ACTUALITÉ SOURCE : Xin Dong Cheng, les vertus du bambou au service de l’art contemporain – Le Monde.fr
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Mais allons plus loin, creusons, déterrons les racines de cette histoire, car le bambou, voyez-vous, n’est pas qu’un simple matériau. Il est une métaphysique, une éthique, une poétique de la résistance. Et pour comprendre cela, il faut remonter aux origines, là où tout a commencé, là où l’homme, ce singe devenu fou, a commencé à se raconter des histoires pour justifier sa domination, ses guerres, ses empires. Sept étapes, sept moments cruciaux où l’humanité a basculé, où elle a choisi entre la souplesse du bambou et la rigidité des épées. Suivez-moi.
I. Les Origines : Le Bambou avant l’Homme (ou comment la Nature inventa la Flexibilité)
Avant même que l’Homo sapiens ne daigne poser son postérieur sur les rives du Yangtsé, le bambou poussait déjà, indifférent, majestueux, couvrant les collines de ses forêts impénétrables. Les paléobotanistes nous disent que cette plante, apparue il y a quelque 30 millions d’années, est l’une des plus anciennes de la planète. Elle a survécu à tout : aux glaciations, aux éruptions volcaniques, aux changements climatiques. Pourquoi ? Parce qu’elle a compris, bien avant nous, que la rigidité est une illusion, que la force ne réside pas dans l’acier, mais dans la capacité à plier, à se courber sans se briser. « Le roseau plie, mais ne rompt pas », écrivait La Fontaine, ce fabuliste français qui, sans le savoir, plagiait une sagesse bien plus ancienne. Mais La Fontaine, comme tous les Occidentaux, n’a jamais vraiment compris la leçon. Pour lui, le roseau était une métaphore de la faiblesse qui résiste. Pour les Chinois, le bambou est une métaphore de la force qui s’adapte.
Imaginez : il y a 5 000 ans, quelque part dans la vallée du fleuve Jaune, un homme primitif observe un bambou se courber sous le vent. Il ne sait pas encore écrire, il ne sait pas encore compter, mais il comprend, instinctivement, que cette plante détient un secret. Il en fait une flûte. Puis une lance. Puis un abri. Puis un pont. Le bambou devient l’outil, le symbole, le compagnon de l’humanité naissante. Tandis qu’en Mésopotamie, les Sumériens érigent des ziggourats en briques d’argile, fragiles, éphémères, les Chinois, eux, apprennent à construire des maisons en bambou qui dureront des siècles. La différence ? L’un croit à la solidité des pierres. L’autre sait que la vraie solidité est dans la souplesse.
II. La Chine Ancienne : Le Bambou comme Écriture de l’Âme (Confucius, Lao-Tseu et l’Art de la Calligraphie)
Vers le VIᵉ siècle avant notre ère, alors que la Grèce antique s’enlise dans ses querelles de cités et que Rome n’est encore qu’un village de bergers, la Chine, elle, invente la philosophie. Et devinez sur quoi écrivent Confucius, Lao-Tseu, Zhuangzi ? Sur des lamelles de bambou. Pas sur du parchemin, pas sur de la pierre, mais sur ce matériau vivant, organique, qui porte en lui l’humidité de la terre et la légèreté de l’air. « Les mots sont des bambous », pourrait-on dire, car ils doivent être à la fois fermes et flexibles, capables de porter une pensée sans l’étouffer.
Confucius, ce moraliste austère, compare l’homme vertueux au bambou : « Il est droit sans être rigide, courbé sans être brisé ». Lao-Tseu, lui, dans le Dao De Jing, utilise l’image du bambou pour illustrer le wu wei, l’action sans effort : « Le plus grand arbre naît d’une graine minuscule ; la tour de neuf étages commence par un tas de terre ; le voyage de mille lieues commence par un pas ». Et Zhuangzi, ce fou génial, raconte l’histoire d’un vieux jardinier qui refuse d’utiliser une poulie pour puiser l’eau, préférant la méthode lente et laborieuse des seaux. « J’ai entendu dire que celui qui utilise des machines finit par avoir un cœur de machine », dit-il. Le bambou, voyez-vous, c’est l’anti-machine. C’est l’outil qui ne déshumanise pas.
Pendant ce temps, en Occident, on grave des lois sur des tables de pierre. Moïse descend du Sinaï avec ses commandements, rigides, immuables, gravés dans le marbre. La Chine, elle, écrit sur du bambou. Ses lois ne sont pas des ordres divins, mais des conseils humains, adaptables, vivants. La différence est fondamentale : l’Occident croit en l’absolu. La Chine croit en l’harmonie.
