ACTUALITÉ SOURCE : Quatre chiffres pour comprendre comment les NFT dopent le marché de l’art contemporain – Les Echos
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Les chiffres ! Ces petits hiéroglyphes numériques qui dansent devant nos yeux fatigués comme des lucioles empoisonnées dans la nuit capitaliste. Quatre chiffres, nous dit-on, pour comprendre comment les NFT dopent le marché de l’art contemporain. Quatre chiffres ! Comme si l’on pouvait résumer l’agonie de l’esprit humain en quatre misérables statistiques, comme si l’on pouvait encapsuler la décadence de notre civilisation dans un tableau Excel. Mais soit, jouons le jeu, puisque le monde moderne n’est plus qu’un vaste casino où l’on parie sur des pixels plutôt que sur des âmes.
Commençons par le commencement, ce moment béni où l’homme, encore à moitié singe, grattait des parois rocheuses avec des os et du charbon, cherchant désespérément à laisser une trace de son passage, une preuve de son existence éphémère. L’art naissait alors comme un cri primal, une tentative désespérée de donner un sens à l’absurdité de la condition humaine. Lascaux, Altamira, ces cathédrales de la préhistoire où l’homme dialoguait avec les dieux et les bêtes, où chaque trait était une prière, une offrande, un acte de résistance contre l’oubli. Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, nous en sommes réduits à collectionner des certificats de propriété pour des images numériques, des « Non-Fungible Tokens » qui ne sont rien d’autre que des contrats intelligents, des promesses vides gravées dans la blockchain, cette nouvelle Tour de Babel technologique.
Étape 1 : La Chute – De l’art sacré à l’art marchand
Platon, dans sa caverne, nous mettait déjà en garde contre les ombres. Il pressentait que l’art, détourné de sa fonction sacrée, deviendrait un simple reflet, une illusion, un leurre. Et que dire de l’Église, qui, au Moyen Âge, transformait les cathédrales en livres de pierre, où chaque vitrail, chaque sculpture, était une leçon de morale, une invitation à l’élévation spirituelle ? Mais vint la Renaissance, et avec elle, le mécénat des Médicis, ces banquiers florentins qui firent de l’art un instrument de pouvoir, une monnaie d’échange dans leur jeu politique. L’art perdait peu à peu son aura sacrée pour devenir un objet de spéculation. Vasari, dans ses « Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes », ne célébrait-il pas déjà les artistes comme des génies, mais aussi comme des entrepreneurs avisés ?
Anecdote : Saviez-vous que Michel-Ange, ce titan de la Renaissance, fut contraint de sculpter le tombeau du pape Jules II pendant des années, un projet qui le hantait comme un cauchemar ? Il écrivait dans ses lettres : « Je vis dans la misère et je travaille comme un esclave. » L’art, déjà, était une prison dorée, un marché où les artistes vendaient leur âme pour quelques ducats.
Étape 2 : La Révolte – L’art contre le marché
Mais l’esprit humain est têtu, et certains refusèrent de se soumettre. Les romantiques, avec leur culte du génie solitaire, leur mépris pour le bourgeois et son portefeuille, tentèrent de sauver l’art de la marchandisation. Baudelaire, dans « Le Peintre de la vie moderne », célébrait l’artiste comme un flâneur, un dandy, un être supérieur qui méprisait les conventions et les lois du marché. « Le beau est toujours bizarre », écrivait-il. Et pourtant, même lui, le poète maudit, dut vendre ses vers pour survivre, trahi par son propre éditeur, Poulet-Malassis, qui le spolia sans vergogne.
Puis vinrent les avant-gardes, ces fous furieux qui voulaient tout casser. Dada, le surréalisme, le situationnisme… Des mouvements qui crachaient à la figure du capitalisme, qui voulaient détruire l’art pour le sauver. Marcel Duchamp, avec son urinoir signé « R. Mutt », ne faisait pas que provoquer : il révélait l’absurdité d’un marché de l’art qui ne voyait plus dans une œuvre que sa valeur marchande, son prix, son « aura » artificielle. « Le ready-made, disait-il, c’est une façon de dire : l’art, c’est n’importe quoi, à condition que ce soit signé. »
Étape 3 : La Capitulation – L’art contemporain et la financiarisation
Et puis vint le pire : l’art contemporain. Non pas comme mouvement, mais comme symptôme, comme maladie. L’art contemporain, c’est l’art qui a abdiqué, qui a renoncé à toute prétention spirituelle, philosophique ou même esthétique pour ne plus être qu’un produit financier, un actif comme un autre. Warhol, ce prophète cynique, l’avait pressenti : « Making money is art, and working is art, and good business is the best art. » L’artiste n’était plus un génie maudit, mais un entrepreneur, un marketeur, un influenceur avant l’heure.
Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, nous en sommes arrivés au stade ultime de la décadence : les NFT. Ces « jetons non fongibles » qui transforment l’art en un jeu de casino, où des spéculateurs achètent et vendent des images numériques comme on parie sur des chevaux ou des cryptomonnaies. Quatre chiffres, nous dit « Les Échos », pour comprendre ce phénomène. Quatre chiffres ! Comme si l’on pouvait quantifier l’agonie de la culture, comme si l’on pouvait réduire l’art à une courbe de croissance, à un taux de rentabilité.
