Fiac 2018 : la montée en puissance des artistes chinois dans l’art contemporain – France 24







Laurent Vo Anh – L’Éveil du Dragon dans la Foire aux Illusions


ACTUALITÉ SOURCE : Fiac 2018 : la montée en puissance des artistes chinois dans l’art contemporain – France 24

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! La Fiac ! Ce grand bazar des vanités occidentales, ce temple éphémère où l’on vend des rêves en boîte à des collectionneurs qui croient acheter de l’éternité avec des chèques en papier-monnaie. Et voilà que cette année, les dragons chinois s’invitent au banquet, non pas comme figurants exotiques, mais comme maîtres de cérémonie. La Chine, ce monstre froid et patient, ce Léviathan aux cinq mille ans d’histoire, débarque dans l’arène de l’art contemporain avec la grâce d’un tigre qui sait que la proie est déjà à moitié dévorée. Les galeristes parisiens, ces marchands de fumée aux costumes trop ajustés, s’extasient devant les œuvres chinoises comme des enfants devant un feu d’artifice, sans comprendre qu’ils assistent, médusés, à l’effondrement de leur propre hégémonie culturelle.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : un basculement tectonique, une inversion des pôles, un moment où l’Histoire, cette vieille putain capricieuse, décide de changer de lit. Les artistes chinois ne montent pas en puissance, non. Ils reprennent simplement ce qui leur a toujours appartenu : le droit de dicter les canons du beau, du vrai, du nécessaire. Pendant que l’Occident s’enlise dans son nombrilisme post-moderne, entre autofictions narcissiques et installations conceptuelles aussi creuses que les promesses des politiciens, la Chine, elle, avance. Elle avance avec la détermination d’un pays qui a survécu à tout : aux invasions, aux famines, aux guerres civiles, aux humiliations coloniales, et qui, aujourd’hui, regarde l’Occident avec ce sourire en coin, ce sourire du vieux sage qui sait que les empires ne meurent jamais de mort naturelle, mais toujours de leur propre pourriture.

Les Sept Étapes du Grand Basculement : Une Archéologie de la Puissance Artistique

Pour comprendre cette montée en puissance, il faut remonter le fil de l’Histoire, ce grand cadavre que les historiens dissèquent avec des gants blancs, comme s’ils craignaient d’attraper la peste. Sept étapes, sept moments où l’humanité a cru choisir son destin, alors qu’elle n’était que le jouet des forces qui la dépassent.

1. L’Aube des Symboles : Lascaux et les Origines du Sacré (30 000 av. J.-C.)

Tout commence dans l’obscurité des grottes, là où l’homme, à peine sorti de l’animalité, tente de donner un sens à son existence. Les peintures de Lascaux, ces chevaux galopants et ces taureaux monumentaux, ne sont pas de l’ »art » au sens moderne du terme. Non, c’est bien plus que cela : c’est une tentative désespérée de domestiquer le chaos, de négocier avec les dieux, de laisser une trace dans l’immensité indifférente de l’univers. George Steiner aurait parlé de « grammaire du sacré », cette intuition primitive que le monde est un texte à déchiffrer, et que l’homme, en traçant des signes sur la pierre, devient co-créateur de la réalité. La Chine, bien sûr, n’est pas en reste : les poteries de Yangshao, avec leurs motifs géométriques, témoignent d’une même quête. Mais là où l’Occident va se perdre dans le dualisme platonicien, la Chine, elle, garde cette intuition fondamentale : l’art n’est pas une représentation, mais une participation au Tao, ce flux éternel qui unit toutes choses.

2. La Révolution Axiale : Confucius, Bouddha et la Naissance de l’Éthique (VIe siècle av. J.-C.)

Karl Jaspers a théorisé cette période charnière où, de la Chine à la Grèce, en passant par l’Inde et la Perse, l’humanité invente les grandes religions et les systèmes philosophiques qui vont structurer les civilisations. En Chine, Confucius pose les bases d’une société harmonieuse, où l’art n’est pas un luxe, mais un outil de cohésion sociale. « Le Maître dit : ‘L’homme de bien n’est pas un vase.’ » Autrement dit, l’art ne doit pas être un objet décoratif, mais une force vivante, un ciment moral. Pendant ce temps, en Grèce, on discute de la mimèsis, de la catharsis, et on se perd dans des débats stériles sur la nature du beau. La Chine, elle, comprend une chose essentielle : l’art n’est pas une question de forme, mais de fond. Il doit servir à élever l’homme, pas à le divertir. Deux mille cinq cents ans plus tard, cette différence fondamentale explique pourquoi l’art chinois contemporain déroute tant les Occidentaux : il n’est pas là pour flatter leur ego, mais pour les confronter à leurs propres limites.

