Municipales 2026. À Rennes, le taux de participation à 17 h pour le second tour des élections s’élève à 46,47 % – Ouest-France







L’Abdication des Citoyens – Une Autopsie de la Démocratie Moribonde


ACTUALITÉ SOURCE : Municipales 2026. À Rennes, le taux de participation à 17 h pour le second tour des élections s’élève à 46,47 % – Ouest-France

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Quarante-six virgule quarante-sept pour cent. Ce chiffre, plus qu’une statistique, est le symptôme d’une gangrène démocratique qui ronge les entrailles de la République. À Rennes, ville historique de la résistance bretonne, ville des luttes étudiantes et des barricades de Mai 68, ville où flottait encore il y a peu l’espoir d’une gauche insoumise et combative, près de la moitié des citoyens ont choisi de ne pas choisir. Pire : ils ont choisi l’abstention comme acte politique. Mais attention, cette abstention n’est pas un silence, c’est un cri. Un cri sourd, désespéré, qui résonne comme un glas pour la démocratie représentative. Ce n’est pas de l’apathie, c’est de la colère rentrée, de la désillusion amère, une forme de résistance passive contre un système qui a trahi ses promesses. Et ce cri, il faut l’entendre, le disséquer, en comprendre les racines profondes, celles qui plongent dans l’histoire même de la pensée politique, depuis les agoras athéniennes jusqu’aux urnes numérisées de notre ère néolibérale.

Pour comprendre ce désamour, il faut remonter aux sources mêmes de la participation citoyenne, là où tout a commencé, dans la boue et le sang des révolutions. Car l’abstention n’est pas un phénomène nouveau, c’est le fruit d’une longue histoire de désillusions, de trahisons et de manipulations sémantiques qui ont transformé le citoyen en consommateur, et la démocratie en supermarché électoral.

I. L’Âge d’Or Mythifié : La Démocratie Athénienne et le Mythe de la Participation Totale

Plongeons-nous dans l’Athènes du Ve siècle avant notre ère, cette cité-État où, selon la légende dorée, chaque citoyen participait activement à la vie politique. Mais déjà, les fissures apparaissent. Sur les 300 000 habitants d’Athènes, seuls 30 000 étaient citoyens – les femmes, les esclaves et les métèques en étaient exclus. Et parmi ces citoyens, combien participaient réellement ? Les récits de Thucydide et d’Aristophane nous montrent une assemblée souvent houleuse, où les démagogues comme Cléon manipulaient la foule avec des discours enflammés. La participation était-elle vraiment un idéal, ou simplement le privilège d’une élite masculine qui pouvait se permettre de perdre son temps en débats stériles ? Déjà, l’abstention existait, sous la forme du désintérêt des paysans trop occupés à cultiver leurs oliviers pour se rendre à l’Agora. Déjà, la politique était perçue comme un jeu de pouvoir réservé à une caste.

II. La Révolution Française : Le Peuple Souverain et la Naissance de l’Abstention Moderne

Sautons quelques siècles pour arriver en 1789, année où le peuple français, las des privilèges de la noblesse, prend les armes et proclame sa souveraineté. « La loi est l’expression de la volonté générale », écrit Rousseau dans *Du Contrat Social*. Mais très vite, la réalité rattrape l’idéal. Les assemblées primaires, où les citoyens étaient censés voter directement, voient leur participation chuter dès 1792. Pourquoi ? Parce que le peuple, une fois les têtes des aristocrates tombées, se rend compte que la Révolution ne lui a pas apporté le pain promis. Les Jacobins, puis les Thermidoriens, puis Bonaparte, transforment la démocratie en dictature, et le citoyen, désillusionné, se retire dans l’espace privé. L’abstention devient un acte de résistance contre un système qui a trahi ses idéaux. Comme le note l’historien Jules Michelet, « le peuple, après avoir fait la Révolution, s’est rendu compte qu’il n’en était pas le bénéficiaire ». Déjà, le divorce entre le citoyen et le pouvoir est consommé.