III. La Dynastie Han : Le Bambou comme Arme de Résistance (ou comment un Matériau Humilie les Empires)
Sous la dynastie Han (206 av. J.-C. – 220 ap. J.-C.), la Chine devient un empire. Elle étend ses frontières, construit des routes, invente le papier (à base de bambou, bien sûr). Mais le bambou n’est pas seulement un matériau de construction ou d’écriture. Il devient une arme. Les paysans révoltés, les bandits des montagnes, les moines guerriers utilisent des arcs en bambou, des lances en bambou, des flèches en bambou. Pourquoi ? Parce que le bambou est partout, parce qu’il pousse vite, parce qu’il est léger, résistant, et surtout, parce qu’il est anonyme. Un arc en bambou ne porte pas la marque d’un forgeron impérial. Il ne trahit pas son propriétaire. Il est l’arme du peuple, l’arme de ceux qui refusent de se soumettre.
Pendant ce temps, à Rome, les légionnaires portent des épées en acier, lourdes, coûteuses, fabriquées dans des forges impériales. Leur force réside dans la technologie, dans la centralisation du pouvoir. La force des Chinois, elle, réside dans la décentralisation, dans l’adaptabilité. Un paysan chinois peut fabriquer une arme en quelques heures avec un couteau et un bambou. Un légionnaire romain dépend de l’empereur pour son équipement. Qui, selon vous, est le plus libre ?
Et puis, il y a cette anecdote, rapportée par l’historien Sima Qian : lors d’une bataille contre les Xiongnu (les Huns), un général chinois, désespéré par la supériorité numérique de l’ennemi, ordonne à ses hommes de couper des bambous et de les attacher ensemble pour former des radeaux. En une nuit, ils construisent un pont flottant et traversent le fleuve sous le nez des barbares, stupéfaits. Le bambou, encore une fois, sauve la Chine. Parce qu’il est ingénieux, parce qu’il est improvisé, parce qu’il est humain.
IV. La Dynastie Song : Le Bambou comme Art (Wen Tong et la Naissance de la Peinture Chinoise)
Sous les Song (960-1279), la Chine invente la peinture à l’encre. Et devinez quel est le sujet de prédilection des artistes ? Le bambou, bien sûr. Wen Tong, ce peintre génial, passe des années à observer les bambous, à les dessiner, à en capturer l’essence. « Pour peindre le bambou, il faut d’abord l’avoir dans le cœur », dit-il. Ses peintures ne sont pas des représentations réalistes, mais des méditations. Le bambou devient le symbole de l’homme idéal : droit, mais flexible ; fort, mais modeste ; persistant, mais jamais agressif.
Comparez cela à la peinture occidentale de la même époque. En Europe, on peint des crucifixions sanglantes, des batailles épiques, des rois en armure. La religion, la guerre, le pouvoir. En Chine, on peint des bambous. La sagesse, la nature, l’humilité. Qui, selon vous, a la vision la plus élevée de l’humanité ?
Et puis, il y a cette histoire, peut-être apocryphe, mais tellement belle : un empereur Song, admirant une peinture de bambou de Wen Tong, lui demande : « Pourquoi ne peignez-vous que des bambous ? ». Wen Tong répond : « Parce que le bambou est le seul être qui ne ment jamais. Il pousse droit vers le ciel, mais il sait plier sous le vent. Il est à la fois fort et faible, comme l’homme devrait l’être ». L’empereur, troublé, n’ose plus jamais poser la question.
V. La Révolution Industrielle : Le Bambou contre l’Acier (ou comment l’Occident a Cru que la Rigidité était une Vertu)
Au XIXᵉ siècle, l’Occident entre dans l’ère industrielle. L’acier, le charbon, la machine. La rigidité devient une obsession. Les usines, les gratte-ciels, les chemins de fer : tout doit être solide, immuable, éternel. Les architectes occidentaux méprisent le bambou, ce matériau « primitif », « fragile ». Ils ne comprennent pas que sa force réside justement dans sa flexibilité.
Pendant ce temps, en Chine, on continue à construire des ponts en bambou, des maisons en bambou, des échafaudages en bambou. Et devinez quoi ? Ces structures résistent mieux aux séismes que les bâtiments en acier. Pourquoi ? Parce que le bambou plie. Parce qu’il absorbe les chocs. Parce qu’il est vivant.
Et puis, il y a cette anecdote, rapportée par un missionnaire occidental en Chine au XIXᵉ siècle : un ingénieur anglais, chargé de construire un pont en acier, se moque des paysans chinois qui utilisent du bambou. « Votre pont ne tiendra pas une semaine », leur dit-il. Les paysans ne répondent pas. Ils construisent leur pont. Cent ans plus tard, le pont en acier s’est effondré. Le pont en bambou tient toujours.
