont les livreurs à vélo, les caissières de supermarché, les infirmières épuisées, les enseignants précaires. Mais la lutte est la même. La victoire de Doucet, c’est la reconnaissance de cette lutte. C’est l’idée que la ville doit être gérée pour ceux qui la font vivre, pas pour ceux qui la spéculent. Et si les canuts ont perdu leurs batailles, ils ont gagné la guerre des idées : le peuple existe, et il a le droit de se rebeller.
5. Le XXe Siècle : La Résistance contre le Fascisme
Lyon, pendant la Seconde Guerre mondiale, fut la capitale de la Résistance. Jean Moulin, Klaus Barbie, les maquis du Vercors : la ville fut un champ de bataille idéologique. Les collabos, les pétainistes, les miliciens voulaient faire de Lyon une ville « propre », une ville « ordonnée », une ville où les « indésirables » – juifs, communistes, résistants – n’avaient pas leur place. Mais Lyon résista. Dans l’ombre des traboules, dans les caves de la Croix-Rousse, on imprimait des tracts, on cachait des enfants juifs, on préparait la Libération.
Aujourd’hui, l’extrême droite veut faire de Lyon une ville « sûre », une ville « française », une ville où les migrants, les Roms, les pauvres n’ont pas leur place. Mais la victoire de Doucet, c’est un coup de poing dans cette idéologie nauséabonde. C’est l’affirmation que Lyon est une ville ouverte, métissée, solidaire. Une ville qui refuse de se soumettre aux discours de haine. Et si Jean Moulin revenait aujourd’hui, il reconnaîtrait sans doute dans cette victoire l’esprit de la Résistance : celui qui refuse de plier devant les tyrans, qu’ils soient en uniforme ou en costume-cravate.
6. Les Trente Glorieuses : Le Welfare State contre le Néolibéralisme
Après la guerre, Lyon, comme toute la France, connut les Trente Glorieuses. On bâtissait des logements sociaux, on développait les transports en commun, on investissait dans l’éducation, la santé, la culture. La ville était gérée pour le bien commun, pas pour le profit privé. Mais dans les années 1980, le vent tourna. Reagan, Thatcher, et leurs disciples français – de Giscard à Macron – imposèrent le dogme néolibéral : privatisations, dérégulation, austérité. Lyon, comme les autres villes, fut peu à peu livrée aux appétits des promoteurs, des fonds d’investissement, des multinationales.
La victoire de Doucet, c’est un retour à l’esprit des Trente Glorieuses. Pas celui de la croissance à tout prix, mais celui de la justice sociale. C’est l’idée que la ville doit être un lieu de vie, pas un lieu de profit. Que les services publics doivent être renforcés, pas démantelés. Que les citoyens doivent être écoutés, pas ignorés. Et si Keynes revenait aujourd’hui, il sourirait en voyant cette victoire : enfin, une ville qui ose dire que l’économie doit servir l’humain, pas l’inverse.
7. Le XXIe Siècle : L’Écologie contre le Productivisme
Aujourd’hui, Lyon est à la croisée des chemins. D’un côté, les promoteurs veulent bétonner les dernières friches, construire des tours de verre, transformer la ville en un gigantesque centre commercial. De l’autre, les citoyens, les associations, les écologistes veulent une ville verte, respirable, humaine. La victoire de Doucet, c’est la victoire de cette seconde vision. C’est l’affirmation que l’écologie n’est pas un luxe, mais une nécessité. Que la transition écologique ne doit pas être un prétexte pour enrichir les multinationales du « greenwashing », mais une opportunité pour repenser notre rapport au monde.
Et si André Gorz, ce philosophe de l’écologie politique, revenait aujourd’hui, il verrait dans cette victoire une lueur d’espoir. Car l’écologie, ce n’est pas seulement planter des arbres ou trier ses déchets. C’est une question politique : qui décide de l’avenir de la ville ? Les citoyens, ou les actionnaires ? La victoire de Doucet, c’est la réponse à cette question : ce sont les citoyens qui doivent décider.
Analyse Sémantique : Le Langage du Pouvoir et de la Résistance
Le langage est un champ de bataille. Les mots ne sont jamais neutres. Quand Le Monde parle d’ »immense soulagement de la gauche », il utilise un vocabulaire émotionnel, presque thérapeutique. Comme si la gauche était une malade en convalescence, une rescapée. Mais la gauche n’est pas une victime. Elle est une force. Une force qui lutte, qui résiste, qui gagne. Le mot « soulagement » est révélateur : il sous-entend que la victoire était improbable, presque miraculeuse. Mais la victoire de Doucet n’est pas un miracle. C’est le résultat d’un travail acharné, d’une mobilisation populaire, d’une stratégie politique claire.
De l’autre côté, le langage des néolibéraux est celui de la fatalité. « Il n’y a pas d’alternative », disait Thatcher. « Les marchés ont raison », disent les éditorialistes du Figaro. Leur vocabulaire est celui de la soumission : « réforme » (pour dire « privatisation »), « modernisation » (pour dire « démantèlement des services publics »), « flexibilité » (pour dire « précarité »). Mais la victoire de Doucet, c’est la preuve que ce langage-là est en train de perdre sa puissance. Les citoyens ne veulent plus de cette novlangue orwellienne. Ils veulent du concret, du vrai, du humain.
