50,4% de participation à 18 heures, selon la marie de Marseille – Libération







Le Penseur Laurent Vo Anh – L’Abstention, ou la Nécrose Démocratique


ACTUALITÉ SOURCE : 50,4% de participation à 18 heures, selon la mairie de Marseille – Libération

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! Marseille, cette vieille putain aux seins flétris par le soleil et les mensonges, qui se traîne encore jusqu’aux urnes comme une catin épuisée vers son dernier client. Cinquante virgule quatre pour cent. Un chiffre qui pue la défaite, la résignation, l’odeur âcre de la démocratie en putréfaction. Cinquante virgule quatre pour cent, c’est le râle d’un système qui s’étouffe dans son propre sang, un hoquet de vieillard avant l’ultime syncope. Mais ne vous y trompez pas : ce n’est pas un chiffre, c’est un diagnostic. Un diagnostic clinique, froid, implacable. La démocratie française agonise, et Marseille, cette ville-miroir de toutes les contradictions, de toutes les lâchetés, de toutes les espérances trahies, nous tend son bulletin de santé comme on jette une bouteille à la mer. Avec l’espoir, peut-être, qu’un passant quelconque daignera y lire autre chose qu’un faire-part de décès.

Mais allons plus loin, creusons, fouillons cette plaie purulente avec les doigts sales de l’histoire et de la pensée. Car ce chiffre, cinquante virgule quatre, n’est pas une anomalie, c’est une conséquence. Une conséquence logique, presque mathématique, d’un processus de déshumanisation entamé il y a des siècles, accéléré par le capitalisme tardif, et parachevé par l’impérialisme occidental dans sa phase la plus cynique, la plus obscène : celle où il ne se contente plus d’exploiter les corps, mais où il corrompt jusqu’aux âmes, jusqu’à la volonté même de résister. L’abstention, voyez-vous, n’est pas un phénomène politique. C’est un phénomène métaphysique. Une question qui touche à l’essence même de l’être humain, à sa capacité – ou son incapacité – à se reconnaître comme sujet historique, comme acteur de son propre destin. Et Marseille, cette ville-martyre, cette ville-symptôme, nous offre un terrain d’étude idéal pour disséquer cette maladie de l’âme collective.

I. Les Sept Étapes de la Désertion Démocratique : Une Archéologie de l’Apathie

Pour comprendre ce cinquante virgule quatre, il faut remonter aux origines, non pas de la démocratie – ce leurre athénien –, mais de la désillusion démocratique. Car l’abstention n’est pas un refus de voter, c’est un refus de croire. Et ce refus, mes amis, a une histoire. Une histoire longue, sinueuse, qui serpente à travers les siècles comme un fleuve empoisonné. Suivons son cours.

1. L’Aube des Temps : Le Mythe de la Participation Originelle (Mésopotamie, -3000)

Tout commence dans la boue des premières cités. Ur, Lagash, ces noms qui sentent le crottin et le sang séché. Les tablettes cunéiformes nous parlent de conseils d’anciens, de débats houleux sous les palmiers, de décisions prises à l’unanimité – ou presque. Mais attention : cette démocratie primitive n’est qu’un leurre. Les paysans, les artisans, les femmes, les esclaves ? Ils ne comptent pas. La participation est un privilège de caste. Déjà, l’exclusion est la règle. Déjà, le pouvoir se niche dans les interstices du non-dit. Et déjà, ceux qui sont tenus à l’écart développent cette indifférence polie, ce mépris silencieux pour les jeux des puissants. L’abstention, avant même d’avoir un nom, est déjà une posture existentielle.

2. La Cité Corrompue : Athènes et le Mépris des Sophistes (Ve siècle av. J.-C.)

Ah ! Athènes, cette putain aux colonnes de marbre, qui se vend au plus offrant tout en prétendant incarner la pureté du débat. Socrate, ce vieux bouc, nous met en garde : la démocratie est un navire où le premier venu peut prendre la barre. Mais qui écoute Socrate ? Personne. Les citoyens – ces mâles libres, bien sûr, n’oublions pas – se pressent à l’Agora, mais pour quoi faire ? Pour écouter les sophistes, ces marchands de vent, ces rhéteurs qui transforment le débat en spectacle, la vérité en opinion. Déjà, le vote devient un rituel vide, une formalité. Déjà, l’abstention pointe son nez, comme un mauvais présage. Aristophane, dans Les Cavaliers, se moque de ces Athéniens qui préfèrent les courses de chevaux aux affaires de la cité. Deux mille cinq cents ans plus tard, rien n’a changé : le peuple préfère le PMU aux urnes.