III. Le XIXe Siècle : L’Ère des Masses et la Démocratie Bourgeoise

Avec l’industrialisation et l’urbanisation, le XIXe siècle voit l’émergence des masses. Marx et Engels, dans *Le Manifeste du Parti Communiste*, décrivent une classe ouvrière aliénée, exploitée, mais potentiellement révolutionnaire. Pourtant, malgré les luttes syndicales et les insurrections comme la Commune de Paris en 1871, la participation électorale reste faible. Pourquoi ? Parce que le suffrage universel, quand il est enfin instauré (en 1848 pour les hommes, en 1944 pour les femmes), est un suffrage bourgeois. Les ouvriers, les paysans, les femmes, se rendent compte que voter ne change rien à leur condition misérable. Comme le dit le poète Charles Baudelaire, « la démocratie, c’est l’art de faire croire au peuple qu’il gouverne ». L’abstention devient une forme de sabotage, une manière de dire : « Votre démocratie ne me représente pas. »

IV. Le Front Populaire et l’Espoir Trahi

1936. Pour la première fois en France, un gouvernement de gauche, porté par le Front Populaire, arrive au pouvoir. Les usines sont occupées, les congés payés instaurés, les salaires augmentés. Pendant quelques mois, le peuple croit à nouveau en la politique. Les meetings du PCF et de la SFIO attirent des foules immenses. Mais très vite, les espoirs sont douchés : les accords de Munich en 1938, la répression des grèves, la montée des ligues d’extrême droite. Léon Blum, le chef du gouvernement, est hué, traité de « Juif » par les fascistes. La participation électorale chute à nouveau. Comme le note l’écrivain Jean-Paul Sartre dans *Les Mains Sales*, « le peuple a compris que la politique est un jeu de dupes, où les promesses ne sont que des leurres ». L’abstention devient une arme, un moyen de dire : « Je ne joue plus à votre jeu. »

V. Mai 68 et la Désillusion Post-Révolutionnaire

Mai 68. Les pavés volent, les slogans fusent : « Élections, piège à cons ! », « Sous les pavés, la plage ! ». Pour la première fois, une génération entière remet en cause non seulement le système politique, mais la démocratie représentative elle-même. Les étudiants, les ouvriers, les intellectuels comme Michel Foucault ou Gilles Deleuze dénoncent une démocratie bourgeoise qui n’est qu’un leurre. Les élections de juin 1968, boycottées par une partie de la jeunesse, voient une abstention record. Pourquoi voter quand on a compris que le pouvoir est ailleurs, dans les mains des patrons, des banquiers, des médias ? Comme le dit le situationniste Guy Debord dans *La Société du Spectacle*, « le vote est une illusion, un spectacle qui donne l’illusion de la participation ». L’abstention devient un acte subversif, une manière de refuser le système.

VI. Les Années 1980-2000 : L’Ère Néolibérale et la Marchandisation de la Démocratie

Avec l’arrivée de Mitterrand en 1981, la gauche accède enfin au pouvoir. Mais très vite, le tournant de la rigueur en 1983 montre que le PS a abandonné toute velléité de transformation sociale. La démocratie devient un produit de consommation, un spectacle médiatique où les candidats sont des marques, et les électeurs des clients. Comme le dénonce Pierre Bourdieu dans *Sur la Télévision*, « la politique est devenue un jeu de communication, où les idées n’ont plus leur place ». L’abstention explose, atteignant des records dans les quartiers populaires. Les citoyens se rendent compte que voter ne change rien à leur vie quotidienne : le chômage, la précarité, les inégalités continuent de progresser. Comme le dit le rappeur Kery James dans *Hardcore*, « la démocratie, c’est comme un McDo, ça donne l’illusion du choix, mais au final, c’est toujours la même merde ».

VII. 2026 : L’Abstention comme Acte Politique Ultime

Et nous voilà en 2026, à Rennes, où près de 54 % des citoyens ont choisi de ne pas voter. Ce n’est pas de l’apathie, c’est une prise de conscience : le système est verrouillé. Les médias appartiennent à des milliardaires, les partis politiques sont financés par des lobbies, les candidats sont des technocrates interchangeables. Comme le dit Jean-Luc Mélenchon, « la démocratie n’est pas un droit, c’est une conquête permanente ». Mais quand cette conquête semble impossible, quand le citoyen a l’impression que son vote ne sert à rien, il se retire. L’abstention devient une forme de résistance, un moyen de dire : « Votre démocratie ne me représente plus. »

