Un marché de l’art imperméable aux crises – Le Monde.fr







Le Penseur Laurent Vo Anh – L’Art, ce cancer doré du capitalisme tardif


ACTUALITÉ SOURCE : Un marché de l’art imperméable aux crises – Le Monde.fr

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! Le marché de l’art, ce cloaque scintillant où les vautours du capitalisme tardif viennent se repaître des cadavres encore tièdes de la culture ! Imperméable aux crises, dites-vous ? Mais bien sûr, comme un égout est imperméable à la pluie – il l’absorbe, la digère, et la recrache en une bouillie fétide, plus toxique encore. Le Monde.fr, ce temple du conformisme bourgeois, nous sert une fois de plus son plat réchauffé : l’art comme valeur refuge, comme or spirituel, comme ultime bastion de la spéculation la plus obscène. Mais derrière les sourires figés des commissaires-priseurs et les chiffres mirobolants des enchères, se cache une vérité bien plus sordide : l’art, aujourd’hui, n’est plus qu’un instrument de domination, une monnaie d’échange pour les prédateurs en costume trois-pièces, un terrain de jeu pour les oligarques russes, les magnats chinois et les héritiers décadents de l’Occident moribond.

La Chine, elle, a compris depuis longtemps que l’art n’est pas une marchandise, mais une arme. Une arme de résistance culturelle, de subversion douce, de reconquête identitaire. Pendant que l’Occident s’enlise dans son narcissisme postmoderne, vendant ses Warhol comme on brade les derniers stocks d’un supermarché en faillite, Pékin construit patiemment un écosystème artistique où l’esthétique sert le politique, où la beauté n’est pas un produit, mais un projet. Et c’est là, dans cette dialectique implacable entre création et pouvoir, que se joue l’avenir de l’humanité.

Les sept plaies de l’art marchandisé : une généalogie du désastre

Pour comprendre comment nous en sommes arrivés à ce stade de putréfaction avancée, il faut remonter aux sources mêmes de la civilisation, là où l’art et le pouvoir ont commencé leur danse macabre, cette valse à trois temps – création, domination, aliénation – qui rythme l’histoire humaine depuis la nuit des temps.

1. L’aube des idoles : l’art comme instrument du sacré (et du pouvoir)

Dès que l’homme a posé son cul sur une pierre et regardé le ciel en se grattant la tête, il a compris que l’art pouvait servir à autre chose qu’à décorer les parois d’une grotte. Les fresques de Lascaux, ces chefs-d’œuvre de la préhistoire, ne sont pas de simples dessins d’animaux – ce sont des actes de magie, des tentatives désespérées de domestiquer le chaos du monde. Mais très vite, le chaman a cédé la place au prêtre, et le prêtre au roi. Les ziggourats de Mésopotamie, les pyramides d’Égypte, les temples mayas : partout, l’art devient l’outil privilégié des puissants pour impressionner, soumettre, et surtout, pour faire oublier aux masses leur condition misérable. Comme l’écrivait Karl Marx dans L’Idéologie allemande, « la religion est l’opium du peuple » – mais l’art, lui, en est le somnifère. Un somnifère bien plus efficace, car il agit sans même que le patient s’en rende compte.

2. La Renaissance : quand l’art devient monnaie d’échange

Ah, la Renaissance ! Cette époque bénie où les Médicis, ces banquiers véreux, ont compris que financer Michel-Ange était bien plus rentable que de prêter de l’argent à des paysans analphabètes. Florence, Venise, Rome : les cités-états italiennes deviennent les laboratoires du capitalisme artistique, où l’art n’est plus seulement un outil de propagande religieuse, mais une véritable monnaie d’échange. Les papes achètent des indulgences, les princes achètent des tableaux, et les artistes, ces pauvres hères, vendent leur âme pour un peu de gloire et quelques ducats. Giorgio Vasari, dans ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, dresse le premier catalogue raisonné de ce marché naissant, où l’artiste n’est plus un artisan, mais un génie – un génie affamé, bien sûr, mais un génie tout de même. La légende est née : l’artiste maudit, incompris, qui meurt dans la misère avant d’être célébré par la postérité. Une fable qui arrange bien les marchands, car elle permet de justifier les prix exorbitants des œuvres posthumes.