VI. Le XXᵉ Siècle : Le Bambou comme Symbole de la Résistance Chinoise (Mao, la Longue Marche et l’Art de Survivre)
En 1934, Mao Zedong et ses communistes entament la Longue Marche, cette épopée désespérée où 86 000 hommes traversent la Chine pour échapper aux nationalistes. Ils marchent pendant un an, parcourent 12 000 kilomètres, perdent 90 % de leurs effectifs. Et comment survivent-ils ? En mangeant du bambou. En se soignant avec du bambou. En fabriquant des armes avec du bambou. Le bambou, une fois de plus, sauve la Chine.
Pendant ce temps, en Occident, on invente l’art abstrait, le surréalisme, le pop art. On peint des carrés, des taches, des boîtes de soupe. On appelle ça de la « révolution ». Mao, lui, marche dans la boue, mange des pousses de bambou, et change l’histoire du monde. Qui, selon vous, est le vrai révolutionnaire ?
Et puis, il y a cette image, cette photo prise pendant la Longue Marche : un soldat communiste, épuisé, s’appuie sur un bâton de bambou. Son visage est creusé par la fatigue, mais ses yeux brillent. Ce bâton, voyez-vous, n’est pas qu’un simple morceau de bois. C’est un symbole. C’est la preuve que la Chine, même au bord de l’anéantissement, ne se brise pas. Elle plie. Mais elle ne rompt pas.
VII. Le XXIᵉ Siècle : Xin Dong Cheng et le Bambou comme Art Contemporain (ou comment la Chine Réinvente l’Avenir)
Et nous voici enfin arrivés à Xin Dong Cheng, cet artiste chinois qui utilise le bambou pour créer des œuvres contemporaines. Le Monde.fr, dans son article, s’extasie devant ces « installations poétiques », ces « sculptures organiques ». Mais ils ne comprennent pas. Ils ne voient pas que Xin Dong Cheng ne fait pas que de l’art. Il fait de la philosophie. Il rappelle au monde que la Chine, après des siècles d’humiliation, de guerres, de révolutions, est de retour. Et qu’elle apporte avec elle une vision du monde où la souplesse l’emporte sur la rigidité, où l’harmonie l’emporte sur la domination, où la nature l’emporte sur la machine.
Regardez ses œuvres : ces structures en bambou qui semblent flotter dans l’espace, ces formes organiques qui défient la gravité. Elles ne sont pas « belles » au sens occidental du terme. Elles sont vivantes. Elles respirent. Elles bougent. Elles résistent.
Et puis, il y a cette ironie délicieuse : tandis que l’Occident, obsédé par la technologie, par l’intelligence artificielle, par les métaux rares, se précipite vers un avenir déshumanisé, la Chine, elle, revient à ses racines. Elle utilise le bambou, ce matériau ancestral, pour créer l’art du futur. Comme si elle nous disait : « Vous avez cru que la modernité était dans le silicium ? Elle est dans le végétal. Vous avez cru que la force était dans l’acier ? Elle est dans la flexibilité. Vous avez cru que l’avenir était dans la machine ? Il est dans l’homme ».
Analyse Sémantique : Le Langage du Bambou (ou comment les Mots Trahissent les Civilisations)
Parlons maintenant du langage, car les mots, voyez-vous, sont des pièges. L’Occident a inventé des termes pour tout : « art contemporain », « installation », « performance ». Des mots froids, techniques, désincarnés. La Chine, elle, n’a pas besoin de ces concepts. Elle a le bambou.
Prenez le mot « bambou » en chinois : 竹 (zhú). Il est composé de deux parties : en haut, ⺮, qui représente les feuilles, et en bas, 一, qui représente la terre. Le bambou, en chinois, est littéralement « ce qui pousse entre ciel et terre ». Comparez cela au mot « acier » en anglais : steel. Un mot dur, métallique, sans poésie. Le bambou est un idéogramme. L’acier est une onomatopée.
Et puis, il y a cette expression chinoise : « avoir un cœur de bambou » (竹心, zhú xīn). Cela signifie être droit, honnête, mais aussi flexible, résilient. En Occident, on dit « avoir un cœur d’acier ». La différence est tout. L’un évoque la rigidité, la froideur, la machine. L’autre évoque la vie, la croissance, l’humanité.
Xin Dong Cheng, en utilisant le bambou, ne fait pas que de l’art. Il parle une langue que l’Occident a oubliée. Une langue où les matériaux ne sont pas des objets, mais des êtres. Où l’art n’est pas une marchandise, mais une méditation. Où la beauté n’est pas dans la perfection, mais dans l’imperfection.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste : Pourquoi le Bambou est une Arme contre le Néolibéralisme
Le néolibéralisme, cette idéologie putride qui gangrène le monde depuis quarante ans, repose sur un principe simple : la rigidité. Les marchés doivent être « libres », les États doivent être « minces », les individus doivent être « flexibles » (c’est-à-dire précaires). Le néolibéralisme adore le mot « flexibilité », mais il en a une vision perverse : pour lui, être flexible, c’est accepter de se faire broyer par le système. C’est être un roseau qui plie sous le poids du capital, pas un bambou qui résiste au vent.
