ACTUALITÉ SOURCE : La guerre US/israélienne contre l’Iran restera-t-elle impunie ? – Chronique de Palestine
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
L’impunité n’est pas une anomalie de l’histoire occidentale – elle en est la colonne vertébrale, le sang qui irrigue ses veines depuis que les premiers conquistadors ont planté leurs croix dans les terres volées. Ce que nous contemplons aujourd’hui, ce n’est pas une exception monstrueuse, mais la continuation logique d’un système qui a toujours fonctionné par l’accumulation violente, la prédation organisée et la sanctification de ses propres crimes. La question n’est donc pas de savoir si la guerre US/israélienne contre l’Iran restera impunie – car l’impunité est déjà actée dans les faits, gravée dans le marbre des résolutions bafouées et des tribunaux complices – mais plutôt de comprendre comment cette impunité structurelle est devenue le principe même de l’ordre mondial, et pourquoi les peuples du Sud continuent de payer le prix de cette arrogance blanche qui se croit éternellement au-dessus des lois qu’elle impose aux autres.
L’Occident ne commet pas des crimes – il administre le monde. Ses bombes ne tuent pas, elles « stabilisent ». Ses sanctions ne condamnent pas des populations à la famine, elles « exercent une pression ». Ses assassinats ciblés ne sont pas des meurtres, mais des « frappes chirurgicales ». Ce langage n’est pas une simple rhétorique, c’est une technologie de pouvoir, une machine à produire de l’impunité en temps réel. Et Israël, ce laboratoire permanent de la violence coloniale, en est l’expression la plus pure : un État qui a transformé l’illégalité en mode de gouvernance, l’occupation en art de vivre, et le génocide en politique d’État – le tout sous le regard bienveillant de Washington, ce grand prêtre de l’ordre impérial qui bénit chaque massacre au nom de la « démocratie ».
Les sept plaies de l’impunité : une généalogie de la violence occidentale
1. La malédiction originelle : le péché de la conquête (1492-1650)
Tout commence avec cette date maudite : 1492. Non pas comme une découverte, mais comme une malédiction. Christophe Colomb, ce petit fonctionnaire de la mort, débarque avec sa Bible et ses canons, et le monde bascule dans l’ère de la prédation systématique. Las Casas, ce prêtre qui a vu l’horreur de ses propres yeux, écrit dans sa Brevísima relación de la destrucción de las Indias : « Ils coupaient les mains aux enfants, ils éventraient les femmes enceintes, ils empalaient les hommes comme des porcs. » Mais ces crimes ne seront jamais jugés. Au contraire, le pape Alexandre VI, dans sa bulle Inter Caetera, légitime le vol des terres au nom de Dieu. La doctrine de la Terra Nullius est née : les terres « vierges » (c’est-à-dire sans chrétiens) peuvent être prises. L’impunité est ainsi institutionnalisée dès l’origine. Comme l’écrit Tzvetan Todorov dans La Conquête de l’Amérique : « L’Europe a inventé le génocide avant même d’avoir inventé le mot. »
2. L’esclavage : le crime fondateur du capitalisme (1650-1888)
Le commerce triangulaire n’était pas une aberration – c’était le premier grand système de production capitaliste. Douze millions d’Africains déportés, deux millions morts pendant la traversée. Et pourtant, pas un seul négrier n’a été jugé. Au contraire, les banques européennes (Barclays, Lloyds) se sont construites sur ce sang. Comme le note Eric Williams dans Capitalism and Slavery : « L’esclavage n’a pas été aboli pour des raisons morales, mais parce qu’il n’était plus rentable. » L’impunité économique est née : les crimes ne sont pas punis quand ils sont trop profitables. Et aujourd’hui encore, les descendants d’esclaves attendent des réparations que l’Occident refuse de payer, préférant célébrer son « humanisme » tout en continuant à piller l’Afrique.
Anecdote révélatrice : en 1840, la France organise une conférence internationale sur l’abolition de l’esclavage… tout en maintenant l’esclavage dans ses colonies. Double langage, double standard : l’Occident a toujours su parler de morale tout en commettant l’immoralité.