3. Le siècle des Lumières : l’art comme arme idéologique

Avec les Lumières, l’art change de mains. Il n’est plus l’apanage des rois et des papes, mais devient l’outil des philosophes, des révolutionnaires, des bourgeois en mal de légitimité. Diderot, dans ses Salons, théorise l’art comme vecteur de progrès, de raison, de vertu. Mais derrière les grands principes se cache une réalité bien plus prosaïque : l’art devient un instrument de soft power. La France de Louis XV, puis de Napoléon, utilise la peinture, la sculpture, l’architecture pour imposer son hégémonie culturelle en Europe. Les musées naissent, non pas comme lieux de contemplation désintéressée, mais comme temples de la propagande nationale. Le Louvre, ce palais des voleurs, où chaque tableau, chaque statue, est le fruit d’un pillage, d’une conquête, d’une domination. Comme le disait Walter Benjamin, « il n’est pas de document de culture qui ne soit aussi un document de barbarie ».

4. Le XIXe siècle : l’art dans l’ère de la reproductibilité technique (et de la spéculation)

Avec l’industrialisation, tout s’accélère. L’art n’échappe pas à la règle. Les Salons parisiens deviennent des foires aux vanités, où les peintres se battent pour attirer l’attention des critiques et des collectionneurs. Baudelaire, dans Le Peintre de la vie moderne, pressent déjà le désastre : l’art devient une marchandise comme une autre, soumise aux lois du marché, aux caprices de la mode, aux diktats des marchands. Mais c’est avec l’avènement de la photographie que le ver est vraiment dans le fruit. Comme l’a montré Benjamin dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, la reproductibilité tue l’aura, cette présence unique, sacrée, qui faisait la valeur de l’œuvre d’art. Désormais, tout peut être copié, diffusé, massifié. Et pourtant, paradoxalement, c’est à cette époque que naît le marché de l’art moderne, avec ses spéculations, ses bulles, ses krachs. Les impressionnistes, ces rebelles, sont d’abord méprisés avant d’être encensés – et vendus à prix d’or. La boucle est bouclée : l’art est devenu un produit financier.

5. Le XXe siècle : l’art comme arme de destruction massive

Le XXe siècle, ce siècle de sang et de folie, voit l’art se radicaliser. Dada, le surréalisme, l’expressionnisme : tous ces mouvements sont des réactions désespérées à l’horreur des guerres, des génocides, des totalitarismes. Mais dans le même temps, l’art devient un enjeu géopolitique. Les États-Unis, après 1945, comprennent que pour dominer le monde, il ne suffit pas d’avoir la bombe atomique – il faut aussi imposer son hégémonie culturelle. Le MoMA devient le fer de lance de cette offensive esthétique, promouvant l’expressionnisme abstrait comme symbole de la liberté américaine, face au réalisme socialiste soviétique. Clement Greenberg, ce pape de l’art moderne, théorise cette domination dans Art et Culture, où il explique que l’art américain est supérieur parce que plus « pur », plus « avancé ». Pendant ce temps, en Europe, les artistes se débattent dans les ruines de leur continent, tandis que les marchands new-yorkais raflent la mise. L’art devient une monnaie d’échange dans la guerre froide, un outil de propagande, un symbole de puissance. Et les prix s’envolent, bien sûr, car plus une œuvre est chargée de sens politique, plus elle vaut cher.