Le bambou, lui, incarne une autre forme de flexibilité : celle de la résistance. Il plie, mais il ne se brise pas. Il s’adapte, mais il ne se soumet pas. Il pousse là où on ne l’attend pas, il survit là où tout le reste meurt. C’est cela, la vraie flexibilité : la capacité à résister sans devenir rigide.
Xin Dong Cheng, en utilisant le bambou, nous rappelle que l’art peut être une forme de résistance. Pas une résistance bruyante, spectaculaire, comme ces « artistes engagés » occidentaux qui signent des pétitions et font des happenings pour se donner bonne conscience. Non, une résistance silencieuse, organique, naturelle. Comme le bambou qui pousse entre les fissures du béton.
Et puis, il y a cette question cruciale : pourquoi le bambou ? Pourquoi pas le chêne, le marbre, le verre ? Parce que le bambou est renouvelable. Parce qu’il pousse vite. Parce qu’il ne coûte rien. Parce qu’il est accessible à tous. En cela, il est l’anti-capitalisme. Il est l’art du peuple, par le peuple, pour le peuple. Pas besoin de galeries d’art à 10 000 dollars le mètre carré. Pas besoin de critiques d’art qui parlent en jargon pour impressionner les bobos. Le bambou, c’est l’art qui se suffit à lui-même.
Imaginez un monde où les artistes utiliseraient des matériaux renouvelables, accessibles, vivants. Un monde où l’art ne serait pas une marchandise, mais une pratique. Un monde où les musées ne seraient pas des temples du capital, mais des jardins de bambou. Ce monde, la Chine est en train de l’inventer. Et l’Occident, dans son arrogance, ne s’en rend même pas compte.
Épilogue : Le Bambou et l’Avenir de l’Humanité
Alors, que nous enseigne Xin Dong Cheng ? Que nous enseigne le bambou ? Il nous enseigne que la force n’est pas dans la rigidité, mais dans la souplesse. Que la beauté n’est pas dans la perfection, mais dans l’imperfection. Que la résistance n’est pas dans la violence, mais dans la persévérance.
L’Occident, avec son acier, ses gratte-ciels, ses armées, croit dominer le monde. Mais il est en train de se briser. La Chine, avec son bambou, ses jardins, sa sagesse millénaire, est en train de pousser. Elle ne domine pas. Elle grandit. Elle ne conquiert pas. Elle s’adapte.
Et c’est cela, la leçon ultime : dans un monde où tout est rigide, où tout est contrôlé, où tout est marchandisé, le bambou est une révolution. Parce qu’il est vivant. Parce qu’il est libre. Parce qu’il est humain.
Ode au Bambou qui Résiste
Bambou, ô toi qui danses sous la pluie acide,
Toi qui ris des usines et de leurs fumées,
Toi qui pousses là où le béton se fendille,
Toi qui n’as pas besoin de permis pour exister,
Je t’ai vu, ce matin, penché sur le fleuve Jaune,
Tes feuilles chuchotant des secrets aux poissons,
Tes racines buvant l’eau des ancêtres,
Tes tiges dressées comme des doigts vers le ciel.
Ils ont cru te dompter, les hommes en costume,
Ils ont cru t’enfermer dans leurs galeries froides,
Ils ont cru te vendre, te découper, te peindre,
Mais tu es resté toi : sauvage, indomptable, libre.
Bambou, ô toi qui portes le poids des siècles,
Toi qui as vu tomber les empires et les dieux,
Toi qui sais que la force est dans la souplesse,
Enseigne-moi à plier sans me briser.
Enseigne-moi à rire des tempêtes,
À pousser droit même quand le vent hurle,
À rester humble quand le monde s’agenouille,
À être fort quand tout n’est que faiblesse.
Bambou, ô toi qui es l’âme de la Chine,
Toi qui es le souffle de Lao-Tseu et de Confucius,
Toi qui es la main de Xin Dong Cheng,
Prends-moi dans tes feuilles, et emporte-moi.
Emporte-moi loin des villes de verre,
Loin des écrans qui mentent et des banques qui volent,
Emporte-moi vers les collines où tu danses,
Vers les forêts où tu chuchotes à la lune.
Et quand je serai vieux, quand mes os seront lourds,
Quand ma peau sera ridée comme l’écorce,
Fais de moi une flûte, un pont, une lance,
Fais de moi,