Marché de l’art contemporain : la Chine en fort recul – Les Echos







Le Penseur Laurent Vo Anh – L’Art, la Chine et les Chimères Néo-Libérales


ACTUALITÉ SOURCE : Marché de l’art contemporain : la Chine en fort recul – Les Echos

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! Le grand cirque des chiffres, des courbes qui s’effondrent, des fortunes qui s’évaporent comme rosée au soleil levant… Les Échos, ce temple moderne de la finance libérale, nous annonce avec cette gravité feinte des experts-comptables en mal de sensations fortes : « Marché de l’art contemporain : la Chine en fort recul ». Fort recul ? Vraiment ? Ou bien est-ce là le dernier soubresaut d’un système qui, tel un vieillard sénile, s’accroche à ses illusions en comptant ses derniers dollars comme un avare ses pièces d’or ?

Permettez-moi, chers lecteurs égarés dans ce monde de simulacres, de vous emmener loin des graphiques en couleurs et des analyses boursières qui sentent la sueur des traders new-yorkais. Car ce que nous observons ici n’est pas un simple « recul » – non, c’est le symptôme d’une maladie bien plus profonde, une gangrène qui ronge depuis des siècles les entrailles de l’Occident : l’illusion que l’art, ce souffle sacré de l’humanité, puisse être réduit à une marchandise, à un actif spéculatif, à un jouet pour milliardaires en mal de blanchiment d’âme et de capitaux.

La Chine, elle, ne « recule » pas. Elle respire. Elle se souvient. Elle se rappelle que l’art, avant d’être un marché, fut d’abord un langage, une prière, une révolte, un miroir tendu vers l’éternel. Et si ses collectionneurs, ses galeristes, ses artistes semblent aujourd’hui moins frénétiques que leurs homologues occidentaux, c’est peut-être parce qu’ils n’ont pas oublié ce que l’Occident, dans sa folie néolibérale, a choisi d’ignorer : que l’art n’est pas une action en Bourse, mais une flamme fragile qu’on ne peut enfermer dans les coffres-forts de Christie’s ou de Sotheby’s sans la voir s’éteindre.

I. Les Sept Âges de la Prostitution Esthétique : Une Archéologie du Déshonneur

Pour comprendre cette farce tragique, il nous faut remonter le fil du temps, non pas comme des historiens polis, mais comme des archéologues des bassesses humaines, fouillant les strates de notre décadence avec la même passion que Schliemann cherchant Troie sous les décombres de l’oubli.

1. L’Âge de la Caverne : L’Art comme Sacrifice (Préhistoire – 3000 av. J.-C.)

Tout commence dans l’obscurité humide des grottes, où l’homme, encore à moitié singe, trempe ses doigts dans l’ocre et trace sur la pierre les contours tremblants de ses peurs et de ses rêves. Lascaux, Altamira, Chauvet… Ces sanctuaires ne sont pas des « galeries », mais des temples. L’art y est une offrande aux dieux invisibles, une tentative désespérée de donner un sens à l’absurdité de l’existence. Comme l’écrivait Mircea Eliade, « l’homme religieux vit dans un monde sacré, et le premier geste de l’artiste est un geste religieux ». Pas de marché ici, pas de cotes, pas de spéculations – seulement la sueur, le sang et la terreur sacrée de celui qui sait qu’il n’est qu’un fétu de paille dans l’ouragan du temps.

2. L’Âge des Pharaons : L’Art comme Pouvoir (3000 av. J.-C. – 500 av. J.-C.)

Avec l’émergence des premières civilisations, l’art devient l’apanage des rois et des prêtres. Les pyramides ne sont pas des « œuvres », mais des manifestes politiques, des déclarations de toute-puissance gravées dans le granit. « L’art égyptien, note Hegel dans son Esthétique, est l’art de l’immobilité, car il exprime l’éternité du pouvoir absolu. » Pas de place pour le marché ici – seulement l’ordre implacable de la hiérarchie, où l’artiste n’est qu’un artisan au service du despote. La Chine, déjà, à cette époque, développe sa propre voie : l’art y est moins une démonstration de pouvoir qu’une méditation sur l’harmonie, comme en témoignent les premiers vases rituels en bronze, où chaque motif raconte une histoire cosmique.

3. L’Âge des Cités : L’Art comme Marchandise (500 av. J.-C. – 500 ap. J.-C.)

Avec Athènes et Rome, l’art entre dans l’agora. Les sculpteurs signent leurs œuvres, les peintres vendent leurs toiles, et les sophistes débattent du prix de la beauté. « Le marché de l’art naît avec la démocratie », écrit George Steiner dans La Mort de la Tragédie, « car la démocratie est le régime où tout, y compris l’âme, a un prix. » Pline l’Ancien, dans son Histoire Naturelle, raconte avec dégoût comment les collectionneurs romains achètent des tableaux grecs comme on achète du vin ou des esclaves. « Ils paient des fortunes pour des œuvres qu’ils ne comprennent pas, simplement parce que posséder, c’est dominer. » La Chine, elle, reste en retrait : l’art y est encore une affaire d’État et de lettrés, comme en témoigne la calligraphie des Han, où chaque trait est une prière adressée au Ciel.