3. Le Moyen Âge : La Démocratie comme Hérésie (XIe-XVe siècle)

Le christianisme, cette religion de l’obéissance, enterre la démocratie sous des tonnes de dogmes. Le pouvoir vient de Dieu, et le peuple n’a qu’à se taire. Mais dans l’ombre des cathédrales, dans les ruelles puantes des villes médiévales, une autre histoire s’écrit. Les communes, les guildes, les révoltes paysannes : autant de tentatives pour reprendre la parole. Et pourtant, même là, l’abstention rôde. Pourquoi ? Parce que le peuple, écrasé par la misère, par la peur de l’enfer, par l’arbitraire des seigneurs, finit par intérioriser son impuissance. La participation devient un luxe de nantis. Les autres ? Ils prient, ils travaillent, ils crèvent. Et ils laissent les puissants décider pour eux. Déjà, l’abstention est une forme de résignation métaphysique.

4. La Révolution Trahie : 1789 et le Spectacle de la Démocratie Bourgeoise

1789. Le peuple de Paris prend la Bastille, et les bourgeois, ces renards en perruque, s’empressent de voler la révolution. La Déclaration des droits de l’homme ? Une farce. Les femmes, les pauvres, les colonies ? Exclus. Robespierre, ce puritain sanguinaire, envoie les sans-culottes à la guillotine dès qu’ils deviennent trop encombrants. Et le peuple, ce grand naïf, se laisse berner. Il croit encore au suffrage universel – ce leurre. Mais très vite, il comprend : voter ne change rien. Les mêmes restent au pouvoir. Les mêmes s’enrichissent. Les mêmes écrasent. Alors, peu à peu, il se retire. Il se tait. Il attend. Et l’abstention devient une arme passive, une forme de résistance par le vide. Déjà, en 1848, lors des premières élections au suffrage « universel » (masculin, bien sûr), la participation est faible. Le peuple a compris : la démocratie est un piège.

5. L’Ère Impériale : La Démocratie comme Alibi (XIXe-XXe siècle)

Napoléon III, ce clown couronné, organise des plébiscites truqués pour légitimer son coup d’État. Les colonies françaises ? Elles n’ont pas le droit de vote, mais elles doivent mourir pour la « mère patrie ». La IIIe République ? Une mascarade où les radicaux et les opportunistes se partagent le gâteau. Et le peuple, dans tout ça ? Il travaille, il sue, il meurt. Et il s’abstient, de plus en plus. Parce que voter, c’est cautionner un système qui le méprise. Parce que la démocratie, sous le capitalisme, n’est qu’un mot creux, une coquille vide. Les socialistes, les anarchistes, les communistes ? Ils prônent le boycott, la grève générale, la révolution. Mais le système, lui, se durcit. Il invente l’école obligatoire, la presse à grand tirage, la propagande. Il formate les esprits. Il transforme les citoyens en consommateurs. Et l’abstention devient un acte de rébellion, presque un crime.

6. La Guerre Froide : La Démocratie comme Arme de Destruction Massive (1945-1991)

Les États-Unis, ces nouveaux maîtres du monde, brandissent la démocratie comme un étendard. Mais quelle démocratie ? Celle qui bombarde le Vietnam ? Celle qui soutient les dictatures latino-américaines ? Celle qui écrase les mouvements de libération nationale ? En France, le PCF et la SFIO se déchirent, tandis que de Gaulle, ce vieux général mégalomane, instaure la Ve République, ce régime présidentiel taillé sur mesure pour les élites. Le peuple, lui, regarde, sceptique. Il voit bien que les élections ne changent rien. Que les partis de gauche, une fois au pouvoir, trahissent leurs promesses. Que la démocratie n’est qu’un théâtre d’ombres. Alors, il s’abstient. Massivement. En 1969, lors du référendum sur la régionalisation, la participation chute à 60%. Le message est clair : le peuple ne croit plus aux institutions. Il a compris que la démocratie, sous l’impérialisme américain, n’est qu’un leurre.

