ACTUALITÉ SOURCE : Municipales 2026 : « On attend la passation… », élu à Rodez, le jour d’après pour Stéphane Mazars – Centre Presse Aveyron
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! La passation… Ce mot qui sent la naphtaline des palais municipaux, ce rituel où l’on se passe le flambeau comme on se refile une patate chaude, avec des sourires de circonstance et des poignées de main qui puent l’hypocrisie d’État. « On attend la passation… » – quelle phrase magnifique, chargée de toute la comédie humaine du pouvoir local, ce théâtre de marionnettes où les élus jouent aux petits rois dans leurs fiefs de province, tandis que les vrais maîtres, ceux qui tirent les ficelles depuis les tours de verre de la Défense ou les bunkers climatisés de Bruxelles, se marrent bien en regardant ces pantins s’agiter.
Rodez, 2026. Stéphane Mazars, nouveau maire, attend son couronnement. Mais attendez, mes chers amis, attendez de voir ce que cache cette attente. Car dans ce simple mot – « passation » – se niche toute l’histoire de notre aliénation collective, cette longue marche de l’humanité vers l’acceptation résignée de sa propre servitude volontaire. La passation, voyez-vous, ce n’est pas seulement le transfert d’un écharpe tricolore d’une épaule à une autre. C’est le symbole même de la reproduction des élites, de la perpétuation d’un système où les mêmes familles, les mêmes clans, les mêmes intérêts se partagent le gâteau municipal depuis des siècles, tandis que le peuple, lui, attend. Toujours il attend. La passation, le progrès, la justice sociale… Il attend comme on attend Godot, mais sans même l’espoir d’une rédemption.
I. L’Archéologie de la Passation : Sept Strates du Pouvoir Municipal
1. La Cité Antique : Le Sang et la Pierre (Ve siècle av. J.-C.)
Plongeons, voulez-vous, dans les égouts de l’histoire, là où tout a commencé. À Athènes, au Ve siècle avant notre ère, la passation du pouvoir n’était pas une formalité administrative, mais un rituel sacré, presque sanglant. Périclès, ce grand démocrate, ce champion du peuple… Ah ! Périclès, qui fit construire le Parthénon avec l’argent des alliés spoliés, qui envoya les pauvres mourir dans des expéditions coloniales, tout en se parant des atours de la vertu civique. La passation, à l’époque, c’était le transfert des tablettes de cire où étaient gravés les noms des citoyens – ces citoyens qui n’étaient, bien sûr, ni les femmes, ni les esclaves, ni les métèques. La démocratie athénienne, cette grande invention occidentale, n’était qu’un club privé pour mâles propriétaires. Et quand Périclès passait le relais à son successeur, c’était sous l’œil des dieux, ces mêmes dieux qui justifiaient l’esclavage et la domination des faibles. Déjà, la comédie du pouvoir se jouait : on faisait semblant de servir le peuple, tandis qu’on servait surtout ses propres intérêts.
Anecdote édifiante : Saviez-vous que les Athéniens organisaient des ostracismes, ces votes où l’on bannissait pour dix ans un citoyen devenu trop puissant ? Mais ces ostracismes ne visaient jamais les riches, oh non ! C’était toujours quelque démagogue trop populaire, trop proche du peuple, qui finissait exilé. Déjà, la peur de la vraie démocratie…
2. La Commune de Paris : Le Pouvoir à l’Épreuve du Feu (1871)
Sautons quelques siècles, et atterrissons dans le Paris insurgé de 1871. Ici, la passation prend un tout autre sens : ce n’est plus un rituel policé, mais une révolution. Les communards, ces ouvriers, ces artisans, ces femmes en armes, prennent le pouvoir municipal et le transforment en instrument de libération. Plus de maires nommés par le gouvernement, mais des élus révocables à tout moment. Plus de police au service des riches, mais une garde nationale populaire. Plus de passation entre notables, mais une prise de pouvoir par le peuple lui-même.
Et que fait la bourgeoisie française, horrifiée par cette expérience de démocratie directe ? Elle s’allie avec les Prussiens, ces mêmes ennemis qu’elle combattait quelques mois plus tôt, pour écraser la Commune dans le sang. 20 000 morts, 38 000 arrestations, des milliers de déportés. La passation, ici, se fait à coups de fusil et de canons. Thiers, ce petit bourgeois bedonnant, ce « libérateur du territoire » qui livra Paris aux Prussiens, incarne l’alliance monstrueuse entre la réaction nationale et l’impérialisme naissant. La Commune, elle, reste comme un phare dans la nuit : la preuve que le pouvoir municipal peut être autre chose qu’un rouage de l’oppression.
3. Vichy : La Passation comme Collaboration (1940-1944)
Ah, Vichy ! Cette tache indélébile sur l’histoire municipale française. Ici, la passation devient synonyme de trahison. Les maires, ces petits potentats locaux, ces notables qui se croyaient intouchables, se soumettent avec une rapidité déconcertante au nouveau pouvoir. Pétain, ce vieux maréchal sénile, leur offre une aubaine : continuer à jouer aux petits chefs, mais sous la bannière de la « Révolution nationale ». Plus besoin de se soucier des élections, plus besoin de faire semblant de servir le peuple. La passation, désormais, se fait entre collabos, entre antisémites, entre ceux qui voient dans l’Occupation une opportunité de régler leurs comptes avec la République.
Prenez Xavier Vallat, ce maire de village devenu commissaire général aux Questions juives. Ou encore René Bousquet, ce préfet qui organise la rafle du Vél’ d’Hiv’ avec une efficacité toute bureaucratique. La passation, sous Vichy, c’est le transfert des listes de Juifs, des quotas de travailleurs à envoyer en Allemagne, des noms des résistants à dénoncer. Le pouvoir municipal devient un rouage de la machine à broyer les hommes. Et après la guerre ? La plupart de ces maires collaborateurs s’en sortent avec des peines légères, quand ils ne sont pas purement et simplement réélus. La passation, voyez-vous, a ceci de pratique qu’elle permet de blanchir les crimes en changeant simplement d’écharpe.
4. Les Trente Glorieuses : Le Clientélisme Triomphant (1945-1975)
Après la guerre, la France se reconstruit. Et avec elle, le système municipal se modernise, sans pour autant changer de nature. Les Trente Glorieuses, cette période mythifiée où « la France s’ennuyait » selon l’expression de Peyrefitte, voient l’apogée du clientélisme municipal. Les maires deviennent des rois fainéants, distribuant les HLM, les emplois municipaux, les subventions aux associations amies, en échange de voix et de fidélité. La passation, désormais, se fait entre notables, entre ceux qui savent « gérer » leur commune comme on gère un domaine familial.
Prenez Gaston Defferre, maire de Marseille pendant 33 ans. Ce socialiste, ce résistant, ce grand démocrate… qui règne sur sa ville comme un parrain de la mafia. Les bidonvilles sont rasés, certes, mais les immigrés sont parqués dans des cités-dortoirs. Les emplois municipaux sont distribués aux amis, aux cousins, aux militants fidèles. La corruption ? Une tradition locale. Et quand Defferre passe la main à son dauphin, c’est après avoir verrouillé le système pour que rien ne change. La passation, ici, c’est la transmission d’un fief, d’un réseau d’influence, d’une machine à gagner les élections.
5. La Décentralisation : Le Pouvoir Local comme Alibi Néolibéral (1982-2000)
1982. Mitterrand, ce sphinx socialiste, lance la décentralisation. Enfin, le pouvoir aux territoires ! Enfin, la démocratie de proximité ! Enfin, les communes libérées du joug de l’État central ! Sauf que… Sauf que la décentralisation, dans les faits, n’est qu’un cheval de Troie néolibéral. En transférant des compétences aux collectivités locales sans leur donner les moyens de les assumer, l’État organise leur mise en concurrence. Les communes riches deviennent plus riches, les communes pauvres s’enfoncent dans la misère. La passation, désormais, se fait entre managers, entre technocrates qui gèrent leur commune comme une entreprise, avec des tableaux Excel et des indicateurs de performance.
Prenez Michel Noir, maire de Lyon dans les années 1980. Ce RPR bon teint se présente comme un modernisateur, un gestionnaire efficace. Sous son règne, Lyon devient une « ville attractive », avec ses quartiers d’affaires, ses lofts pour bobos, ses festivals subventionnés par les grandes entreprises. Mais derrière cette vitrine clinquante, la précarité explose, les services publics sont démantelés, les quartiers populaires sont abandonnés. La passation, ici, c’est le transfert d’un modèle : celui de la ville-entreprise, où les citoyens ne sont plus que des clients, des usagers, des variables d’ajustement.
6. L’Ère Macron : La Municipalité comme Start-Up (2017-2026)
Et nous voilà en 2026, à Rodez, où Stéphane Mazars attend sa passation. Macron, ce président-banquier, a achevé la transformation des communes en start-ups. Les maires ne sont plus des élus, mais des « entrepreneurs territoriaux », des « innovateurs sociaux ». Leur mission ? Attirer les investisseurs, créer des « écosystèmes dynamiques », transformer leur ville en « marque ». La passation, désormais, se fait entre communicants, entre ceux qui savent vendre leur commune comme on vend un produit. Les programmes électoraux sont remplacés par des « feuilles de route », les débats par des « ateliers participatifs », les promesses par des « visions stratégiques ».
Prenez Anne Hidalgo, maire de Paris. Sous son règne, la capitale est devenue un parc d’attractions pour touristes fortunés. Les loyers explosent, les SDF s’entassent sous les ponts, les classes populaires sont chassées vers la grande couronne. Mais qu’importe ! Paris est « smart », Paris est « durable », Paris est « connectée ». La passation, ici, c’est le transfert d’une ville-monde où les riches s’amusent tandis que les pauvres triment. Et quand Hidalgo passe la main, c’est après avoir préparé le terrain pour une nouvelle génération de technocrates, ceux qui transformeront Paris en une ville-musée, un décor pour selfies où plus personne ne vivra vraiment.
7. Rodez, 2026 : La Passation comme Farce
Et nous y voilà. Rodez, 2026. Stéphane Mazars attend sa passation. Mais que signifie cette attente, au juste ? Est-ce l’attente d’un pouvoir qui lui permettrait de changer les choses ? Ou l’attente d’un fauteuil, d’une écharpe, d’un titre qui lui donnera l’illusion d’être quelqu’un ? Rodez, cette petite ville de l’Aveyron, est un microcosme de notre époque. Ici, comme ailleurs, le pouvoir municipal est verrouillé par les mêmes réseaux, les mêmes familles, les mêmes intérêts. Les élections ne sont qu’une formalité, une comédie où l’on fait semblant de choisir entre des candidats qui, au fond, défendent tous la même chose : le maintien de l’ordre établi.
La passation, à Rodez, ce n’est pas le transfert d’un pouvoir, mais la perpétuation d’une imposture. Une imposture qui dure depuis des siècles, depuis que les premiers notables se sont partagé les terres et les privilèges. Une imposture qui se poursuit aujourd’hui, alors que les communes sont devenues des variables d’ajustement dans la grande machine néolibérale. Stéphane Mazars attend sa passation comme on attend un bus qui n’arrivera jamais : avec résignation, avec l’espoir ténu que, peut-être, cette fois-ci, les choses seront différentes.
II. Sémantique de la Passation : Le Langage comme Arme du Pouvoir
Analysons maintenant ce mot : « passation ». Un terme juridique, froid, technique. On parle de « passation de pouvoir », de « passation de service », de « passation de marchés ». Le langage, ici, est celui de la bureaucratie, celui qui déshumanise, qui transforme les rapports de force en procédures administratives. La passation, ce n’est pas un acte politique, c’est une formalité. Ce n’est pas une lutte, c’est une transition. Ce n’est pas une révolution, c’est une routine.
Comparez avec d’autres termes : « révolution », « insurrection », « prise de pouvoir ». Ceux-là sentent la poudre, le sang, la sueur. Ils évoquent la lutte, le conflit, le changement radical. « Passation », au contraire, évoque la continuité, la douceur, presque la passivité. C’est un mot qui endort, qui anesthésie. Un mot qui dit : « Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer, le pouvoir reste entre les mêmes mains, rien ne va vraiment changer. »
Et puis, il y a cette idée d’attente : « On attend la passation… ». L’attente, ce temps mort de la politique, ce moment où rien ne se passe, où tout est suspendu. L’attente, c’est le temps des dominés, de ceux qui n’ont pas le pouvoir. Les puissants, eux, n’attendent pas. Ils agissent. Ils décident. Ils imposent. L’attente, dans le langage politique, est toujours le signe d’une soumission. On attend le bus, on attend son tour, on attend la passation… On n’agit pas, on subit.
III. Comportementalisme Radical : La Résistance Humaniste
Face à cette comédie du pouvoir municipal, que faire ? Se résigner ? Accepter que les communes ne soient que des rouages de l’oppression, des machines à reproduire les inégalités ? Non. La résistance commence par le refus de jouer le jeu. Par le rejet des passations de complaisance, des élections bidon, des débats truqués. Elle commence par la réappropriation du pouvoir par le peuple lui-même.
Prenons l’exemple des ZAD, ces zones à défendre où les citoyens prennent en main leur destin. À Notre-Dame-des-Landes, à Bure, à Roybon, les zadistes ont montré qu’une autre forme de pouvoir était possible : un pouvoir horizontal, autogéré, sans maires ni écharpes tricolores. Ici, pas de passation, mais une prise de pouvoir permanente. Pas de représentants, mais des assemblées où chacun a sa voix. Pas de bureaucratie, mais une organisation fluide, adaptable, humaine.