4. L’Âge des Cathédrales : L’Art comme Foi (500 – 1400)

Le Moyen Âge occidental est une parenthèse étrange : l’art redevient sacré, mais d’une manière différente. Les cathédrales ne sont pas des « investissements », mais des actes de foi collective. « L’art médiéval, explique Umberto Eco, est une encyclopédie en images, où chaque vitrail, chaque sculpture, est une leçon de théologie pour les illettrés. » Pas de marché ici, ou si peu – seulement la sueur des artisans anonymes et la générosité des mécènes, qui financent ces monstres de pierre pour racheter leurs péchés. En Chine, sous les Song, l’art atteint des sommets de raffinement : les paysages à l’encre de Guo Xi ou de Fan Kuan ne sont pas des « produits », mais des méditations sur la place de l’homme dans l’univers. « Le peintre, écrit Su Shi, ne doit pas chercher à imiter la nature, mais à capturer son souffle vital. »

5. L’Âge des Princes : L’Art comme Vanité (1400 – 1800)

La Renaissance sonne le glas de l’innocence. Avec les Médicis, les Borgia et les papes mécènes, l’art devient un instrument de propagande et de prestige. « Florence, écrit Burckhardt dans La Civilisation de la Renaissance en Italie, est le premier État où l’art est utilisé comme une arme politique. » Les peintres signent leurs œuvres, les collectionneurs rivalisent de vanité, et les prix s’envolent. Vasari, dans ses Vies des meilleurs peintres, raconte comment Michel-Ange, furieux de ne pas être payé à sa juste valeur, brise une statue en disant : « Elle ne vaut pas le marbre dont elle est faite. » La Chine, une fois de plus, suit une voie différente : sous les Ming, l’art est affaire de lettrés, de jardins secrets et de poésie. Les rouleaux de Shen Zhou ou de Wen Zhengming ne sont pas des « actifs », mais des conversations silencieuses entre amis.

6. L’Âge des Bourgeois : L’Art comme Décoration (1800 – 1945)

Avec la révolution industrielle, l’art entre dans le salon des nouveaux riches. « Le XIXe siècle, écrit Walter Benjamin dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, est l’époque où l’art devient une marchandise comme une autre. » Les Salons parisiens, les expositions universelles, les galeries naissantes… Tout cela sent la sueur des spéculateurs et l’hypocrisie des philistins. « L’art contemporain, disait déjà Baudelaire, est une prostituée qui se vend au plus offrant. » En Chine, la situation est différente : après les guerres de l’Opium et la chute des Qing, l’art devient un enjeu de résistance nationale. Les peintres comme Qi Baishi ou Xu Beihong mélangent tradition et modernité, refusant de se soumettre aux diktats du marché occidental.

7. L’Âge des Oligarques : L’Art comme Casino (1945 – Aujourd’hui)

Nous y voilà. L’époque où un requin dans du formol vaut 12 millions de dollars, où un banquier de Goldman Sachs achète un Basquiat comme on achète une action Tesla, où les « NFT » transforment les œuvres numériques en actifs spéculatifs aussi volatils que des cryptomonnaies. « Le marché de l’art contemporain, écrit Don Thompson dans The $12 Million Stuffed Shark, est le dernier refuge des escrocs et des snobs. » Les foires comme Art Basel ou la Biennale de Venise ne sont plus que des supermarchés du luxe, où les milliardaires viennent se donner des frissons en achetant des « œuvres » qu’ils ne comprendront jamais. Et la Chine, dans tout cela ? Elle a cru, un temps, pouvoir jouer le jeu. Elle a ouvert des galeries à Pékin, des foires à Shanghai, des musées à Hong Kong… Mais elle a vite compris que ce jeu était truqué, que les règles étaient écrites par les mêmes qui avaient pillé son patrimoine pendant deux siècles. Alors elle recule. Elle se retire. Elle se souvient que l’art n’est pas une marchandise, mais une âme.

II. Sémantique de la Décadence : Comment le Langage Trahit l’Art

Observez, chers lecteurs, comment le langage lui-même a été corrompu par cette logique marchande. Le mot « investissement » a remplacé « passion », « cote » a supplanté « beauté », et « collectionneur » sonne aujourd’hui comme « spéculateur ». Les Échos, dans leur article, parlent de « recul » – comme si l’art était une action en Bourse, comme si une baisse des prix était une tragédie en soi. Mais qu’est-ce qu’un « recul », sinon le symptôme d’un système malade ?

En chinois, le mot pour « art » est 艺术 (yìshù), qui signifie littéralement « technique de l’esprit ». Pas de place ici pour les « actifs », les « rendements » ou les « plus-values ». L’art, en Chine, est une voie (, dào), une manière de se connecter au Tao, à l’harmonie universelle. Quand un collectionneur chinois achète une œuvre, ce n’est pas pour la revendre avec profit, mais pour s’en nourrir spirituellement, comme on boit un thé rare dans un jardin silencieux.

