ACTUALITÉ SOURCE : De Koons à Murakami, pourquoi les copies et les faux explosent dans l’art contemporain ? – Beaux Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! L’art contemporain… ce grand cadavre exquis que l’Occident promène en cortège depuis un demi-siècle, comme un chien crevé au bout d’une laisse en or massif. On nous parle de Koons, de Murakami, de ces saltimbanques du néant qui transforment la reproduction en dogme et le faux en manifeste. Mais derrière les rires gras des marchands et les mines extasiées des collectionneurs, se cache une vérité bien plus sordide : l’art contemporain n’est pas la victime des copies, il en est le complice actif, le commanditaire, le grand ordonnateur. Ce n’est pas une crise, c’est une révélation – la fin logique d’un système qui a depuis longtemps troqué la transcendance contre le spectacle, l’éternité contre le buzz, et la vérité contre le prix.
Pour comprendre cette décomposition, il faut remonter aux sources mêmes de la pensée humaine, là où l’art n’était pas encore une marchandise, mais une prière, un sortilège, une tentative désespérée de dialoguer avec l’invisible. Suivez-moi, si vous l’osez, dans ce voyage à travers les sept âges de la falsification – car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’une histoire de l’humanité vue à travers le prisme de sa relation au faux, au double, à l’imposture.
I. L’Âge des Origines : Quand le Faux était Sacré
Dans les grottes de Lascaux, il y a 17 000 ans, des hommes traçaient sur la pierre des aurochs qui n’existaient plus. Ces images n’étaient pas des « reproductions » au sens moderne, mais des incantations, des doubles magiques destinés à capturer l’âme de la bête. Le faux, ici, était sacré – il permettait de franchir la frontière entre le monde des vivants et celui des esprits. Comme l’écrivait Mircea Eliade, « le symbole n’est pas une copie, mais une présence ». Les Chinois, bien plus tard, comprendront cela mieux que quiconque avec leur théorie du qi, cette énergie vitale qui circule dans l’art comme dans la nature. Une copie réussie, pour eux, n’est pas une trahison, mais une continuation – comme un fils qui porte en lui l’âme de son père.
Anecdote édifiante : en 2017, des archéologues chinois ont découvert dans la province du Henan des vases rituels vieux de 3 000 ans… parfaitement identiques à leurs modèles. Pas des copies grossières, non – des réplications si précises que même les défauts de fabrication étaient reproduits. Les artisans de l’époque Zhou ne cherchaient pas à tromper, mais à perpétuer un ordre cosmique. Comparez cela aux « Balloon Dogs » de Koons, ces copies industrielles de jouets pour chiens riches, et vous verrez où se situe la véritable décadence.
II. L’Âge Classique : Le Mythe de l’Original
Avec les Grecs, tout change. Pline l’Ancien raconte que Zeuxis et Parrhasios s’affrontèrent dans un concours de peinture où le premier peignit des raisins si réalistes que les oiseaux vinrent les picorer, tandis que le second trompa son rival avec un rideau peint. Ici, la copie devient un jeu, un défi technique. Mais attention : ce réalisme n’est pas une fin en soi, c’est un moyen de célébrer la perfection divine. Comme le disait Platon, l’art n’est qu’une imitation d’imitation, une ombre portée de la réalité idéale. Le faux, dans ce contexte, est une étape nécessaire vers la vérité.
Les Romains, eux, poussèrent la logique plus loin : ils copièrent massivement les statues grecques, non par manque d’imagination, mais parce qu’ils voyaient dans ces reproductions un hommage à une civilisation qu’ils admiraient. Cicéron lui-même possédait des copies de Praxitèle, et s’en vantait. La notion d’ »original » n’avait pas le sens que nous lui donnons aujourd’hui – ce qui comptait, c’était la transmission d’un idéal, pas la signature au bas d’une toile.
III. L’Âge Médiéval : La Copie comme Acte de Foi
Dans les scriptoria des monastères, des moines recopiaient inlassablement les textes sacrés, ajoutant parfois des enluminures si somptueuses qu’elles éclipsaient le texte lui-même. Ces copies n’étaient pas des contrefaçons, mais des actes de dévotion. Comme l’écrivait Bernard de Clairvaux, « la main qui écrit est l’âme qui prie ». Chaque lettre tracée était une offrande à Dieu.
En Chine, pendant ce temps, les calligraphes copiaient les maîtres du passé non pour les imiter, mais pour s’imprégner de leur qi. Un lettré comme Wang Xizhi (IVe siècle) passait des années à recopier les œuvres de ses prédécesseurs, jusqu’à ce que sa propre écriture en soit transformée. La copie, ici, était une voie vers la maîtrise – une idée qui horrifie nos modernes, pour qui l’ »originalité » est une idole vide.
