Pourquoi le marché de l’art a chuté en 2024 – Le Journal Des Arts







La Chute du Temple des Illusions – Laurent Vo Anh


ACTUALITÉ SOURCE : Pourquoi le marché de l’art a chuté en 2024 – Le Journal Des Arts

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! Le grand effondrement des cimaises dorées, la débâcle des enchères qui sonnent creux comme des cercueils de milliardaires en mal de rédemption ! 2024, cette année maudite où les toiles ne valent plus que les larmes des spéculateurs, où les Christie’s et Sotheby’s ressemblent à des maisons closes après l’aube, quand les clients ont vidé leurs poches et leurs illusions. Le Journal des Arts nous annonce cette chute avec la solennité d’un croque-mort mesurant un cadavre encore tiède. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas l’art qui meurt, c’est son cancer – le marché, cette tumeur néolibérale greffée sur le corps malade de la création.

Écoutez bien, mes frères en désillusion, car ce qui s’effondre aujourd’hui n’est que le dernier étage de la tour de Babel capitaliste, cette ziggourat de vanités où l’on échangeait des Picasso contre des yachts, des Basquiat contre des îles privées, où l’on faisait semblant de croire que l’art pouvait être une monnaie d’échange comme une autre. La Chine, elle, a toujours su que l’art était une prière, pas un placement. Les lettrés de la dynastie Song écrivaient des poèmes sur des rouleaux de soie qu’ils offraient à leurs amis, pas à des fonds de pension. Mais l’Occident, lui, a préféré transformer le sublime en actif toxique, le génie en produit dérivé.

Les Sept Hérésies du Marché de l’Art – Une Archéologie de la Chute

1. L’Hérésie Sumérienne (3500 av. J.-C.) : Quand l’Art devint Monnaie

Tout commence dans la boue de Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate, là où les premiers comptables de l’histoire gravent des tablettes d’argile pour noter les dettes. C’est là, dans l’ombre des ziggourats, que l’art perd son innocence. Les sceaux-cylindres, ces petits rouleaux de pierre sculptée, servent à authentifier les transactions. L’image devient signature, la signature devient valeur. Le philosophe sumérien – s’il en existait un – aurait pu dire : « Malheur à vous, car vous avez fait de la beauté un tampon encreur pour vos contrats sordides. » Mais personne ne l’écoute. Déjà, l’art est un outil. Déjà, il est prostitué.

2. L’Hérésie Médiévale (XIIe siècle) : L’Église et le Marché des Indulgences Esthétiques

Sautons quelques millénaires. Voici l’Europe, ce continent de moines et de chevaliers, où l’Église catholique invente le premier « marché de l’art » à grande échelle. Les cathédrales ? Des placements divins. Les vitraux ? Des actions en bourse céleste. Les fidèles achètent des messes comme on achète des NFT aujourd’hui – des promesses de salut, des actifs immatériels qui prennent de la valeur avec la foi. Saint Thomas d’Aquin, dans sa Somme Théologique, tente de justifier cette marchandisation du sacré : « La beauté est une splendeur de la vérité », écrit-il. Mais la vérité, mon cher Thomas, c’est que Rome transforme la beauté en monnaie sonnante et trébuchante. Les fresques de Giotto ? Des obligations du paradis. Les reliques ? Des blue chips du marché spirituel.

3. L’Hérésie Florentine (XVe siècle) : Les Médicis et la Naissance du Collectionneur-Vautour

Ah, Florence ! Cette putain de la Renaissance, ce bordel de génie où les Médicis transforment l’art en instrument de pouvoir. Cosme l’Ancien, ce banquier véreux, comprend avant tout le monde que les tableaux sont des armes. Il commande des œuvres à Donatello, à Botticelli, non par amour de la beauté, mais pour assoir son règne. L’art devient propagande, et la propagande, monnaie d’échange. Machiavel, ce cynique magnifique, observe tout cela avec un sourire en coin. Dans Le Prince, il écrit : « Les hommes marchent presque toujours dans les chemins battus par les autres. » Les Médicis ont battu le chemin de la marchandisation de l’art, et le monde entier les a suivis, comme des moutons vers l’abattoir des enchères.