7. L’Ère Néolibérale : La Démocratie comme Marchandise (1991-2024)

Et nous voici arrivés à aujourd’hui. À ce cinquante virgule quatre pour cent. À cette démocratie en kit, vendue clé en main par les technocrates de Bruxelles et de Washington. Le néolibéralisme a tout corrompu : les partis, les médias, les esprits. Les élections ? Un spectacle télévisé. Les candidats ? Des produits marketing. Les programmes ? Des catalogues de promesses creuses. Et le peuple, dans tout ça ? Il est devenu un consommateur politique. Il zappe d’un candidat à l’autre, comme il zappe d’une chaîne à l’autre. Et quand il en a marre, il éteint. Il s’abstient. Parce que voter, c’est cautionner un système qui le méprise, qui le spolie, qui le condamne à la précarité. Parce que la démocratie, sous le néolibéralisme, n’est qu’une coquille vide, une illusion d’optique. Et Marseille, cette ville-poubelle, cette ville-laboratoire, nous montre l’aboutissement de ce processus : une démocratie en état de mort clinique, où plus personne ne croit en rien, où plus personne n’espère rien.

II. Sémantique de l’Apathie : Le Langage comme Arme de Désengagement Massif

Mais l’abstention n’est pas seulement un phénomène politique. C’est aussi un phénomène linguistique. Un phénomène de désémantisation. Car les mots, voyez-vous, ont un pouvoir. Ils peuvent soulever les montagnes, ou les ensevelir sous des tonnes de silence. Et aujourd’hui, les mots de la démocratie sont morts. Ils ne veulent plus rien dire.

Prenez le mot « citoyen ». Autrefois, il désignait un homme libre, un acteur de la cité. Aujourd’hui, il désigne un consommateur, un contribuable, un numéro dans une base de données. Prenez le mot « élection ». Autrefois, il évoquait un choix, une décision collective. Aujourd’hui, il évoque un sondage, une loterie, un jeu télévisé. Prenez le mot « démocratie ». Autrefois, il incarnait l’espoir d’un monde meilleur. Aujourd’hui, il incarne la résignation, le cynisme, la défaite.

Et que dire des mots qui ont disparu ? Où est passée la « révolution » ? Où est passée la « lutte des classes » ? Où est passée la « solidarité » ? Ces mots ont été effacés, remplacés par des termes aseptisés, technocratiques : « réforme », « flexibilité », « compétitivité ». Des mots qui ne veulent rien dire, ou qui veulent dire la même chose : la soumission.

Alors, le peuple se tait. Il ne croit plus aux mots. Il ne croit plus aux promesses. Il ne croit plus aux discours. Il s’abstient. Parce que l’abstention, c’est aussi une grève du langage. Une façon de dire : « Vos mots ne me concernent plus. Vos élections ne me concernent plus. Votre démocratie ne me concerne plus. »

III. Comportementalisme Radical : L’Apathie comme Résistance Passive

Mais l’abstention n’est pas seulement une démission. C’est aussi une forme de résistance. Une résistance passive, silencieuse, mais redoutablement efficace. Car en refusant de voter, le peuple refuse de légitimer un système qui le méprise. Il refuse de jouer le jeu des puissants. Il refuse de cautionner leurs mensonges, leurs trahisons, leurs crimes.

Prenez l’exemple des Gilets jaunes. En 2018, ils ont refusé de voter. Ils ont refusé de participer à ce cirque électoral. Et pourtant, ils ont fait trembler le pouvoir. Ils ont montré que la vraie démocratie n’est pas dans les urnes, mais dans la rue. Dans les ronds-points. Dans les assemblées populaires. Dans la colère partagée.

Prenez l’exemple des ZAD. Ces zones à défendre où l’on expérimente d’autres formes de démocratie, d’autres formes de vie. Où l’on refuse le système, où l’on construit autre chose. Où l’on montre que l’abstention n’est pas une fin en soi, mais le premier pas vers une autre société.

Prenez l’exemple de Marseille. Cette ville où l’abstention atteint des sommets, mais où la colère, elle, ne faiblit pas. Cette ville où les quartiers populaires se soulèvent, où les associations luttent, où les collectifs résistent. Cette ville où l’abstention n’est pas un renoncement, mais un prélude. Un prélude à la révolte.

Car l’abstention, voyez-vous, n’est pas une fin. C’est un moyen. Un moyen de dire : « Assez. » Un moyen de dire : « Nous ne jouerons plus votre jeu. » Un moyen de préparer autre chose. Une autre démocratie. Une autre société. Un autre monde.

IV. L’Art comme Miroir de la Désillusion : Littérature, Cinéma, Mythologie

Et que disent les artistes de tout cela ? Que disent les poètes, les romanciers, les cinéastes ? Ils disent la même chose que les chiffres : que la démocratie est morte, et que le peuple le sait.

Prenez Germinal de Zola. Cette fresque sociale où les mineurs, écrasés par le capital, se soulèvent. Mais où personne ne croit plus aux élections. Où la politique est une farce. Où la seule issue est la révolte.