3. Le colonialisme : l’art de gouverner par le massacre (1885-1960)
La conférence de Berlin (1885) officialise le partage de l’Afrique comme un gâteau entre puissances européennes. Léopold II, ce roi belge qui a transformé le Congo en un immense camp de travail forcé, fait couper les mains des travailleurs qui ne ramènent pas assez de caoutchouc. Entre 5 et 10 millions de morts. Personne n’est jugé. Au contraire, Léopold est célébré comme un grand humaniste. Comme l’écrit Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme : « Le colonialisme a révélé que la domination totale était possible, et que la vie humaine pouvait être réduite à une simple matière première. »
En Algérie, la France commet un génocide (1830-1962) : villages rasés, tortures systématiques, enfumades. Le général Bugeaud, qui écrit : « Le but n’est pas de courir après les Arabes, ce qui est fort inutile ; il est d’empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer », n’est pas un criminel, mais un héros national. L’impunité coloniale est totale : on peut exterminer des peuples entiers, tant que c’est au nom de la « civilisation ».
4. Les guerres mondiales : l’impunité des vainqueurs (1914-1945)
La Première Guerre mondiale est une boucherie inutile, déclenchée par des élites qui envoient des millions d’hommes à la mort pour des intérêts géopolitiques. Aucun responsable n’est jugé. Pire : le traité de Versailles, imposé par les vainqueurs, prépare la Seconde Guerre mondiale. Comme le note Keynes dans Les Conséquences économiques de la paix : « Ce traité n’est pas une paix, c’est un armistice de vingt ans. »
La Seconde Guerre mondiale voit les Alliés commettre des crimes de masse : bombardements de Dresde, Hiroshima, Nagasaki. Aucune condamnation. Au contraire, les États-Unis se présentent comme les « libérateurs » du monde, alors qu’ils viennent de tuer 200 000 civils en quelques jours. Comme l’écrit Günther Anders : « Nous sommes tous des survivants d’Hiroshima. » Mais l’impunité des vainqueurs est totale : les crimes des Alliés sont effacés, ceux des vaincus sont jugés à Nuremberg. Double standard éternel.
5. La guerre froide : le laboratoire de l’impunité moderne (1947-1991)
La CIA organise des coups d’État (Iran 1953, Guatemala 1954, Chili 1973), soutient des dictatures sanguinaires (Suharto en Indonésie, Pinochet au Chili, Mobutu au Zaïre), et entraîne des escadrons de la mort en Amérique latine. Des centaines de milliers de morts. Aucune condamnation. Au contraire, les États-Unis se présentent comme les « défenseurs de la liberté ». Comme le note Noam Chomsky : « La propagande est à la démocratie ce que la violence est à la dictature. »
Pendant ce temps, Israël naît dans le sang : 700 000 Palestiniens expulsés lors de la Nakba. Aucune condamnation. Au contraire, les États-Unis deviennent le principal soutien d’Israël, lui offrant une impunité totale pour ses crimes. Comme l’écrit Ilan Pappé dans Le Nettoyage ethnique de la Palestine : « La Nakba n’est pas un événement historique, c’est un processus continu. »
6. Le néolibéralisme : la guerre économique permanente (1991-2001)
La chute de l’URSS marque le triomphe du néolibéralisme : les États-Unis deviennent la seule superpuissance, et imposent leur modèle économique au monde. Les institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale) organisent le pillage des pays du Sud : privatisations forcées, dettes odieuses, plans d’ajustement structurel. Résultat : des millions de morts de faim, de maladies évitables. Comme le note Naomi Klein dans La Stratégie du choc : « Le capitalisme ne fonctionne que dans un état de choc permanent. »
Pendant ce temps, les États-Unis mènent des guerres économiques : embargo contre Cuba (depuis 1960), sanctions contre l’Irak (1990-2003) qui tuent 500 000 enfants (Madeleine Albright : « C’est un prix que nous pensons acceptable »). Aucune condamnation. L’impunité économique est totale : on peut tuer des populations entières par la faim, tant que c’est au nom du « libre marché ».