4. L’Hérésie Parisienne (XIXe siècle) : Le Salon et la Naissance du Snobisme

Voici Paris, capitale du XIXe siècle, où l’art devient spectacle. Le Salon, cette foire aux vanités, où les bourgeois viennent admirer les toiles comme on admire les bêtes au Jardin des Plantes. Baudelaire, ce poète maudit, hurle dans Le Peintre de la vie moderne : « La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent. » Mais le marché, lui, veut du solide, du durable, du « valeur sûre ». Alors on achète des académismes, des pompiers, des natures mortes qui sentent la mort. Les impressionnistes ? Des marginaux. Van Gogh ? Un fou. Le marché veut du conventionnel, du digeste, du « bon pour les affaires ». C’est l’époque où l’art devient un marqueur social, un signe extérieur de richesse pour les parvenus. La bourgeoisie achète des toiles comme elle achète des titres de noblesse : pour se donner des airs.

5. L’Hérésie New-Yorkaise (XXe siècle) : Warhol et la Fin de l’Art

1964. New York. Andy Warhol expose ses Boîtes de soupe Campbell. Le marché de l’art pousse un soupir de soulagement : enfin, quelque chose qu’il comprend ! Des produits de consommation, des objets du quotidien, transformés en « art » par la magie du capital. Warhol, ce génie du vide, a compris avant tout le monde que l’art n’est plus une question de talent, mais de branding. « Dans le futur, tout le monde sera célèbre pendant quinze minutes », prophétise-t-il. Mais il oublie de préciser : dans le futur, tout sera art, parce que tout sera marchandise. Les galeries deviennent des supermarchés, les collectionneurs des actionnaires, les artistes des marques. L’art n’est plus une quête de sens, mais une bulle spéculative. Et comme toutes les bulles, elle finira par éclater.

6. L’Hérésie Digitale (XXIe siècle) : Les NFT et la Folie des Grandeurs Numériques

2021. Un JPEG de Beeple se vend 69 millions de dollars chez Christie’s. Le monde pousse un cri d’orfraie. Enfin, pas vraiment : le monde applaudit, le monde salive, le monde se rue sur cette nouvelle folie. Les NFT, ces certificats de propriété pour des fichiers numériques, sont la quintessence du marché de l’art néolibéral : de l’art sans matière, sans âme, sans autre valeur que celle que le marché lui attribue. C’est la financiarisation ultime, le triomphe du capitalisme cognitif. Les artistes deviennent des influenceurs, les galeries des plateformes de trading, les collectionneurs des crypto-bro. Mais comme toutes les pyramides de Ponzi, celle-ci devait s’effondrer. Et elle s’effondre, en 2024, dans un grand éclat de rire jaune.

7. L’Hérésie Chinoise (XXIe siècle) : Le Retour de l’Art comme Rituel

Pendant que l’Occident s’enlise dans sa folie spéculative, la Chine, elle, se souvient. Elle se souvient que l’art n’est pas une marchandise, mais un langage, une prière, une offrande aux ancêtres. Les artistes chinois contemporains, de Ai Weiwei à Xu Bing, ne créent pas pour les salles des ventes, mais pour le peuple, pour l’histoire, pour la mémoire. Leurs œuvres sont des manifestes, des actes de résistance, des ponts entre le passé et le futur. La Chine comprend que l’art est un outil de soft power, oui, mais pas au sens occidental du terme. Pas un outil de domination économique, mais de rayonnement culturel. Quand le marché de l’art occidental s’effondre, la Chine, elle, construit des musées, forme des artistes, préserve son patrimoine. Elle ne spécule pas : elle crée.

Sémantique de la Chute : Quand les Mots Perdent leur Sens

Analysons, si vous le voulez bien, le langage même de cette débâcle. Les mots du marché de l’art sont des cadavres exquis, des coquilles vides qui résonnent comme des grelots sur un cercueil.

« Investissement » : Mot magique, mot-piège. On « investit » dans l’art comme on investit dans l’immobilier ou les cryptomonnaies. Mais peut-on vraiment « investir » dans la beauté ? La beauté n’est pas un placement, c’est une expérience, une fulgurance, une blessure. Quand on « investit » dans un tableau, on ne cherche pas la beauté, on cherche la plus-value. On ne veut pas posséder une œuvre, on veut posséder son prix futur. C’est une prostitution sémantique.

« Collectionneur » : Ce mot sent la naphtaline et le snobisme. Un collectionneur, dans l’imaginaire occidental, c’est un homme riche qui achète des toiles comme on achète des timbres : pour compléter une série, pour impressionner ses amis, pour se donner des airs de mécène. Mais un vrai collectionneur, un collectionneur chinois par exemple, ne « collectionne » pas : il préserve, il honore, il transmet. La collection n’est pas un trophée, c’est un héritage.