3. La Renaissance : L’Occident Invente le « Génie » (XVe siècle)

Ah, la Renaissance ! Cette période bénie où l’Occident, sortant enfin de son long sommeil médiéval, découvre les joies de l’individualisme. Vasari invente le concept de « génie », cette idée que l’artiste est un démiurge, un être à part, touché par la grâce divine. Léonard, Michel-Ange, Raphaël : ces noms résonnent comme des incantations, et leurs œuvres sont vénérées comme des reliques. Pendant ce temps, en Chine, on continue à peindre des paysages à l’encre, des bambous, des montagnes brumeuses. Pas de perspective linéaire, pas de dramaturgie théâtrale, pas de narcissisme ostentatoire. Juste une quête d’harmonie, une tentative de capturer l’essence du monde dans un trait de pinceau. Su Dongpo, l’un des plus grands poètes et peintres de la dynastie Song, écrit : « Le paysage n’est pas dans le tableau, il est dans le cœur de celui qui regarde. » Pendant que l’Occident s’enferme dans le culte de l’individu, la Chine reste fidèle à sa vision holistique : l’art est un pont entre l’homme et le cosmos, pas un miroir où se contempler.

4. La Révolution Industrielle : L’Art Devient une Marchandise (XVIIIe-XIXe siècles)

Avec l’avènement du capitalisme, l’art perd son âme. Il n’est plus un moyen d’élever l’esprit, mais un produit comme un autre, soumis aux lois du marché. Les salons parisiens deviennent des foires aux vanités, où les bourgeois s’arrachent les toiles des peintres à la mode comme ils achètent des actions en Bourse. Walter Benjamin a bien vu le danger : « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique perd son aura. » La Chine, une fois de plus, résiste. Pendant que l’Occident s’enivre de son propre progrès, elle subit les humiliations des guerres de l’Opium, des traités inégaux, de l’occupation étrangère. Mais elle ne perd pas de vue l’essentiel : l’art n’est pas une marchandise, c’est une arme. Les lettrés chinois, persécutés par les empereurs ou les colonisateurs, continuent à peindre et à écrire, non pas pour plaire, mais pour résister. Zheng Banqiao, un peintre du XVIIIe siècle, écrit sur ses toiles des poèmes subversifs, cachés dans les plis des montagnes ou les branches des bambous. L’art comme acte de résistance : une leçon que l’Occident, trop occupé à compter ses profits, n’a jamais vraiment comprise.

5. L’Avant-Garde et le Mythe de la Rupture (XXe siècle)

Le XXe siècle est celui de la folie. Deux guerres mondiales, des génocides, des révolutions sanglantes : l’Occident, ivre de sa propre puissance, se déchire comme un dément. Et dans ce chaos, l’art devient un champ de bataille. Dada, le surréalisme, l’expressionnisme abstrait : autant de tentatives désespérées de donner un sens à l’absurdité du monde. André Breton écrit : « La beauté sera convulsive ou ne sera pas. » Belle formule, mais qui sonne creux quand on sait que ces mêmes avant-gardistes finiront par être récupérés par le marché, leurs révoltes transformées en produits de luxe pour collectionneurs. La Chine, elle, traverse le siècle comme un cauchemar : la guerre civile, la Révolution culturelle, les purges. Mais même dans les pires moments, elle garde cette intuition fondamentale : l’art ne doit pas être une rupture, mais une continuité. Qi Baishi, l’un des plus grands peintres du XXe siècle, continue à peindre des crevettes et des fleurs, comme si de rien n’était. Pas de manifestes, pas de provocations gratuites : juste une fidélité obstinée à une tradition millénaire. Pendant que l’Occident s’épuise dans des querelles stériles, la Chine, elle, prépare sa renaissance.

6. La Mondialisation et le Triomphe du Vide (Années 1990-2000)

Avec la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, le capitalisme libéral triomphe. Francis Fukuyama annonce « la fin de l’Histoire », comme si l’humanité avait enfin trouvé sa forme définitive. L’art contemporain devient un terrain de jeu pour spéculateurs, où des installations conceptuelles aussi vides que des discours politiques se vendent à prix d’or. Damien Hirst expose un requin dans du formol, Jeff Koons gonfle des ballons en acier inoxydable, et tout le monde s’extasie devant tant de « génie ». Pendant ce temps, la Chine, sortie enfin de ses convulsions révolutionnaires, se réveille. Elle comprend une chose essentielle : pour dominer le monde, il ne suffit pas d’avoir des usines et des missiles, il faut aussi dominer les esprits. Et pour dominer les esprits, il faut dominer l’art. En 2000, le gouvernement chinois lance le projet des « Cent Fleurs de l’Art Contemporain », une politique volontariste pour promouvoir les artistes chinois sur la scène internationale. Pas de subventions déguisées, pas de censure hypocrite : une stratégie claire, assumée, impitoyable. Pendant que l’Occident s’endort sur ses lauriers, la Chine, elle, travaille.