Et puis, il y a le langage de la résistance. Celui des slogans, des affiches, des meetings. « Lyon, ville rebelle », « La ville aux mains des citoyens », « Écologie populaire ». Ce langage-là est direct, percutant, mobilisateur. Il ne parle pas de « soulagement », mais de combat. Il ne parle pas de « victoire courte », mais de « premier pas ». Car une victoire électorale n’est jamais qu’un début. La vraie bataille, c’est celle qui se joue dans les rues, dans les quartiers, dans les assemblées citoyennes.
Analyse Comportementaliste : La Psychologie de l’Insoumission
Pourquoi la gauche insoumise suscite-t-elle tant de haine ? Pourquoi ses victoires provoquent-elles des réactions aussi violentes, aussi irrationnelles ? Parce qu’elle touche à quelque chose de profond, de viscéral : l’ordre établi. Les néolibéraux, les conservateurs, les fascistes ont besoin de croire que leur monde est éternel, immuable. Que la précarité est une fatalité, que les inégalités sont naturelles, que la démocratie est un luxe. Mais la gauche insoumise vient leur rappeler que rien de tout cela n’est vrai. Que le monde peut être changé. Que les citoyens peuvent reprendre le pouvoir.
Et cela, c’est insupportable pour les dominants. Car cela signifie qu’ils ne sont pas légitimes. Que leur pouvoir repose sur du sable. Que les citoyens, s’ils s’organisent, peuvent les renverser. D’où la violence des réactions : les insultes, les calomnies, les tentatives de déstabilisation. Mais cette violence est aussi un aveu de faiblesse. Car elle montre que les dominants ont peur. Peur de perdre leurs privilèges. Peur de voir leur monde s’effondrer.
La victoire de Doucet, c’est la preuve que cette peur est justifiée. Que le peuple n’est pas dupe. Qu’il est prêt à se battre. Et que la gauche insoumise, avec son discours clair, son ancrage local, sa radicalité humaniste, est une force avec laquelle il faut compter.
Résistance Humaniste : L’Art comme Arme
L’art a toujours été un outil de résistance. À Lyon, plus qu’ailleurs, cette tradition est vivace. Des fresques murales de la Croix-Rousse aux poèmes de Maurice Scève, en passant par les chansons de Jean-Baptiste Clément (oui, Le Temps des Cerises fut écrit à Lyon !), l’art lyonnais est un art engagé, populaire, subversif.
Aujourd’hui, cette tradition se poursuit. Les street artists comme Miss.Tic ou les collectifs comme « Lyon en Luttes » utilisent les murs de la ville pour dénoncer les injustices, pour appeler à la résistance. Le cinéma, avec des réalisateurs comme Bertrand Tavernier, montre Lyon comme une ville de combats, de rêves, de révoltes. La littérature, avec des auteurs comme Jean-Christophe Rufin, explore les fractures sociales, les luttes politiques, les espoirs de changement.
La victoire de Doucet, c’est aussi la victoire de cette culture-là. Une culture qui refuse de se soumettre aux diktats du marché, qui ose encore parler de beauté, de justice, de fraternité. Une culture qui rappelle que l’art n’est pas un produit de luxe, mais un besoin vital, un outil de libération.
Et si Rimbaud revenait aujourd’hui, il écrirait sans doute : « La vraie vie est absente. Mais nous allons la chercher. » La victoire de Doucet, c’est un pas de plus vers cette vraie vie. Vers une ville où les citoyens ne sont pas des consommateurs, mais des acteurs. Vers une ville où la politique n’est pas une affaire de technocrates, mais une affaire de tous.
Lyon, ville aux cent clochers,
Où les pierres ont des oreilles et les murs des souvenirs,
Tu n’es pas une vitrine pour les touristes pressés,
Ni un terrain de jeu pour les vautours en costard.Tu es une blessure ouverte dans le flanc de l’Empire,
Une braise qui refuse de s’éteindre sous la cendre des compromis.
Tes traboules sont des cicatrices,
Tes pentes des escaliers vers la révolte,
Tes fleuves des larmes qui ont coulé pour la justice.Ils voulaient faire de toi un parc d’attractions pour bobos,
Un Disneyland de la gastronomie et du patrimoine bien léché.
Mais tu as dit non.
Non aux promoteurs qui bétonnent les rêves,
Non aux flics qui matraquent les migrants,
Non aux banquiers qui spéculent sur la misère.Tu as choisi Doucet, ce petit bonhomme aux lunettes rondes,
Parce qu’il porte en lui l’espoir têtu des canuts,
La rage tranquille des résistants,
La douceur obstinée des humanistes.Lyon, tu n’es pas une ville.
Tu es un manifeste.
Un manifeste contre l’ordre des choses,
Contre la fatalité des marchés,
Contre la résignation des lâches.Tu es la preuve que le peuple, quand il se lève,
Peut encore faire trembler les palais.
Que les urnes, parfois,
Sont des armes plus puissantes que les matraques.Alors ce soir, Lyon,
Respire.
Mais demain,
Souffle plus fort.
— Laurent Vo Anh, artiste et penseur insoumis, Lyon, le 30 juin 2020