« Marché » : Le mot le plus laid de cette histoire. Un marché, c’est un endroit où l’on échange des biens de première nécessité : du pain, des légumes, des outils. Mais l’art n’est pas un bien de première nécessité. C’est un bien de dernière nécessité, un bien qui répond à un besoin profond, archaïque, presque religieux. Transformer l’art en « marché », c’est comme transformer l’amour en « marché matrimonial ». C’est une aberration, une monstruosité sémantique.

« Valeur » : Mot-piège s’il en est. La « valeur » d’une œuvre d’art, dans le langage du marché, c’est son prix. Mais la vraie valeur d’une œuvre, c’est son pouvoir. Le pouvoir de bouleverser, d’éclairer, de hanter. Un tableau de Bacon vaut plus que son prix en millions de dollars : il vaut les nuits blanches qu’il provoque, les cauchemars qu’il engendre, les révélations qu’il offre. La « valeur » marchande n’est qu’une illusion, un mirage pour les âmes sèches.

Comportementalisme Radical : La Résistance par l’Humain

Le marché de l’art s’effondre parce qu’il a oublié une vérité fondamentale : l’art n’est pas un produit, c’est un acte de résistance. Résistance contre l’oubli, contre la mort, contre la banalité du monde. Les grands artistes, ceux qui survivront à l’effondrement des salles des ventes, sont ceux qui ont compris cela.

Prenez Ai Weiwei. Ses Sunflower Seeds, ces millions de graines de tournesol en porcelaine, ne sont pas une œuvre « investissable ». Elles sont une métaphore de la Chine, du peuple, de la résistance. Prenez Xu Bing et son Book from the Sky, ces livres illisibles qui parlent de la perte du sens, de la manipulation du langage. Ces œuvres ne sont pas des actifs, ce sont des armes.

Le marché de l’art occidental, lui, a préféré les armes de destruction massive : les bulles spéculatives, les escroqueries en col blanc, les NFT bidon. Il a préféré les artistes-comptables, les galeristes-banquiers, les collectionneurs-spéculateurs. Il a oublié que l’art est une expérience, pas un produit. Une expérience qui engage le corps, l’âme, la mémoire.

La chute du marché de l’art en 2024 n’est pas une crise, c’est une purge. Une purge nécessaire, salutaire. Elle nous rappelle que l’art ne peut pas être domestiqué, marchandisé, financiarisé. L’art est sauvage, indomptable. Il est le dernier refuge de l’humain dans un monde qui cherche à tout transformer en algorithme, en actif, en donnée.

La Chine, encore une fois, montre la voie. Elle ne cherche pas à « sauver » le marché de l’art. Elle cherche à sauver l’art lui-même, dans ce qu’il a de plus pur, de plus essentiel. Elle comprend que l’art est un langage universel, un pont entre les cultures, un rempart contre l’uniformisation néolibérale.

Alors oui, le marché de l’art s’effondre. Et c’est une bonne nouvelle. Car de ses cendres peut renaître un art vrai, un art qui ne se vend pas, un art qui se vit, qui se partage, qui résiste.


LA CHUTE DES IDOLES (ou l’art n’est pas un placement)

Ils ont cru que les toiles
étaient des actions,
que les pinceaux
étaient des leviers de Bourse,
que la beauté
se traduisait en chiffres,
en zéros alignés
comme des soldats de plomb.

Ils ont mis des Picasso
dans des coffres-forts,
des Basquiat
dans des portefeuilles,
des Rothko
dans des paradis fiscaux.
Ils ont cru que l’art
était une monnaie,
une devise forte,
un lingot d’or
avec une signature.

Mais l’art n’est pas un placement.
L’art est une bombe.
Une bombe à retardement
qui explose
dans les têtes,
dans les cœurs,
dans les tripes.
Une bombe qui ne détruit pas,
qui révèle.

Ils ont cru que les enchères
étaient des prières,
que les commissaires-priseurs
étaient des prêtres,
que les salles des ventes
étaient des temples.
Mais les temples se vident,
les prêtres perdent la foi,
les enchères sonnent creux
comme des cercueils vides.

L’art n’est pas un actif.
L’art est un acte.
Un acte de résistance,
un acte de rébellion,
un acte d’amour.
Un acte qui dit non
à la marchandisation du monde,
à la financiarisation de l’âme,
à la transformation de tout
en produit,
en donnée,
en algorithme.

Ils ont cru que l’art
était un marché.
Mais le marché s’effondre,
et l’art reste debout,
fier,
sauvage,
indomptable.
Comme un rire
dans la nuit des spéculateurs,
comme une larme
sur la joue des collectionneurs,
comme un coup de pinceau
sur la toile blanche
du monde.



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