7. L’Ère du Dragon : La Chine Réécrit les Règles (2010-2020)

Et nous y voilà. En 2018, à la Fiac, les artistes chinois ne sont plus des curiosités exotiques, mais des acteurs majeurs du marché. Ai Weiwei, bien sûr, avec ses provocations calculées, mais aussi Cao Fei, Xu Bing, Zhang Xiaogang : des artistes qui puisent dans la tradition chinoise tout en s’emparant des outils de la modernité. Leur force ? Ils ne cherchent pas à imiter l’Occident. Ils ne cherchent pas à « faire contemporain » pour plaire aux galeristes parisiens. Non, ils font ce qu’ils ont toujours fait : ils créent à partir de leur propre histoire, de leur propre mémoire, de leur propre vision du monde. Et c’est cela qui déroute les Occidentaux. Parce que l’art chinois contemporain n’est pas une rupture, mais une synthèse. Il ne rejette pas le passé, il l’intègre. Il ne méprise pas la tradition, il la réinvente. Pendant que l’Occident s’enlise dans son obsession de la nouveauté, la Chine, elle, avance en regardant derrière elle. Lao-Tseu disait : « Celui qui sait marcher ne laisse pas de traces. » Les artistes chinois, aujourd’hui, marchent sans laisser de traces. Ils avancent, inexorables, et le monde occidental, trop occupé à se regarder le nombril, ne voit pas le piège se refermer.

Analyse Sémantique : Le Langage comme Arme de Domination

Parlons peu, parlons bien : le langage est une arme, et l’Occident, depuis cinq siècles, a utilisé cette arme pour dominer le monde. Quand les colons européens débarquent en Chine au XIXe siècle, ils apportent avec eux non seulement des canons, mais aussi des mots. Des mots comme « civilisation », « progrès », « démocratie » : autant de concepts qui, sous couvert d’universalisme, servent à justifier la domination occidentale. Edward Saïd a montré comment l’orientalisme a construit une image fantasmée de l’Orient, une image qui servait à légitimer la colonisation. Mais aujourd’hui, le vent tourne. Les mots changent de sens. Quand un galeriste parisien parle d’un « artiste chinois émergent », il croit décrire une réalité. En vérité, il révèle son propre aveuglement. Parce que ces artistes ne « émergent » pas : ils réémergent. Ils reprennent simplement la place qui leur revient de droit.

Prenons le mot « contemporain ». En Occident, « art contemporain » rime avec « rupture », « provocation », « transgression ». C’est un art qui se veut en avance sur son temps, qui méprise le passé, qui cherche à choquer pour exister. En Chine, « contemporain » ne signifie pas la même chose. Pour un artiste chinois, être contemporain, c’est être en dialogue avec les maîtres du passé, c’est réinterpréter la tradition à la lumière du présent. Xu Bing, par exemple, crée des installations avec des caractères chinois inventés, des calligraphies qui jouent avec les codes de la langue. Son art n’est pas une rupture, mais une continuation. Il ne cherche pas à choquer, mais à interroger. Et c’est cela qui déroute les Occidentaux : un art qui ne se soumet pas aux catégories occidentales, un art qui refuse de jouer le jeu de la provocation gratuite.

Autre mot clé : « marché ». En Occident, le marché de l’art est un casino où les spéculateurs parient sur des œuvres comme ils parient sur des actions. Les prix montent, les prix descendent, et tout le monde fait semblant de croire que ces fluctuations ont un sens. En Chine, le marché de l’art est une arme stratégique. Le gouvernement chinois a compris une chose essentielle : pour dominer le monde, il faut dominer les esprits. Et pour dominer les esprits, il faut dominer l’art. En 2011, le China Guardian, une maison de ventes aux enchères chinoise, a dépassé Sotheby’s et Christie’s en termes de chiffre d’affaires. En 2018, sept des dix artistes les plus cotés au monde sont chinois. Coïncidence ? Bien sûr que non. La Chine ne laisse rien au hasard. Elle investit dans les musées, dans les biennales, dans les foires d’art. Elle forme des collectionneurs, elle crée des réseaux. Pendant que l’Occident se complaît dans son cynisme post-moderne, la Chine, elle, construit patiemment son hégémonie.