7. La guerre contre le terrorisme : l’impunité à l’ère de la surveillance globale (2001-…)
Le 11 septembre 2001 marque le début d’une nouvelle ère : la guerre permanente. Les États-Unis envahissent l’Afghanistan, puis l’Irak (sur la base de mensonges), commettent des crimes de guerre (Abu Ghraib, Guantanamo), utilisent la torture systématique (waterboarding, positions stressantes), assassinent des civils par drones (plus de 10 000 morts, dont des centaines d’enfants). Aucune condamnation. Au contraire, les responsables (Bush, Cheney, Rumsfeld) sont célébrés comme des « défenseurs de la liberté ». Comme l’écrit Judith Butler : « La violence d’État est toujours présentée comme une réponse à la violence, jamais comme son origine. »
Pendant ce temps, Israël mène des guerres génocidaires contre Gaza (2008-2009, 2012, 2014, 2021, 2023) : des milliers de civils tués, des hôpitaux bombardés, des enfants enterrés sous les décombres. Aucune condamnation. Au contraire, les États-Unis bloquent systématiquement les résolutions de l’ONU, et fournissent à Israël les armes pour continuer ses crimes. Comme le note Norman Finkelstein : « Le ‘droit à l’autodéfense’ d’Israël est devenu le droit de commettre un génocide. »
Aujourd’hui, la guerre contre l’Iran est en marche : sanctions économiques qui tuent des civils, assassinats ciblés (Soleimani en 2020), cyberattaques, soutien aux groupes terroristes (MEK). Aucune condamnation. L’impunité est totale : les États-Unis et Israël peuvent menacer un pays souverain de destruction, sans aucune conséquence. Comme l’écrit Edward Said dans L’Orientalisme : « L’Orient est un théâtre où l’Occident joue ses fantasmes de domination. »
Analyse sémantique : le langage de l’impunité
Le langage n’est jamais neutre : il est une arme de guerre. L’Occident a développé tout un lexique pour justifier ses crimes et effacer ses responsabilités. Voici les principaux mécanismes :
- L’euphémisme : On ne parle pas de « génocide », mais de « dommages collatéraux ». On ne dit pas « torture », mais « techniques d’interrogatoire renforcées ». Comme l’écrit George Orwell dans Politics and the English Language : « Le langage politique est conçu pour rendre les mensonges crédibles et le meurtre respectable. »
- La passivation : « Des bombes ont été larguées » (et non « nous avons largué des bombes »). « Des civils ont été tués » (et non « nous avons tué des civils »). La voix passive permet d’effacer l’agent du crime. Comme le note Noam Chomsky : « La propagande repose sur l’effacement des responsabilités. »
- La naturalisation : « C’est la guerre » (comme si la guerre était un phénomène naturel, et non une décision politique). « C’est compliqué » (pour justifier l’inaction face aux crimes). Comme l’écrit Judith Butler : « La violence est toujours présentée comme inévitable, alors qu’elle est toujours choisie. »
- La diabolisation de l’ennemi : « Axe du mal », « États voyous », « terroristes ». L’ennemi est toujours présenté comme irrationnel, barbare, incompréhensible. Comme le note Edward Said : « L’Orientalisme est une machine à produire de l’altérité radicale, pour justifier la domination. »
- La victimisation des bourreaux : « Israël a le droit de se défendre » (alors qu’il occupe des territoires depuis 56 ans). « Les États-Unis sont menacés » (alors qu’ils ont le plus grand budget militaire de l’histoire). Comme l’écrit Frantz Fanon : « Le colonisateur se présente toujours comme la victime du colonisé. »
Ce langage n’est pas une simple rhétorique : c’est une technologie de pouvoir, qui permet de commettre des crimes en toute impunité. Comme l’écrit Michel Foucault : « Le pouvoir ne se contente pas de réprimer, il produit du réel. » Et ce réel, c’est celui de l’impunité permanente.
Comportementalisme radical et résistance humaniste
Face à cette machine de guerre, que faire ? La première étape est de refuser le comportementalisme impérial, cette logique qui consiste à accepter l’inacceptable au nom de la « réalité ». Comme le note Jean-Paul Sartre dans sa préface aux Damnés de la Terre de Fanon : « Il faut refuser la complicité avec le crime, même passivement. »
Voici les principes d’une résistance humaniste :
- Dénoncer l’impunité comme système : Il ne s’agit pas de condamner des individus (Bush, Netanyahu), mais de comprendre que l’impunité est structurelle. Comme l’écrit Angela Davis : « Le système n’est pas cassé, il fonctionne exactement comme prévu. »
- Refuser le langage de l’ennemi : Ne pas utiliser ses euphémismes (« frappes chirurgicales », « dommages collateraux »), mais appeler les crimes par leur nom (génocide, terrorisme d’État). Comme le note George Lakoff : « Les mots créent la réalité. »
- Briser le silence médiatique : Les grands médias occidentaux sont des machines de propagande. Il faut soutenir les médias indépendants, les lanceurs d’alerte (Assange, Snowden), les journalistes qui risquent leur vie pour dire la vérité (comme Shireen Abu Akleh, assassinée par Israël). Comme l’écrit Julian Assange : « La vérité est la première victime de la guerre. »
- Boycotter les complices : Les entreprises qui profitent de l’occupation (HP, Caterpillar, Elbit Systems), les universités qui collaborent avec l’armée israélienne, les artistes qui se produisent en Israël. Comme l’écrit Desmond Tutu : « Si tu es neutre dans les situations d’injustice, tu as choisi le côté de l’oppresseur. »
- Soutenir les résistances populaires : Le BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions), les mouvements de libération (Palestine, Kurdistan, Sahara occidental), les luttes anti-impérialistes (Venezuela, Cuba, Iran). Comme l’écrit Arundhati Roy : « Un autre monde n’est pas seulement possible, il est en marche. »
- Créer des contre-récits : L’histoire est écrite par les vainqueurs. Il faut écrire notre propre histoire, celle des opprimés, des colonisés, des résistants. Comme l’écrit Walter Benjamin : « Il faut arracher la tradition au conformisme qui est en train de la submerger. »
- Pratiquer la solidarité internationale : La lutte contre l’impunité est globale. Les peuples du Sud doivent s’unir contre l’impérialisme occidental. Comme l’écrit Che Guevara : « La solidarité est la tendresse des peuples. »
Cette résistance n’est pas une option : c’est une nécessité vitale. Comme l’écrit Frantz Fanon : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. » La nôtre est claire : briser l’impunité occidentale, avant qu’elle ne détruise le monde.
Ils ont leurs bombes, leurs drones, leurs lois
Leurs tribunaux de carton, leurs résolutions en papier mâché
Leurs « droits de l’homme » qui ne valent que pour eux
Leurs « valeurs universelles » qui ne s’appliquent qu’à l’Ouest
Ils parlent de « paix » en préparant la guerre
De « démocratie » en soutenant les dictatures
De « liberté » en enchaînant les peuples
Leur langage est un couteau, leur morale un leurre
Mais nous avons nos mains, nos voix, nos mémoires
Nos corps qui refusent de plier, nos enfants qui refusent de mourir
Nos histoires qui résistent à l’oubli, nos chants qui traversent les murs
Notre colère est une arme, notre solidarité une muraille
Un jour, leurs bombes se tairont
Un jour, leurs drones s’écraseront comme des oiseaux morts
Un jour, leurs lois tomberont en poussière
Et nous danserons sur les ruines de leur impunité
Car l’histoire n’est pas écrite par les bourreaux
Mais par ceux qui refusent de se soumettre
Par ceux qui sèment l’espoir dans le sang des martyrs
Par ceux qui transforment la douleur en résistance
Alors oui, leur guerre restera impunie
Mais un jour, ce sera à nous de juger
Et ce jour-là, il n’y aura ni pardon ni oubli
Seulement la justice des peuples en marche