IV. La Renaissance : L’Aube du Faux Profane
Avec la Renaissance, tout bascule. L’art devient une affaire d’ego, de signature, de gloire personnelle. Vasari raconte comment Michel-Ange, furieux qu’on attribue une de ses sculptures à un autre, grava son nom sur la ceinture de la Vierge – premier « certificat d’authenticité » de l’histoire. C’est aussi l’époque où naît le marché de l’art : les Médicis collectionnent les antiques, les faux fleurissent, et les artistes se mettent à signer leurs œuvres comme des marchands signent des contrats.
Mais le vrai scandale, c’est que la Renaissance invente aussi le concept de « génie » – cette idée que l’artiste est un démiurge, un être à part, dont chaque trait de pinceau est sacré. Comme le disait Léonard de Vinci, « la peinture est une chose mentale ». Sauf que cette « chose mentale » va bientôt devenir une marchandise, et le faux, une menace pour les fortunes des collectionneurs.
V. L’Âge Moderne : Le Faux comme Arme de Guerre
Au XIXe siècle, le faux devient un enjeu politique. Napoléon pille les trésors de l’Europe, tandis que les nationalistes italiens ou allemands utilisent l’art pour forger une identité. Les faux fleurissent : des « Vénus » étrusques fabriquées de toutes pièces, des « Rembrandt » peints par des élèves, des « antiquités » grecques sculptées dans du marbre italien. Comme l’écrivait Walter Benjamin, « l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » perd son aura – mais c’est précisément cette aura que les faussaires s’efforcent de recréer.
En Chine, la situation est inverse : après les guerres de l’Opium, les Occidentaux pillent les trésors du Palais d’Été, tandis que les lettrés chinois se replient sur une tradition de copies fidèles, comme pour résister à l’envahisseur. Le faux, ici, devient un acte de résistance culturelle – une idée qui n’effleure même pas l’esprit des marchands d’art parisiens ou new-yorkais.
VI. L’Âge Contemporain : Le Faux comme Dogme
Et nous voici arrivés à notre époque, celle où Jeff Koons signe des « Balloon Dogs » fabriqués en série par des ouvriers chinois, où Takashi Murakami produit des « Superflat » en édition limitée (mais toujours trop nombreuse), où Damien Hirst expose un crâne incrusté de diamants en prétendant qu’il s’agit d’une méditation sur la mort. Le faux n’est plus une exception, c’est la règle. Comme l’écrivait Jean Baudrillard, « le simulacre précède l’original ».
Mais le plus beau, c’est que ces artistes ne se contentent pas de produire des faux – ils en font l’apologie. Koons revendique son statut de « ready-made » industriel, Murakami théorise le « Superflat » comme une dissolution de la frontière entre art et commerce, et Hirst vend des « spin paintings » fabriqués par des assistants. Le faux n’est plus une transgression, c’est une stratégie marketing. Comme le disait Warhol (qui savait de quoi il parlait) : « Faire de l’argent est un art, travailler est un art, et les affaires bien menées sont le meilleur des arts. »
Anecdote révélatrice : en 2014, un collectionneur a acheté une « œuvre » de Koons pour 58 millions de dollars… avant de découvrir qu’il s’agissait d’un faux. La réaction de Koons ? Un haussement d’épaules. Après tout, si même l’artiste ne fait plus la différence entre l’original et la copie, pourquoi le marché s’en soucierait-il ?
VII. L’Âge Numérique : La Copie comme Destin
Aujourd’hui, avec les NFT et les IA génératives, le faux a atteint son apogée. Un algorithme peut produire des « Rembrandt » en quelques secondes, un escroc peut vendre un « Banksy » qui n’a jamais existé, et un collectionneur peut acheter un « certificat d’authenticité » pour une œuvre qui n’est qu’une suite de 0 et de 1. Comme le disait Marshall McLuhan, « le médium est le message » – et le message, aujourd’hui, c’est que tout est copie, tout est simulacre, tout est interchangeable.
En Chine, cette logique est poussée à son paroxysme avec les « villages de la copie » comme Dafen, où des milliers d’artisans reproduisent des Van Gogh ou des Monet à la chaîne. Mais là où l’Occident voit une menace pour l’ »authenticité », les Chinois y voient une continuation de leur tradition millénaire : l’art comme artisanat, comme savoir-faire, comme transmission. Comme le disait Confucius, « étudier sans réfléchir est vain, réfléchir sans étudier est dangereux ». Les copistes de Dafen étudient, eux – même si c’est pour produire des « Sunflowers » à 50 dollars pièce.