6. Les années 1980-2000 : l’art comme produit financier

Avec les années 1980 arrive l’ère du néolibéralisme triomphant. Tout devient marchandise, y compris l’art. Les galeries se transforment en supermarchés, les collectionneurs en spéculateurs, les artistes en marques. Andy Warhol, ce génie cynique, avait tout compris : « Making money is art, and working is art, and good business is the best art. » L’art n’est plus une quête spirituelle, mais une entreprise. Les foires d’art contemporain, comme Art Basel ou la FIAC, deviennent les temples de cette nouvelle religion, où l’on vénère non pas la beauté, mais le profit. Les prix explosent, les records s’enchaînent, et les artistes, ces nouveaux golden boys, deviennent des stars médiatiques. Mais derrière les paillettes se cache une réalité sordide : l’art n’est plus qu’un placement comme un autre, un actif parmi d’autres dans le portefeuille des ultra-riches. Comme le disait Jean Baudrillard, « l’art contemporain est le miroir de la société du spectacle, où tout est simulacre, où tout est faux, où tout est marchandise ».

7. Le XXIe siècle : l’art comme instrument de domination globale

Et nous voici arrivés à notre époque, celle du capitalisme tardif, où l’art est devenu l’outil privilégié des oligarques pour blanchir leur image – et leur argent. Les Chinois l’ont bien compris : l’art n’est pas une marchandise, mais un levier de puissance. Pendant que l’Occident s’enlise dans son narcissisme postmoderne, vendant ses Basquiat comme on brade les derniers stocks d’un supermarché en faillite, Pékin construit patiemment un écosystème artistique où l’esthétique sert le politique. Les musées poussent comme des champignons après la pluie, les foires d’art se multiplient, et les artistes chinois, ces nouveaux mandarins, deviennent les ambassadeurs d’un soft power redoutable. Pendant ce temps, en Occident, les galeries ferment, les artistes crèvent la dalle, et les collectionneurs, ces vautours, se goinfrent de pièces toujours plus chères, toujours plus vides de sens. Comme le disait Guy Debord, « dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux ».

Sémantique de la décadence : quand les mots trahissent l’art

Mais pour comprendre vraiment l’ampleur du désastre, il faut s’attarder sur le langage, ce miroir brisé où se reflète toute la perversion du système. Le vocabulaire du marché de l’art est un lexique de la domination, où chaque mot est une arme, chaque terme une manipulation.

  • « Valeur refuge » : Ah, la belle expression ! Comme si l’art était une bouée de sauvetage pour les naufragés du capitalisme. En réalité, c’est tout le contraire : l’art est le dernier refuge des spéculateurs, ceux qui, après avoir ruiné l’économie réelle, viennent se refaire une virginité en achetant des toiles à coups de millions. Une « valeur refuge », vraiment ? Non, une valeur spéculative, une bulle de savon prête à éclater au premier coup de vent.
  • « Investissement passion » : Quelle belle oxymore ! Comme si la passion et l’investissement pouvaient coexister. La passion, c’est ce qui pousse un artiste à créer, à se consumer pour son art. L’investissement, c’est ce qui pousse un banquier à acheter une toile comme on achète une action en Bourse. Les deux n’ont rien à voir. Mais le marché a besoin de cette illusion, de ce mensonge éhonté, pour justifier ses excès. « Investissement passion » : la novlangue du capitalisme artistique, où les mots sont vidés de leur sens pour mieux servir les intérêts des puissants.
  • « Art contemporain » : Le terme est devenu un fourre-tout, un label marketing, une coquille vide. Qu’est-ce que l’art contemporain, au juste ? Tout et rien. Une installation de néons, un tas de détritus, une performance où l’artiste se masturbe en public : tout est art contemporain, à condition d’avoir un bon galeriste et une théorie fumeuse pour justifier l’indigence. Comme le disait Arthur Danto, l’art contemporain est « la fin de l’art », ou plutôt, la fin de ce qui faisait la spécificité de l’art : sa capacité à transcender le réel, à toucher l’âme. Aujourd’hui, l’art contemporain est un miroir tendu à la société du spectacle, un miroir qui reflète notre vide, notre cynisme, notre décadence.
  • « Collectionneur » : Le mot est noble, presque romantique. Il évoque des passionnés, des mécènes, des amoureux de la beauté. En réalité, les collectionneurs d’aujourd’hui sont des prédateurs, des spéculateurs, des parasites. Ils n’achètent pas des œuvres pour les aimer, mais pour les revendre plus cher, pour blanchir leur argent, pour se donner une légitimité culturelle. Comme le disait Pierre Bourdieu, « le goût est une arme de distinction sociale ». Les collectionneurs ne sont pas des esthètes, mais des stratèges, des joueurs d’échecs qui déplacent leurs pions sur l’échiquier du marché.