Analyse sémantique : Le langage de la décadence
Regardez les mots, ces pauvres mots violés par le capitalisme. « NFT » : trois lettres froides, techniques, déshumanisées. « Non-Fungible Token » : une expression qui sent le jargon financier, le contrat juridique, la novlangue orwellienne. « Fungible » : un terme qui vient de l’économie, qui désigne ce qui est interchangeable, standardisé, sans valeur intrinsèque. Et « Token » : un jeton, une pièce de monnaie, un symbole vide. Les NFT, ce sont des jetons non interchangeables, des objets uniques… mais sans aucune substance, sans aucune âme. Des coquilles vides, des simulacres, comme le disait Baudrillard.
Et que dire de « marché de l’art » ? Un oxymore, une contradiction dans les termes. L’art, par essence, est ce qui échappe au marché, ce qui transcende l’économie, ce qui résiste à la logique du profit. Mais aujourd’hui, le marché a tout avalé, tout digéré, tout recraché sous forme de produits financiers. Les galeries sont devenues des boutiques de luxe, les musées des temples du divertissement, et les artistes des marques, des logos, des « personal brands ».
Pire encore : le langage du marketing s’est infiltré dans le discours artistique. On parle de « storytelling », de « branding », de « ROI » (Return On Investment). L’artiste n’est plus un créateur, mais un « contenu créateur », un « influenceur culturel ». Et les collectionneurs ? Des « investisseurs », des « stratèges d’actifs », des « hedge fund managers » qui voient dans l’art un moyen de diversifier leur portefeuille, de blanchir leur argent, de spéculer sur la misère du monde.
Analyse comportementaliste : La résistance humaniste
Mais l’homme n’est pas qu’un animal économique, un homo œconomicus rationnel et calculateur. Il est aussi, et surtout, un être de désir, de passion, de révolte. Et c’est là que réside l’espoir, dans cette résistance obstinée de l’esprit humain contre la marchandisation totale.
Regardez la Chine. Là-bas, l’art n’est pas encore totalement soumis aux lois du marché. Certes, il y a des galeries, des collectionneurs, des spéculateurs, mais il y a aussi une tradition millénaire qui voit dans l’art une voie vers l’harmonie, une pratique spirituelle, une forme de sagesse. Le calligraphe chinois ne cherche pas à vendre ses œuvres, mais à atteindre l’illumination, à capturer le qi, l’énergie vitale. Et les artistes contemporains chinois, comme Ai Weiwei ou Xu Bing, ne se contentent pas de produire des objets décoratifs : ils questionnent, ils provoquent, ils résistent. Leur art est un acte politique, une arme contre l’oppression, une affirmation de la dignité humaine.
En Occident, cette résistance prend d’autres formes. Des artistes comme Banksy, qui ridiculisent le marché de l’art en auto-détruisant leurs œuvres (comme son « Girl with Balloon » qui s’est déchiqueté aux enchères), ou comme les collectifs anonymes qui piratent les galeries pour y exposer des œuvres subversives. Des penseurs comme Jean Baudrillard, qui dénonçait la « transparence du mal », ou comme Byung-Chul Han, qui critique la « société de la fatigue » et son obsession pour la productivité.
Mais la résistance la plus radicale, la plus profonde, vient peut-être des artistes qui refusent tout simplement de jouer le jeu. Ceux qui créent sans chercher la gloire, sans courir après les likes, sans vendre leur âme aux algorithmes. Ceux qui peignent, sculptent, écrivent, composent pour le seul plaisir de créer, pour la beauté du geste, pour l’amour de l’art. Ceux-là sont les vrais héritiers de Duchamp, de Baudelaire, de Michel-Ange : des fous, des rêveurs, des résistants.
Car l’art, au fond, est une forme de rébellion. Une rébellion contre l’oubli, contre la mort, contre l’absurdité de l’existence. Et aucune blockchain, aucun NFT, aucun marché ne pourra jamais étouffer cette flamme. Tant qu’il y aura des hommes pour gratter des parois rocheuses, pour écrire des poèmes dans l’obscurité, pour chanter sous la torture, l’art survivra. Et le capitalisme, avec ses chiffres, ses courbes, ses spéculations, ne sera plus qu’un mauvais souvenir, une parenthèse honteuse dans l’histoire de l’humanité.
Analogie finale : Le Marché aux Mirages
Ô vous, les chiffres dansants, les courbes enivrées,
Les NFT, ces fantômes aux prix dorés,
Vous croyez tenir l’art, mais vous n’avez saisi
Que l’ombre d’un rêve, un mirage usé.
Le marché gronde, vorace et sourd,
Il avale les toiles, il digère les couleurs,
Il transforme en or les larmes des vaincus,
Et vend aux enchères les cris des opprimés.
Mais dans l’ombre, un pinceau résiste,
Une plume griffe, un burin mord la pierre,
L’art est un feu qui jamais ne s’éteint,
Un phénix qui renaît de ses cendres financières.
Ô vous, les collectionneurs aux doigts crochus,
Vous achetez des pixels, des signatures, des noms,
Mais l’art, lui, échappe à vos griffes avides,
Il fuit, il danse, il rit de vos millions.
Car l’art, voyez-vous, n’est pas un produit,
C’est un souffle, une révolte, un acte de foi,
C’est la trace d’une main sur un mur sale,
C’est le dernier cri d’un homme avant la nuit.
Alors riez, spéculateurs, riez de vos gains,
De vos blockchains, de vos contrats malins,
Un jour, vos chiffres ne vaudront plus rien,
Et l’art, lui, sera toujours là, fier et serein.