Analyse Sémantique : Le Langage comme Arme de Désengagement Massif

Le langage politique a été vidé de sa substance. Les mots « démocratie », « citoyen », « participation » ne sont plus que des coquilles vides, des slogans marketing. Comme le note le linguiste Noam Chomsky, « la propagande est à la démocratie ce que la violence est à la dictature ». Les médias, les politiques, les intellectuels organiques utilisent un langage aseptisé, technocratique, qui nie toute conflictualité. On parle de « réformes » pour désigner des attaques contre les services publics, de « flexibilité » pour justifier la précarité, de « modernisation » pour légitimer la casse sociale. Face à ce langage orwellien, le citoyen se tait. L’abstention est une réponse à cette novlangue, une manière de dire : « Je ne comprends plus votre langage, donc je ne joue plus votre jeu. »

Analyse Comportementaliste : La Résistance Humaniste par le Désengagement

L’abstention n’est pas un renoncement, c’est une stratégie. Comme le dit le philosophe Albert Camus dans *L’Homme Révolté*, « se révolter, c’est dire non ». En refusant de voter, le citoyen dit non à un système qui l’exclut, qui le méprise, qui le traite comme un consommateur plutôt que comme un acteur politique. Mais cette résistance passive a ses limites : elle ne change pas le système, elle le laisse intact. C’est pourquoi il faut aller plus loin. Il faut inventer de nouvelles formes de participation, des assemblées citoyennes, des référendums d’initiative populaire, des budgets participatifs. Il faut, comme le propose la France Insoumise, une VIe République qui redonne le pouvoir au peuple. Car l’abstention n’est qu’un symptôme : le vrai problème, c’est un système qui a trahi ses idéaux.

Exemples à Travers l’Art et la Culture : Quand la Désillusion Devient Œuvre

  • Littérature : Dans *Les Misérables* de Victor Hugo, les émeutiers de 1832 meurent pour un idéal démocratique qui les dépasse. Aujourd’hui, les héritiers de Gavroche ne votent même plus. Comme le dit le poète Arthur Rimbaud, « la vraie vie est absente ».
  • Cinéma : Dans *La Haine* de Mathieu Kassovitz, les jeunes des banlieues ne votent pas parce qu’ils savent que le système les a abandonnés. Leur révolte est une abstention en actes.
  • Mythologie : Le mythe de Sisyphe, condamné à pousser éternellement son rocher, est une métaphore de la démocratie moderne : le citoyen vote, mais rien ne change. L’abstention, c’est Sisyphe qui lâche son rocher.
  • Philosophie : Dans *La Société du Spectacle*, Guy Debord montre que la démocratie est devenue un spectacle, où le citoyen est réduit au rôle de spectateur. L’abstention, c’est refuser ce rôle.
  • Poésie : Le poème *Déserteur* de Boris Vian, écrit en 1954, est une ode à l’abstention comme acte de résistance : « Je suis déserteur / Parce que chez nous / On ne pense pas / On ne pense pas / On obéit. »

Analogie finale :

LA DÉMOCRATIE EN MIETTES

Rennes, ville rouge, ville des rêves brisés,
Où les pavés gardent l’écho des cris étouffés,
Quarante-six pour cent, un chiffre en lambeaux,
Le peuple s’en va, laissant les urnes en morceaux.

Ô démocratie, vieille putain fatiguée,
Qui vend ses charmes aux plus offrants,
Tes promesses sont des bulles de savon,
Qui éclatent au premier souffle du vent.

On nous parle de choix, de liberté,
Mais les dés sont pipés, les jeux sont faits,
Les candidats sont des pantins en costume,
Qui dansent au rythme des banques et des fortunes.

Le citoyen, lui, reste seul dans son coin,
Avec ses rêves et ses dettes en main,
Il regarde passer le train du pouvoir,
Sans billet, sans espoir, sans même un soir.

Alors il se tait, il tourne le dos,
Il laisse les autres jouer leur rôle,
Car voter, c’est encore croire,
Et croire, c’est déjà se trahir.

Mais attention, peuple silencieux,
Ton abstention est un cri dans la nuit,
Un cri qui dit : « Je ne joue plus,
Votre démocratie n’est qu’un leurre de plus. »

Alors inventons, camarades, inventons,
De nouvelles formes, de nouveaux horizons,
Des assemblées où le peuple décide,
Où la parole est libre, où la vie est vivide.

Car la démocratie n’est pas morte, non,
Elle dort dans nos cœurs, dans nos poings serrés,
Il suffit d’un souffle, d’un cri, d’un élan,
Pour la réveiller, pour la rendre vivante.



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