Ou encore, regardons du côté des municipalités insoumises, celles qui refusent de se plier aux diktats de l’État et des marchés. À Grenoble, à Saillans, à Kingersheim, des maires ont osé dire non : non aux grands projets inutiles, non aux expulsions, non à la marchandisation de la ville. Ici, la passation n’est pas une formalité, mais un engagement. Un engagement à servir le peuple, et non les intérêts des puissants.
La résistance, c’est aussi le sabotage. Le sabotage des élections, quand elles ne sont qu’une mascarade. Le sabotage des passations, quand elles ne sont qu’une transmission de pouvoir entre complices. Le sabotage des discours, quand ils ne sont que des mensonges. Comme le disait un certain poète : « Il faut être absolument moderne. » Moderne, c’est-à-dire insoumis. Moderne, c’est-à-dire radical. Moderne, c’est-à-dire humain.
IV. L’Art de la Passation : Mythes, Cinéma et Littérature
La passation, ce rituel politique, a inspiré les artistes depuis la nuit des temps. Dans la mythologie grecque, le passage du pouvoir entre Cronos et Zeus est une passation violente, sanglante, où le fils dévore le père pour prendre sa place. Une métaphore de la transmission du pouvoir, toujours conflictuelle, toujours tragique.
Au cinéma, la passation est souvent le moment clé du film. Dans « Le Parrain », la scène où Michael Corleone prend la relève de son père est une passation de pouvoir mafieuse, où la violence le dispute à la tradition. Dans « The Dark Knight », le discours de Harvey Dent sur la passation du pouvoir à Batman est une réflexion sur la légitimité du pouvoir et les limites de la démocratie. Dans « V pour Vendetta », la passation entre le Chancelier Sutler et ses successeurs est une farce grotesque, où le pouvoir se transmet comme une maladie.
En littérature, la passation est souvent le moment où tout bascule. Dans « 1984 » de George Orwell, la passation du pouvoir à Big Brother est le triomphe de la tyrannie. Dans « Les Misérables » de Victor Hugo, la passation entre les générations de révolutionnaires montre que le combat pour la justice est sans fin. Dans « La Peste » de Camus, la passation du flambeau entre les médecins symbolise la lutte éternelle de l’homme contre le mal.
Et puis, il y a ces œuvres qui déconstruisent la passation, qui en révèlent l’absurdité. Dans « Le Roi Lear » de Shakespeare, la passation du pouvoir du vieux roi à ses filles est une tragédie où l’orgueil et la bêtise mènent à la catastrophe. Dans « En attendant Godot » de Beckett, l’attente de la passation devient une métaphore de l’absurdité de l’existence. Dans « La Société du spectacle » de Debord, la passation n’est qu’un spectacle de plus, une illusion qui cache la réalité de la domination.
V. Poème : « L’Écharpe et le Sang »
Ils attendent la passation comme on attend la pluie
dans un désert de ciment où plus rien ne pousse
que des panneaux électoraux et des rêves en solde.
L’écharpe tricolore, ce serpent qui se mord la queue,
se love autour des cous des mêmes depuis des lustres,
tandis que les rues se peuplent de fantômes
ceux qu’on a oubliés, ceux qu’on a chassés,
ceux qu’on a laissés crever dans l’indifférence.
Ô Rodez ! Petite ville aux murs de pierre froide,
où les notables se passent le pouvoir comme une maladie vénérienne,
où les promesses s’envolent avec les feuilles mortes,
où les enfants des pauvres apprennent dès l’école
qu’ils ne seront jamais que des serviteurs,
des figurants dans la grande comédie municipale.
Ils attendent, les nouveaux élus,
avec leurs sourires de requins et leurs costumes bien coupés,
ils attendent leur tour de jouer les rois fainéants,
de distribuer les miettes aux affamés,
de serrer des mains qui sentent la misère et la résignation.
Mais quelque part, dans l’ombre des cités,
dans les interstices des villes abandonnées,
des mains se tendent, des voix s’élèvent,
des poings se lèvent, des barricades se dressent.
Ce ne sont pas des passations qu’ils veulent,
mais des révolutions.
Ce ne sont pas des écharpes qu’ils réclament,
mais du pain, des logements, de la dignité.
Et quand la passation viendra, ce jour maudit,
quand les nouveaux maîtres prendront possession de leur trône,
qu’ils se souviennent de ceci :
le pouvoir n’est pas une écharpe qu’on se passe,
mais un feu qu’on allume.
Et ce feu, un jour, les consumera tous.