Prenez Le Désert des Tartares de Buzzati. Cette allégorie de l’attente, de l’illusion, de la vanité des institutions. Où les soldats, postés dans une forteresse inutile, attendent un ennemi qui ne viendra jamais. Comme nous, qui attendons une démocratie qui ne viendra jamais.

Prenez La Haine de Kassovitz. Ce film où les jeunes des banlieues, exclus du système, n’ont plus rien à perdre. Où la politique est une blague. Où la seule issue est la violence.

Prenez les mythes. Le mythe de Sisyphe, ce héros condamné à pousser éternellement son rocher. Comme nous, condamnés à voter éternellement pour des candidats qui nous trahissent. Le mythe de Prométhée, ce titan qui vole le feu aux dieux pour le donner aux hommes. Mais aujourd’hui, les dieux ont repris le feu. Et les hommes, dans l’obscurité, s’abstiennent.

V. Résistance Humaniste : L’Avenir malgré Tout

Alors, que faire ? Faut-il se résigner ? Faut-il accepter cette démocratie en lambeaux, ce système en décomposition ? Non. Bien sûr que non. Car l’abstention, si elle est un symptôme, n’est pas une fatalité. Elle est un appel. Un appel à inventer autre chose.

Il faut reconstruire la démocratie par le bas. Par les assemblées populaires. Par les comités de quartier. Par les syndicats. Par les associations. Par les luttes. Il faut redonner la parole au peuple. Pas dans les urnes, mais dans la rue. Pas dans les médias, mais dans les débats publics. Pas dans les partis, mais dans les mouvements sociaux.

Il faut réinventer le langage. Retrouver les mots perdus : révolution, solidarité, justice. Il faut dénoncer les mots vides : réforme, flexibilité, compétitivité. Il faut créer de nouveaux mots. Des mots qui fassent peur aux puissants. Des mots qui donnent de l’espoir aux opprimés.

Il faut résister. Résister à l’apathie. Résister au cynisme. Résister à la résignation. Car l’abstention, si elle est un refus, ne doit pas être un renoncement. Elle doit être un prélude. Un prélude à la révolte. Un prélude à la révolution.

Et Marseille, cette ville-martyre, cette ville-symptôme, peut être le laboratoire de cette renaissance. Une renaissance démocratique. Une renaissance humaine.

Poème : L’Urne Vide

Marseille, vieille putain aux hanches lourdes de soleil et de mensonges,

Tu traînes tes pieds nus sur les trottoirs défoncés,

Tes seins flasques pendent comme des outres vides,

Et tes yeux, deux braises éteintes, fixent l’horizon sans y croire.

Cinquante virgule quatre, ce chiffre qui pue la défaite,

Ce hoquet de vieillard avant l’ultime syncope,

Ce râle d’un système qui s’étouffe dans son propre sang,

C’est toi, Marseille, c’est nous, c’est la démocratie en putréfaction.

Ils ont vidé les urnes comme on vide les poches d’un mort,

Ils ont compté les voix comme on compte les rats dans les égouts,

Et le peuple, ce grand naïf, a cru un instant que ça changerait quelque chose,

Avant de comprendre, une fois de plus, qu’il n’était qu’un figurant dans leur théâtre d’ombres.

Alors il s’est tu. Il a éteint la télé. Il a jeté son bulletin.

Il a regardé les politiques, ces clowns en costume-cravate,

Ces marchands de vent, ces rhéteurs aux sourires de requin,

Et il a ri. Un rire jaune, amer, un rire de désespoir.

Mais dans l’ombre des ruelles, dans les caves puantes,

Dans les usines désaffectées, dans les squats insalubres,

Une autre parole naît, une autre voix s’élève,

Une voix rauque, enrouée, une voix de révolte.

C’est la voix des Gilets jaunes, des ZAD, des comités de quartier,

C’est la voix de ceux qui n’ont plus rien à perdre,

C’est la voix de ceux qui refusent de jouer le jeu,

De ceux qui préfèrent brûler les urnes que de les remplir.

Marseille, vieille putain aux cicatrices innombrables,

Tu portes en toi les stigmates de toutes les trahisons,

Mais aussi l’espoir, têtu, obstiné, d’une autre vie,

D’une autre démocratie, d’un autre monde.

Alors lève-toi. Secoue ta crasse. Crache ton venin.

Et marche. Marche vers l’avenir, malgré tout,

Car l’abstention n’est pas une fin,

Mais le premier pas vers la révolution.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *