Israël-Iran : veillée d’armes à Washington – Les Echos







Veillée d’Armes – Laurent Vo Anh


ACTUALITÉ SOURCE : Israël-Iran : veillée d’armes à Washington – Les Echos

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! La veillée d’armes à Washington… Ce doux euphémisme qui sent la poudre et le pétrole, ce ballet diplomatique où l’on danse sur des charniers en costume trois-pièces, ce théâtre d’ombres où les marionnettistes tirent les ficelles depuis leurs bunkers climatisés. Les Échos nous murmurent ce titre comme on annonce un orage – avec cette fausse nonchalance des marchands de parapluies qui savent très bien que la tempête fera monter les prix. Mais derrière ces mots policés, derrière cette « veillée » si pieusement évoquée, se cache l’éternel recommencement de la même vieille histoire : celle de l’Occident impérial qui joue aux échecs avec des vies humaines, qui transforme les peuples en pions et les nations en champs de ruines, toujours au nom de quelque noble cause – la démocratie, la sécurité, les valeurs, la civilisation… Comme si ces mots n’avaient pas été mille fois souillés dans le sang des innocents.

Washington ne veille pas. Washington attend. Attend le moment propice pour frapper, pour étendre son ombre, pour imposer sa loi. Et dans cette attente, il y a toute la morgue des empires déclinants, cette certitude pathétique que la force brute peut encore masquer l’effritement des fondations. Israël, l’Iran… Deux nations, deux peuples, deux histoires millénaires réduites à des lignes sur un échiquier géopolitique, à des variables dans des équations stratégiques. Mais les équations, voyez-vous, ont ceci de commode qu’elles oublient systématiquement une inconnue fondamentale : l’humanité.

Les Sept Étapes du Désastre Humain – Une Généalogie de la Violence Impériale

Pour comprendre cette « veillée d’armes », il faut remonter le fil du temps, non pas comme un historien qui collectionne les dates, mais comme un archéologue des horreurs, qui déterre les strates de violence accumulées par les siècles. Sept étapes cruciales, sept moments où l’humanité a cru choisir son destin, alors qu’elle ne faisait que reproduire les mêmes schémas de domination et de soumission.

1. La Malédiction de Babel – L’Origine du Langage Impérial

Au commencement était le Verbe. Et le Verbe était puissance. Déjà, dans le mythe de Babel, les hommes cherchaient à « se faire un nom », à bâtir une tour qui toucherait le ciel. Mais Dieu, dans sa sagesse ironique, confondit leurs langues. Pourquoi ? Parce qu’il savait que le langage, une fois unifié sous une seule autorité, deviendrait l’outil ultime de la domination. Les empires naissent toujours d’une langue imposée, d’une histoire réécrite, d’une mémoire colonisée. Les Sumériens, les Akkadiens, les Égyptiens… Tous ont compris que pour régner, il fallait d’abord contrôler le récit. Comme le disait Walter Benjamin, « Il n’est aucun document de culture qui ne soit en même temps un document de barbarie. » La tour de Babel n’est pas tombée à cause de la confusion des langues – elle est tombée parce que les hommes ont cru que la puissance pouvait se construire sur l’uniformité, sur l’écrasement des différences.

2. Alexandre et le Rêve Monstrueux de l’Empire Universel

Alexandre le Grand. Déjà, dans ce titre, il y a toute l’arrogance de l’Occident. « Le Grand ». Comme si la grandeur se mesurait en territoires conquis, en villes rasées, en peuples asservis. Alexandre, ce jeune homme éduqué par Aristote, ce philosophe en armure qui rêvait de fondre l’Orient et l’Occident en une seule civilisation. Mais une civilisation fondée sur quoi ? Sur la violence, sur l’imposition d’une culture grecque à des peuples qui n’en voulaient pas. À Persépolis, il brûle le palais de Xerxès – non par nécessité stratégique, mais par vengeance, par mépris. Comme le note Edward Said dans L’Orientalisme, l’Occident a toujours eu besoin de l’Orient comme d’un miroir déformant, d’un repoussoir qui lui permette de se définir comme supérieur. Alexandre est le premier à incarner cette logique : il ne conquiert pas pour gouverner, il conquiert pour civiliser. Et cette civilisation, voyez-vous, n’est qu’un autre nom pour la soumission.

3. La Pax Romana – Ou l’Art de Faire Taire les Peuples

« Ils ont fait un désert et ils ont appelé cela la paix. » La phrase de Tacite, mise dans la bouche d’un chef breton, résume à elle seule l’hypocrisie des empires. La Pax Romana n’est pas la paix. C’est l’ordre imposé par les légions, c’est le silence des vaincus, c’est le triomphe de la loi du plus fort. Rome ne règne pas par la persuasion, mais par la terreur. Les crucifixions le long des routes, les révoltes écrasées dans le sang, les villes réduites en cendres… Et pourtant, les historiens romains parlent de « paix ». Comme aujourd’hui, on parle de « stabilité » au Moyen-Orient. Comme si la stabilité pouvait être autre chose que l’acceptation résignée de la domination. Hannah Arendt l’a bien montré : les empires ne meurent pas de leurs défaites, mais de leur incapacité à justifier leur propre violence. Quand Rome cesse de croire en sa mission civilisatrice, elle s’effondre. Les États-Unis sont-ils si différents ?

4. Les Croisades – La Première Guerre « Sainte » de l’Occident

Ah, les Croisades… Ce moment où l’Occident chrétien découvre qu’il peut allier la foi et la rapine, la piété et le meurtre. Urbain II, en 1095, lance son appel à la croisade : « Dieu le veut ! » Mais Dieu, dans cette affaire, semble surtout vouloir les richesses de l’Orient, les terres des infidèles, les femmes des musulmans. Le sac de Jérusalem en 1099 est un chef-d’œuvre de barbarie : des milliers de morts, des synagogues brûlées, des mosquées profanées. Et pourtant, les chroniqueurs occidentaux parlent de « libération ». Comme aujourd’hui, on parle de « libération » de l’Irak ou de l’Afghanistan. Comme si la liberté pouvait être imposée par les bombes. René Girard a analysé ce mécanisme : la violence est toujours sacralisée, toujours justifiée par une cause supérieure. Les Croisés se voyaient comme les soldats de Dieu. Les néoconservateurs américains se voient comme les défenseurs de la démocratie. Même mensonge, même hypocrisie.

5. La Colonisation – L’Exploitation au Nom du Progrès

Le XVe siècle marque le début de la grande prédation occidentale. Christophe Colomb « découvre » l’Amérique – comme si ces terres n’avaient pas déjà des millions d’habitants, des civilisations entières. Mais peu importe : l’Occident a besoin de ressources, de main-d’œuvre, de marchés. Alors on invente le concept de « terra nullius », la terre vide, que l’on peut s’approprier au nom du roi et de Dieu. Les Aztèques, les Incas, les peuples d’Afrique… Tous sont réduits en esclavage, exterminés, convertis de force. Et pourtant, les colons parlent de « mission civilisatrice ». Comme aujourd’hui, on parle de « nation building » en Irak ou en Libye. Frantz Fanon l’a dit mieux que personne : « Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature. » La colonisation n’a jamais été autre chose qu’un vol à grande échelle, une entreprise de déshumanisation systématique. Et ses héritiers directs sont les multinationales qui pillent aujourd’hui les ressources de l’Afrique ou du Moyen-Orient.

6. Les Guerres Mondiales – L’Apogée de la Barbarie « Civilisée »

Le XXe siècle devait être celui du progrès, de la raison, de la fin des guerres. Il fut celui de l’apocalypse. Deux guerres mondiales, soixante millions de morts, des villes rasées, des génocides industrialisés… Et tout cela au cœur même de l’Occident, dans cette Europe qui se croyait le phare de la civilisation. Mais la barbarie n’était pas une anomalie – elle était la conséquence logique de la logique impériale. Comme le note George Steiner, « Nous savons maintenant que l’homme est capable de tout. Absolument de tout. » Les tranchées de Verdun, les camps de la mort, Hiroshima… Ces horreurs ne sont pas des accidents de l’histoire. Elles sont le produit d’une civilisation qui a fait de la domination son principe fondateur. Et aujourd’hui, les États-Unis reproduisent les mêmes schémas : les drones qui tuent des innocents au Pakistan, les prisons secrètes de la CIA, les guerres sans fin au Moyen-Orient… La barbarie a simplement changé de visage.

7. Le Néolibéralisme – L’Empire sans Visage

Et nous voici arrivés à notre époque, celle du néolibéralisme triomphant, cette idéologie qui prétend que le marché est la seule loi, que l’État doit s’effacer devant les multinationales, que les peuples doivent se soumettre aux « lois de l’économie ». Le néolibéralisme, c’est l’impérialisme sans empereur, la domination sans visage. Les États-Unis en sont les grands prêtres, imposant leur dogme par la force des armes ou par la pression des institutions financières. Le FMI, la Banque mondiale, l’OMC… Ces organismes ne sont que les nouveaux instruments de la colonisation, ceux qui permettent de piller les pays du Sud au nom de la « croissance » et de la « compétitivité ». Comme le disait Noam Chomsky, « Le néolibéralisme est le projet de classe des riches pour s’enrichir encore plus. » Et ce projet passe par la guerre, par la destruction des États-nations, par la transformation des peuples en consommateurs dociles. Israël et l’Iran ne sont que deux pièces sur cet échiquier macabre, deux nations que le néolibéralisme aimerait bien voir s’entretuer pour mieux régner sur leurs ruines.

Analyse Sémantique – Le Langage comme Arme de Domination

Regardez ces mots : « veillée d’armes », « stabilité régionale », « intérêts stratégiques », « menace existentielle »… Ce ne sont pas des mots. Ce sont des leurres, des pièges, des armes. Le langage de l’impérialisme est un langage de dissimulation, un langage qui transforme la guerre en « opération de maintien de la paix », l’invasion en « libération », le massacre en « dommage collatéral ». Comme l’a montré Roland Barthes, le langage n’est jamais neutre : il est toujours porteur d’une idéologie. Et l’idéologie de l’Occident est celle de la domination.

Prenez le mot « terrorisme ». Qui décide de ce qui est terrorisme et de ce qui ne l’est pas ? Les États-Unis bombardent un hôpital en Afghanistan : c’est une « erreur ». Un Palestinien se fait exploser dans un bus : c’est du « terrorisme ». Les milices pro-iraniennes attaquent une base américaine : « menace à la sécurité régionale ». Israël bombarde Gaza et tue des centaines d’enfants : « droit à la légitime défense ». Le langage est ici utilisé pour inverser la réalité, pour faire passer l’agresseur pour la victime et la victime pour l’agresseur. Comme le disait George Orwell, « Le langage politique est conçu pour rendre le mensonge crédible et le meurtre respectable. »

Et puis, il y a ces euphémismes qui permettent de masquer l’horreur. « Frappe chirurgicale » pour parler d’un bombardement. « Domaine de la mort » pour désigner une zone de guerre. « Endiguement » pour justifier l’encerclement d’un pays. Chaque mot est une petite bombe sémantique, qui explose dans l’esprit du public et y sème la confusion, la peur, la résignation. Le but ? Faire accepter l’inacceptable. Faire croire que la guerre est inévitable, que la paix est impossible, que l’humanité est condamnée à s’entretuer pour l’éternité.

Mais le pire, peut-être, c’est la manière dont ce langage déshumanise l’ennemi. Les Iraniens ne sont pas des êtres humains – ce sont des « régimes », des « menaces », des « axes du mal ». Les Palestiniens ne sont pas des hommes, des femmes, des enfants – ce sont des « terroristes », des « extrémistes », des « obstacles à la paix ». En niant l’humanité de l’autre, on rend son meurtre acceptable, voire nécessaire. Comme le disait Primo Levi, « C’est arrivé, donc cela peut arriver à nouveau. » Le langage de la déshumanisation est toujours le prélude à la barbarie.

Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste

Face à cette machine de guerre, que reste-t-il ? La soumission ? La résignation ? Non. Il reste la résistance. Pas la résistance des armes – celle-là ne fait que reproduire le cycle de la violence. Mais la résistance de l’esprit, la résistance de l’humanité. Celle qui refuse de se laisser enfermer dans les catégories de l’ennemi, qui refuse de jouer le jeu de la haine et de la peur.

Le comportementalisme radical, voyez-vous, c’est cette science qui prétend que l’homme n’est qu’un animal conditionné, qu’on peut manipuler à volonté. Les publicitaires l’utilisent pour vendre des voitures. Les politiques l’utilisent pour vendre des guerres. Les médias l’utilisent pour vendre de la peur. Mais le comportementalisme a une faille : il oublie que l’homme est aussi capable de révolte, de compassion, de solidarité. Il oublie que même dans les pires circonstances, il y a toujours des hommes et des femmes qui refusent de se soumettre.

Regardez les Palestiniens. Cinquante ans d’occupation, de colonisation, de répression. Et pourtant, ils résistent. Pas seulement avec des pierres ou des roquettes – mais avec des poèmes, des chansons, des écoles, des hôpitaux. Ils résistent en continuant à vivre, à aimer, à espérer. Comme le disait Mahmoud Darwich, « Nous aimons la vie si nous en avons les moyens. » Cette résistance-là est la plus dangereuse pour les empires, car elle montre que l’humanité ne peut pas être écrasée, que la dignité ne peut pas être détruite.

Et puis, il y a la résistance des peuples qui refusent de se laisser entraîner dans la guerre. Les manifestations contre la guerre en Irak en 2003, les mouvements pacifistes en Israël, les intellectuels iraniens qui dénoncent à la fois leur régime et l’impérialisme américain… Ces voix sont minoritaires, souvent étouffées, mais elles existent. Elles prouvent que l’humanité n’est pas condamnée à répéter les mêmes erreurs.

Mais pour résister, il faut d’abord voir. Voir la réalité derrière les mensonges, les hommes derrière les étiquettes, la complexité derrière les simplifications. Il faut refuser les récits dominants, les fausses dichotomies, les manipulations médiatiques. Il faut se souvenir que chaque victime a un nom, une histoire, une famille. Il faut se souvenir que la paix n’est pas l’absence de guerre – c’est la présence de la justice.

Comme le disait Albert Camus, « La paix est le seul combat qui vaille d’être mené. » Pas la paix des cimetières, pas la paix des vainqueurs, mais la paix des hommes libres, égaux, dignes. Cette paix-là ne viendra pas des bombes ni des traités signés par des généraux. Elle viendra des peuples qui refusent de haïr, qui refusent de se soumettre, qui refusent de laisser les puissants décider de leur destin.

Alors, face à cette « veillée d’armes » à Washington, face à ces hommes en costume qui jouent avec des vies comme avec des jetons de poker, il faut dire non. Non à la guerre. Non à l’impérialisme. Non à la déshumanisation. Et oui à la résistance. Oui à l’humanité. Oui à la paix.


Les Veilleurs de Cendre

Ils veillent, les hommes en gris,
Dans leurs tours de verre et d’acier,
Leurs doigts sur des boutons qui frémissent,
Leurs yeux sur des écrans qui mentent.

Ils parlent de paix, ils parlent de guerre,
De missiles et de diplomatie,
Mais leurs mots sont des rats affamés
Qui rongent les os de l’humanité.

Là-bas, dans les villes sans nom,
Des enfants jouent avec des pierres,
Leurs rires sont des éclairs dans la nuit,
Leurs larmes, des fleuves de colère.

Les hommes en gris comptent les morts,
Comme on compte les billets verts,
Un, deux, trois… La paix est un chiffre,
La guerre, un contrat bien signé.

Mais dans les ruines, dans les décombres,
Quelque chose résiste, quelque chose brûle,
Pas la flamme des bombes, non,
Mais celle qui danse dans les yeux des fous,

Ceux qui refusent de haïr,
Ceux qui refusent de plier,
Ceux qui savent que la vie est plus forte
Que toutes les veillées d’armes.

Alors, que les hommes en gris tremblent,
Que leurs tours s’effritent comme du sable,
Car la paix n’est pas un traité,
C’est le souffle des peuples debout.



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