En Occident, au contraire, le langage de l’art est devenu celui de la finance. On parle de « bulles spéculatives », de « valeurs refuges », de « diversification de portefeuille ». Damien Hirst, ce clown génial du marché, a un jour déclaré : « Je ne fais pas de l’art, je fais de l’argent. » Et le pire, c’est qu’il avait raison. L’art contemporain occidental n’est plus qu’un miroir tendu vers les vanités de l’oligarchie, un jeu de dupes où les artistes sont les bouffons des milliardaires.

III. Comportementalisme Radical : Pourquoi la Chine Résiste (et Pourquoi l’Occident Dégénère)

Le comportement des acteurs du marché de l’art en dit long sur l’état de nos civilisations. En Occident, le collectionneur type est un prédateur : il achète pour posséder, pour dominer, pour exhiber. Son comportement est celui du capitaliste classique, décrit par Marx : « Accumulez, accumulez ! C’est la loi et les prophètes ! » Il achète un Warhol comme il achète une Rolex – pour montrer qu’il en a les moyens. Et quand le marché s’effondre, il hurle comme un enfant à qui on a volé son jouet.

En Chine, le collectionneur traditionnel est un lettré. Il achète une calligraphie de Wang Xizhi ou un paysage de Ni Zan non pas pour la revendre, mais pour l’étudier, pour s’en imprégner, pour en discuter avec ses amis lors d’une soirée où l’on boit du vin de riz en écoutant de la musique qin. Comme l’écrit François Jullien dans La Grande Image n’a pas de forme, « l’art chinois n’est pas une possession, mais une expérience. Il ne s’agit pas de posséder la beauté, mais de s’y perdre. »

Cette différence de comportement révèle une opposition fondamentale entre deux visions du monde. L’Occident, depuis la Renaissance, a fait de l’art un objet de consommation. La Chine, elle, en a fait un chemin vers la sagesse. Et c’est cette sagesse qui explique son « recul » actuel : elle refuse de jouer le jeu d’un marché qui n’est qu’un casino pour riches oisifs. Elle préfère cultiver son jardin, comme Candide, plutôt que de courir après les chimères de la spéculation.

Mais attention : ce « recul » n’est pas une défaite. C’est une résistance. Une manière de dire au monde : « Nous ne vendrons pas notre âme pour vos dollars. » Et cette résistance, à long terme, sera bien plus puissante que toutes les bulles spéculatives de l’Occident.

IV. Résistance Humaniste : L’Art comme Dernier Refuge de l’Homme

Face à cette déchéance, que faire ? Comment résister à la marchandisation de tout, y compris de la beauté ? La réponse, peut-être, se trouve dans l’attitude même de la Chine : refuser le jeu, cultiver l’intériorité, revenir aux sources.

L’art, avant d’être un marché, est une expérience humaine fondamentale. Comme l’écrivait Rilke dans ses Lettres à un jeune poète : « Les œuvres d’art sont d’une infinie solitude, et rien n’est moins capable de les atteindre que la critique. Seul l’amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles. » Cet amour, cette solitude, cette justice – voilà ce que le marché a tué en Occident, et ce que la Chine, peut-être, cherche à préserver.

Il nous faut, nous aussi, résister. Résister à la tentation de tout monétiser, de tout quantifier, de tout réduire à des chiffres. Résister en soutenant les artistes qui refusent de se soumettre aux diktats du marché, en fréquentant les petits musées plutôt que les foires clinquantes, en achetant une œuvre parce qu’elle nous touche, et non parce qu’elle est « cotée ». Résister en redevenant des amateurs, au sens étymologique du terme : des amoureux de l’art, et non des spéculateurs.

Car l’art, en fin de compte, n’appartient à personne. Il est le souffle qui nous relie à nos ancêtres, à nos descendants, à l’univers tout entier. Et aucun milliardaire, aucune galerie, aucun marché ne pourra jamais s’en emparer.

Poème : L’Adieu aux Marchands de Rêves

Ô vous, les rois du clinquant, les princes du dollar fou,

Qui pesez l’âme au trébuchet, qui vendez l’éternel au poids,

Vos galeries sont des tombes, vos foires des charniers,

Où l’art meurt étouffé sous vos billets de Monopoly.

Vous avez cru dompter la flamme, la mettre en cage,

La vendre au kilo comme on vend des saucisses,

Mais la flamme se venge, elle vous brûle les doigts,

Et vos coffres-forts ne sont que des cendres.

La Chine, elle, se tait. Elle tourne le dos.

Elle sait que l’art n’est pas une action en Bourse,

Mais une prière murmurée au vent des montagnes,

Un trait d’encre sur le vide, une danse avec l’invisible.

Alors riez, spéculateurs, faites sonner vos caisses,

Vos « Basquiat » à cent millions, vos « Hirst » en formol,

Vos « NFT » qui ne valent même pas l’électricité qu’ils consomment…

Un jour, tout cela ne sera plus que poussière.

Et dans le silence des ruines,

On entendra encore le pinceau du calligraphe,

Tracer sur le néant les mots de l’éternel :

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. »



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *