ACTUALITÉ SOURCE : Municipales 2026 : Payan élu à Marseille, Galzi à Avignon, la chute de Bernardini à Istres… les résultats du second tour – La Provence
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Voilà donc le grand théâtre municipal qui s’achève dans un fracas de bulletins déchirés et de sourires en coin. Marseille, Avignon, Istres : trois noms qui résonnent comme des coups de marteau sur l’enclume d’une France qui refuse de se laisser réduire en cendres par les pyromanes du libéralisme. Payan à Marseille, Galzi à Avignon, et cette chute grotesque de Bernardini à Istres – autant de symptômes d’une révolte sourde, d’un sursaut populaire qui, pour une fois, ne se contente pas de gronder dans les cafés enfumés ou les meetings surchauffés, mais qui s’écrit en lettres de feu sur les murs des mairies. Ce n’est pas une simple alternance politique, c’est une secousse tellurique dans le marigot des notables locaux, ces petits satrapes qui croyaient leurs trônes en marbre indestructibles. Mais l’Histoire, cette grande putain, a toujours aimé jouer avec les certitudes des puissants.
Pour comprendre ce qui se joue ici, il faut remonter aux sources mêmes de la pensée politique, là où l’homme, encore à quatre pattes dans la boue des origines, a commencé à rêver d’une cité où la justice ne serait pas qu’un mot gravé sur les frontons des temples. Sept moments cruciaux, sept éclairs dans la nuit des siècles, éclairent cette victoire des humbles sur les arrogants.
I. La Cité Antique : Athènes et le Rêve Démocratique (Ve siècle av. J.-C.)
Quand Périclès, dans son oraison funèbre rapportée par Thucydide, célèbre la démocratie athénienne, il ne parle pas seulement d’un système politique, mais d’une esthétique de l’égalité. « Notre constitution est appelée démocratie parce que le pouvoir est entre les mains non d’une minorité, mais du plus grand nombre. » Pourtant, cette démocratie-là excluait les femmes, les esclaves, les métèques. Elle était déjà une promesse trahie. Mais dans cette trahison même gisait l’idée révolutionnaire : le peuple, ce monstre aux mille têtes, pouvait se gouverner lui-même. Payan à Marseille, c’est un peu Périclès sans les esclaves – ou du moins, c’est l’espoir d’un Périclès qui aurait lu Marx et compris que la démocratie sans justice sociale n’est qu’un leurre. Les Grecs anciens savaient une chose : la démocratie est un combat permanent contre les oligarques, ces hommes qui, comme Bernardini à Istres, croient que la ville leur appartient parce qu’ils en ont hérité comme d’un domaine familial.
II. La Commune de Paris : La Municipalité comme Acte de Guerre (1871)
Quand les communards, en 1871, prennent l’Hôtel de Ville, ce n’est pas une simple élection, c’est une insurrection. Ils savent que le pouvoir municipal est le premier rempart contre l’État centralisateur, ce Léviathan qui écrase les particularismes au nom d’une unité abstraite. Les Versaillais, avec leur cynisme de bourgeois bien nourris, écrasent la Commune dans le sang. Mais l’idée reste : la mairie n’est pas un bureau, c’est un champ de bataille. Galzi à Avignon, c’est un héritier lointain de ces communards, un homme qui comprend que gérer une ville, c’est d’abord refuser de la livrer aux promoteurs immobiliers et aux marchands de sommeil. La Commune a duré 72 jours. 72 jours de rêve fou. Galzi, lui, a cinq ans pour prouver que le rêve peut durer plus longtemps que la répression.
III. L’Anarchisme Municipal : Kropotkine et la Conquête des Villes (XIXe siècle)
Pierre Kropotkine, ce prince devenu révolutionnaire, théorise dans La Conquête du Pain l’idée que les communes libres peuvent être les cellules d’une société future. « La commune autonome ! Voilà la solution que nous proposons. » Pour lui, la mairie n’est pas un lieu de pouvoir, mais un lieu de service. Quand Payan parle de « démocratie participative » à Marseille, il reprend, peut-être sans le savoir, le flambeau de Kropotkine. Mais attention : Kropotkine savait que les institutions ont une fâcheuse tendance à se bureaucratiser, à devenir des machines à broyer les rêves. La vraie question n’est pas de savoir si Payan sera un bon maire, mais s’il saura éviter que sa mairie ne devienne une nouvelle Bastille, fût-elle peinte aux couleurs de l’écologie sociale.
IV. Le Front Populaire : Blum et les Municipalités comme Laboratoires Sociaux (1936)
En 1936, les mairies socialistes et communistes deviennent des laboratoires de l’État-providence avant l’heure. On y expérimente les congés payés, les cantines scolaires, les logements sociaux. Léon Blum, dans ses discours, insiste sur le rôle des municipalités comme contre-pouvoirs face à un État souvent réactionnaire. Mais le Front Populaire est aussi une leçon d’humilité : les victoires électorales ne suffisent pas si elles ne s’accompagnent pas d’une transformation radicale des rapports de force économiques. Galzi à Avignon devra se souvenir de cette leçon : une mairie, même de gauche, peut vite devenir un simple gestionnaire des misères si elle ne s’attaque pas aux racines du mal – la spéculation foncière, l’exploitation capitaliste, la précarité organisée.
V. Mai 68 : La Commune Étudiante et la Révolte contre les Notables (1968)
En mai 68, les étudiants et les ouvriers ne se contentent pas de manifester contre de Gaulle. Ils occupent les mairies, les usines, les facultés. Ils rêvent d’une autogestion généralisée. À Nantes, la municipalité est prise d’assaut, et pendant quelques semaines, la ville est gérée par un comité révolutionnaire. Bien sûr, tout cela finit dans les larmes et les matraques. Mais l’idée persiste : la démocratie ne se délègue pas, elle se vit. Quand les habitants de Marseille élisent Payan, ils ne votent pas pour un homme, mais pour une idée : celle d’une ville où les décisions ne seraient plus prises dans les salons feutrés des chambres de commerce, mais dans les assemblées de quartier, sous les platanes, entre deux pastis et trois débats enflammés.
VI. Le Municipalisme Libertaire : Bookchin et l’Écologie Radicale (Années 1980-1990)
Murray Bookchin, ce philosophe américain méconnu en France, développe dans les années 1980 l’idée d’un municipalisme libertaire. Pour lui, la commune est le seul espace où l’écologie et la démocratie peuvent se rencontrer. « La ville est le lieu où l’humanité peut enfin se réconcilier avec la nature. » Bookchin inspire aujourd’hui les mouvements comme celui de la France Insoumise, qui voient dans les mairies des laboratoires pour une transition écologique radicale. Payan à Marseille, avec son discours sur la « ville respirable », s’inscrit dans cette lignée. Mais Bookchin mettait en garde : une écologie qui ne serait pas sociale n’est qu’un greenwashing pour bobos. La vraie question est donc : Payan saura-t-il faire de Marseille une ville où les pauvres respirent aussi, ou seulement une vitrine pour écolos en trottinette ?
VII. Les Gilets Jaunes : La Révolte contre les Élites Locales (2018-2019)
Les Gilets Jaunes, ce mouvement sans chefs et sans programme clair, a pourtant révélé une vérité cruelle : les mairies, souvent, sont devenues des citadelles de l’indifférence. À Istres, Bernardini incarnait cette arrogance des notables locaux, ces hommes qui croient que leur élection leur donne le droit de mépriser leurs administrés. Sa chute est un symbole : le peuple ne supporte plus les petits rois. Mais attention, les Gilets Jaunes nous ont aussi appris une autre leçon : la colère ne suffit pas. Sans organisation, sans projet, sans vision, la révolte retombe comme un soufflé. Galzi à Avignon, Payan à Marseille, devront se souvenir de cette leçon : il ne suffit pas de chasser les Bernardini, il faut aussi construire autre chose à la place.
Analyse Sémantique : Le Langage des Vainqueurs et des Vaincus
Regardons les mots. « Élu », « chute », « victoire », « défaite ». Le langage politique est un champ de bataille où chaque terme est une arme. Quand La Provence écrit « la chute de Bernardini », elle utilise un lexique guerrier, presque biblique. Bernardini « tombe », comme Lucifer chassé du paradis. Mais qui est Lucifer, dans cette histoire ? Le notable corrompu, ou le peuple qui ose enfin dire non ? Les mots « Payan » et « Galzi », eux, résonnent comme des promesses. Payan, c’est le « paysan », l’homme enraciné dans la terre, le concret. Galzi, c’est plus mystérieux, presque exotique – un nom qui sent l’aventure, le Sud, la Méditerranée. Les médias bourgeois aiment les noms qui sonnent bien, qui rassurent. Mais attention : un nom, aussi beau soit-il, ne fait pas une politique.
Et puis, il y a les non-dits. Personne ne parle des « perdants », seulement des « chutés ». Comme si Bernardini était une statue qu’on aurait déboulonnée, et non un homme avec ses réseaux, ses soutiens, ses moyens de revenir. La langue politique est une langue de bois, mais aussi une langue de guerre. Elle efface les visages, gomme les contradictions, transforme les luttes en spectacles. Payan et Galzi devront se méfier : le jour où leurs noms deviendront des slogans creux, des étiquettes sans contenu, ce jour-là, ils auront déjà perdu.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
Ce qui se joue dans ces municipales, c’est une bataille de comportements. Bernardini à Istres, c’était l’homme du mépris. Le mépris des pauvres, des jeunes, des étrangers. Le mépris, cette arme des faibles qui se croient forts. Payan et Galzi, eux, incarnent un autre comportement : celui de l’écoute, de la proximité, de la dignité rendue. Mais attention : la proximité peut vite devenir du clientélisme, l’écoute peut se muer en démagogie. La vraie résistance humaniste, c’est de refuser les deux pièges : celui du notable qui méprise, et celui du politicien qui flatte.