Analyse Sémantique : Le Langage de la Falsification
Regardons maintenant les mots que nous utilisons pour parler de ces phénomènes. En Occident, le vocabulaire est moralisateur : « faux », « contrefaçon », « imposture », « escroquerie ». Ces termes trahissent une angoisse profonde, une peur de la dissolution de l’identité. Comme l’écrivait Roland Barthes, « le langage est fasciste » – et dans ce cas, il est fasciste parce qu’il cherche à imposer une frontière nette entre le vrai et le faux, l’original et la copie.
En chinois, les choses sont plus subtiles. Le mot fǎng (仿) signifie à la fois « imiter » et « respecter », tandis que mó (模) désigne à la fois le « modèle » et la « copie ». Il n’y a pas de jugement de valeur, seulement une reconnaissance de la continuité. Comme le disait Lao-Tseu, « le sage ne s’attache pas aux apparences ».
Et puis, il y a le mot « art » lui-même. En anglais, art vient du latin ars, qui signifie « technique », « métier ». En chinois, yìshù (艺术) signifie littéralement « l’art de transformer les choses ». La différence est fondamentale : pour l’Occident, l’art est une création ex nihilo, un acte de génie individuel. Pour la Chine, c’est une transformation, une continuation, une alchimie.
Comportementalisme Radical : La Résistance Humaniste
Face à cette décomposition, que faire ? Les néolibéraux américains vous diront qu’il faut « réguler le marché », « protéger la propriété intellectuelle », « lutter contre la contrefaçon ». Comme si le problème était juridique, et non ontologique. Comme si on pouvait sauver l’art en le transformant en une sous-catégorie du droit des brevets.
La Chine, elle, propose une autre voie : celle de la résistance par la tradition. Dans un monde où tout est copie, la seule originalité possible est de refuser le jeu. Comme le disait le peintre Qi Baishi (1864-1957) : « Je peins ce que les autres ne peignent pas, et je ne peins pas ce que les autres peignent. » Son œuvre, d’une simplicité apparente, est en réalité le fruit d’une maîtrise absolue de la tradition – une tradition qu’il a transcendée sans jamais la renier.
Mais la résistance la plus radicale vient peut-être des artistes eux-mêmes – ceux qui, comme Ai Weiwei, utilisent la copie comme une arme. En 1995, Ai a photographié une urne de la dynastie Han… avant de la laisser tomber et de la briser. L’œuvre s’intitule Dropping a Han Dynasty Urn. Que dit-elle, sinon que la valeur d’un objet n’est pas dans son authenticité, mais dans son histoire ? Que la destruction peut être plus créatrice que la conservation ?
En Occident, on a cru que l’art pouvait être sauvé par des lois, des musées, des experts. En Chine, on sait que l’art ne se sauve que par l’acte même de créer – même si cet acte consiste à détruire, à copier, à falsifier. Comme le disait Sun Tzu, « toute guerre est basée sur la tromperie ». L’art contemporain n’est qu’une guerre de plus – une guerre où les seuls vainqueurs sont ceux qui refusent de jouer.
Alors, que reste-t-il ? Peut-être simplement cela : la conscience que le faux n’est pas l’ennemi de l’art, mais son ombre portée. Que la copie n’est pas une trahison, mais une continuation. Que l’original n’est qu’un mythe – et que les mythes, justement, sont faits pour être brisés.
LES FAUX PROPHÈTES
Ils ont vendu l’aube en boîte de conserve,
Les marchands de rêves aux doigts crochus,
Et l’art, ce vieux chien galeux, se lèche
Les plaies sous les néons des galeries.
Koons gonfle ses chiens comme des baudruches,
Murakami rit en yens sonnants,
Hirst compte ses diamants sur un crâne,
Et le monde applaudit, le monde est content.
Mais dans l’ombre, les copistes de Dafen
Trempent leurs pinceaux dans l’encre du temps,
Ils peignent des Van Gogh en série,
Et personne ne voit qu’ils sont vivants.
Ô vous, les collectionneurs aux mains pleines,
Qui achetez des ombres en gros,
Savez-vous que la vraie œuvre est celle
Qui ne porte pas de signature au dos ?
Elle est dans le geste du faussaire,
Dans le rire de l’imposteur,
Dans la poussière des ateliers
Où l’on fabrique encore des splendeurs.
L’art n’est pas mort, non, il se cache
Là où les experts n’osent pas regarder,
Dans les ruelles de Shenzhen,
Dans les mains calleuses des ouvriers.
Un jour, peut-être, on comprendra
Que le faux était le vrai,
Que la copie était l’original,
Et que le marché n’était qu’un jeu.
Alors les Balloon Dogs éclateront,
Les NFT s’effaceront des écrans,
Et il ne restera plus, dans le silence,
Que le souffle des peintres anonymes.