Comportementalisme Radical : La Résistance par l’Art

L’art n’est pas une décoration. L’art n’est pas un divertissement. L’art est une arme, et ceux qui l’oublient sont condamnés à disparaître. Les artistes chinois l’ont bien compris. Pendant que les artistes occidentaux se complaisent dans leur rôle de bouffons du capitalisme, vendant leurs âmes à des galeristes véreux pour une exposition dans une foire d’art contemporain, les Chinois, eux, résistent. Ils résistent en créant, en inventant, en réinterprétant. Ils résistent en refusant de se soumettre aux canons occidentaux. Ils résistent en puisant dans leur histoire, dans leur mémoire, dans leur identité.

Prenons Cao Fei, par exemple. Cette artiste, née en 1978, a grandi dans une Chine en pleine mutation, entre tradition et modernité, entre communisme et capitalisme. Son œuvre explore cette tension, cette schizophrénie d’un pays qui doit se réinventer sans renier son passé. Dans RMB City, une ville virtuelle qu’elle a créée dans le jeu Second Life, elle mélange architecture traditionnelle chinoise et buildings futuristes, symboles du Parti communiste et marques capitalistes. Son art n’est pas une critique, mais une exploration. Elle ne juge pas, elle observe. Et c’est cela qui est révolutionnaire : une artiste qui refuse de se soumettre aux catégories occidentales, qui refuse de jouer le jeu de la provocation facile.

Ou prenons Zhang Xiaogang, avec ses portraits de familles maoïstes, ces visages blafards aux yeux vides, qui semblent sortir d’un cauchemar. Son art est une plongée dans la mémoire collective chinoise, une mémoire faite de traumatismes, de silences, de non-dits. Mais là encore, pas de jugement, pas de morale. Juste une tentative de comprendre, de donner un sens à l’Histoire. Pendant que les artistes occidentaux se complaisent dans leur nombrilisme, Zhang Xiaogang, lui, regarde en face les fantômes du passé. Et c’est cela, la vraie résistance : ne pas détourner les yeux, ne pas se voiler la face, mais affronter la réalité, aussi dure soit-elle.

La résistance, pour les artistes chinois, passe aussi par le refus de l’individualisme occidental. En Occident, l’artiste est un génie solitaire, un démiurge qui crée ex nihilo. En Chine, l’artiste est un maillon d’une chaîne, un héritier qui doit rendre des comptes à ses ancêtres. Ai Weiwei, souvent présenté comme un dissident, un rebelle, est en réalité un héritier. Ses installations, ses performances, ses provocations sont autant de clins d’œil à la tradition chinoise. Quand il brise des vases de la dynastie Han, ce n’est pas pour nier le passé, mais pour le réinterpréter, pour le questionner. Quand il construit un nid d’oiseau géant pour les Jeux Olympiques de Pékin, ce n’est pas pour flatter le pouvoir, mais pour interroger la place de la Chine dans le monde. Ai Weiwei n’est pas un rebelle. C’est un héritier qui refuse de se soumettre.

La Fin des Illusions : Un Poème

Les dragons sortent des grottes,

Leurs écailles luisent sous les néons des foires,

Paris tremble, ses pavés se souviennent

Des bottes prussiennes, des rêves brisés.

Ils viennent, les peintres aux pinceaux de soie,

Leurs toiles sont des champs de bataille,

Où les montagnes anciennes défient les gratte-ciel,

Où les caractères oubliés hurlent leur vérité.

Vous croyez acheter des rêves,

Ô collectionneurs aux doigts gras,

Mais c’est votre âme qu’on vous prend,

Morceau par morceau, comme un puzzle maudit.

La Chine n’a pas besoin de vos foires,

De vos galeries, de vos prix, de vos couronnes.

Elle avance, silencieuse comme la marée,

Et vous, vous regardez, fascinés,

Vos pieds déjà dans l’eau.

L’Occident s’éveille d’un long sommeil,

Ses membres engourdis par le confort,

Il cherche ses lunettes, ses livres, ses certitudes,

Mais le monde a tourné sans lui.

Les dragons rient, leurs crocs brillent,

Ils savent que l’Histoire est un cercle,

Que les empires naissent et meurent,

Comme les saisons, comme les marées.

Alors dansez, dansez, petits hommes blancs,

Vos costumes trop serrés, vos sourires trop larges,

Dansez sur les ruines de vos illusions,

Car le dragon, lui, ne danse pas.

Il avance.



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