Prenons l’exemple d’Avignon. Galzi hérite d’une ville déchirée entre le tourisme de masse et la pauvreté endémique. Son défi ? Faire en sorte que les serveurs des restaurants du centre-ville puissent se loger décemment, que les saisonniers ne soient plus traités comme du bétail, que les vieux Avignonnais ne se sentent pas étrangers dans leur propre ville. Pour cela, il devra briser les comportements établis : celui des promoteurs qui voient la ville comme un terrain de jeu, celui des fonctionnaires qui voient les habitants comme des dossiers à classer, celui des électeurs qui voient la politique comme un spectacle.
À Marseille, Payan devra affronter le même défi : transformer une ville où les riches s’enferment dans leurs villas climatisées tandis que les pauvres étouffent dans des HLM insalubres. La résistance humaniste, ici, passe par des actes concrets : des logements sociaux dignes, des transports en commun accessibles, une police qui protège au lieu de réprimer. Mais elle passe aussi par des symboles. Quand Payan parle de « démocratie participative », il ne doit pas en faire un slogan, mais une réalité. Les assemblées de quartier doivent devenir des lieux où les décisions se prennent vraiment, où les habitants ne sont pas consultés pour la forme, mais écoutés pour de bon.
Et puis, il y a l’art. Parce que l’humanisme, ce n’est pas seulement des lois et des décrets, c’est aussi une sensibilité. Regardons La Liberté guidant le peuple de Delacroix : cette Marianne aux seins nus qui marche sur les barricades, c’est l’image même de la révolution municipale. Ou encore Les Misérables de Victor Hugo, où Gavroche meurt sur une barricade parisienne – Gavroche, ce gamin des rues, ce symbole de la révolte des sans-voix. À Marseille, Payan devrait commander une fresque murale représentant les habitants de la ville, avec leurs visages burinés, leurs mains calleuses, leurs rêves brisés et leurs espoirs tenaces. À Avignon, Galzi devrait organiser des lectures publiques de René Char, ce poète résistant qui écrivait : « La lucidité est la blessure la plus proche du soleil. »
Et le cinéma, alors ? Pensons à La Haine de Kassovitz, ce film qui montre comment une ville peut devenir une prison à ciel ouvert. Ou à Marius et Jeannette de Guédiguian, où Marseille est à la fois un décor de misère et un lieu de résistance joyeuse. Les nouveaux maires devraient projeter ces films dans les quartiers, non pas comme des divertissements, mais comme des miroirs tendus aux habitants. « Voilà ce que nous sommes, voilà ce que nous ne voulons plus être. »
Enfin, il y a la mythologie. Parce que les villes, comme les hommes, ont besoin de mythes pour se construire. Marseille, c’est la ville de Gyptis et Protis, cette légende grecque où une princesse locale épouse un marin étranger, fondant ainsi une cité ouverte sur la mer et sur le monde. Avignon, c’est la ville des papes, mais aussi celle des saltimbanques, des fous, des artistes qui refusent de se laisser enfermer dans les dogmes. Istres, avant Bernardini, c’était peut-être la ville des ouvriers, des dockers, des hommes qui se battaient pour un salaire décent. Les nouveaux maires devraient s’emparer de ces mythes, les actualiser, en faire des récits mobilisateurs. Parce qu’une ville sans mythe est une ville sans âme.
Et maintenant, les villes changent de mains,
Comme des cartes qu’on redistribue après la partie.
Marseille, Avignon, Istres – trois noms qui claquent
Comme des drapeaux sous le mistral qui se lève.Payan, Galzi, deux hommes sans armure,
Deux visages burinés par le soleil et les combats,
Deux voix qui montent des ruelles sombres
Où les enfants jouent encore à la révolution.Bernardini tombe, et c’est toute une époque
Qui s’effondre avec lui, comme un château de cartes
Sous les doigts gourds d’un joueur ivre.
Mais attention : les châteaux de cartes,
Quand ils tombent, ils écrasent les fourmis.Marseille, ville aux mille plaies,
Où les riches boivent des pastis en terrasse
Tandis que les pauvres étouffent dans leurs HLM.
Payan, sauras-tu faire de cette ville
Un corps unique, où chaque membre respire ?Avignon, ville des papes et des fous,
Où les touristes viennent voir le Palais
Mais ferment les yeux sur les taudis.
Galzi, sauras-tu faire de cette ville
Un théâtre où chacun a son rôle,
Et pas seulement les figurants ?Istres, ville sans légende,
Où les ouvriers ont oublié qu’ils étaient des héros.
Maintenant que Bernardini est parti,
Qui racontera leurs histoires ?Les mairies sont des navires,
Et les maires, des capitaines.
Mais attention : un navire sans boussole
Finit toujours par s’échouer sur les récifs.Alors, Payan, Galzi, souvenez-vous :
Le peuple n’est pas un client,
La ville n’est pas un supermarché,
Et la démocratie n’est pas un guichet.Souvenez-vous des communards,
Des Gilets Jaunes, des Gavroche,
De tous ceux qui sont morts pour que vous puissiez
Tenir aujourd’hui ces rênes fragiles.Et surtout, souvenez-vous :
Le pouvoir n’est pas une fin,
Mais un moyen.
Et le moyen, c’est l’humanité.Alors, hissez les voiles,
Mais n’oubliez pas de regarder
D’où vient le vent.