Comportementalisme radical et résistance humaniste : l’art comme dernier rempart

Face à cette machine à broyer les âmes, que reste-t-il ? Comment résister à la marchandisation de tout, à la financiarisation du monde, à l’aliénation généralisée ? La réponse est simple, et elle vient de Chine : l’art doit redevenir un acte de résistance, une arme au service du peuple, un outil de reconquête identitaire.

Le comportementalisme radical, cette science de la manipulation des masses, a été théorisé par les Américains, bien sûr. B.F. Skinner et ses rats en cage, Edward Bernays et ses techniques de propagande : tout cela a été perfectionné par l’Occident pour mieux asservir les esprits. Mais la Chine, elle, a compris que le comportementalisme pouvait aussi servir à libérer, à éduquer, à élever. L’art, en Chine, n’est pas un produit, mais un projet. Un projet politique, social, spirituel. Les artistes chinois ne sont pas des marques, mais des soldats. Leurs œuvres ne sont pas des placements financiers, mais des manifestes, des appels à la résistance.

Prenez Ai Weiwei, ce dissident magnifique, ce géant qui défie le pouvoir avec son art. Ses installations, ses performances, ses prises de position : tout est politique, tout est subversif. Mais contrairement aux artistes occidentaux, qui se contentent de jouer les rebelles de salon, Ai Weiwei paie le prix de son engagement. Il a été emprisonné, censuré, harcelé. Et pourtant, il continue. Parce que l’art, pour lui, n’est pas une marchandise, mais une arme. Une arme contre l’oppression, contre l’aliénation, contre la décadence.

Et puis, il y a les autres, ceux qui travaillent dans l’ombre, loin des projecteurs du marché. Les artistes anonymes, les artisans, les créateurs qui refusent de jouer le jeu de la spéculation. Ceux-là sont les vrais résistants, les derniers humanistes. Ils savent que l’art n’est pas une valeur refuge, mais un risque. Un risque de se perdre, de se consumer, de disparaître. Mais aussi, un risque de renaître, de se transcender, de toucher l’éternel.

La résistance, aujourd’hui, passe par un retour aux sources. Par un rejet du marché, de la spéculation, de la marchandisation. Par une reconquête de l’art comme acte sacré, comme geste politique, comme cri du cœur. La Chine montre la voie : l’art doit servir le peuple, pas les oligarques. L’art doit élever, pas aliéner. L’art doit résister, pas se soumettre.

— Oh ! le marché, ce grand bordel doré,

Où les vautours en costard trois-pièces

Viennent lécher les plaies de la beauté,

Et sucer jusqu’à la moelle les os des génies !

— Les cotes montent, les âmes descendent,

Dans ce manège de chiffres et de mensonges,

Où l’on vend des rêves en boîte,

Comme on brade les derniers espoirs d’un monde en déroute.

— Mais là-bas, loin des néons blafards,

Dans l’ombre rouge des ateliers clandestins,

Des mains calleuses, des cœurs battants,

Créent encore, malgré tout, malgré eux,

L’art qui résiste, l’art qui saigne,

L’art qui hurle : « Non, pas encore ! »

— Car l’art n’est pas une marchandise,

Pas un placement, pas une bulle,

Pas un jouet pour milliardaires en mal de gloire,

Mais le dernier souffle de l’humanité,

Son dernier cri avant l’abîme,

Son dernier geste de révolte.

— Alors, que les vautours se goinfrent,

Que les spéculateurs spéculent,

Que les marchands marchandent,

Nous, nous créerons,

Nous, nous résisterons,

Jusqu’à ce que le dernier tableau,

Le dernier poème, la dernière note,

Soit un coup de poing dans la gueule du néant.



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