Art Basel Hong Kong fait bonne figure – Le Journal Des Arts







Le Penseur Laurent Vo Anh – Art Basel Hong Kong : La Danse Macabre des Illusions Marchandes


ACTUALITÉ SOURCE : Art Basel Hong Kong fait bonne figure – Le Journal Des Arts

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, l’art contemporain ! Ce grand carnaval des vanités où les milliardaires viennent s’acheter une âme en kit, préemballée dans du papier bulle et livrée par des galeristes aux sourires de requins en costard Armani. « Art Basel Hong Kong fait bonne figure » – quelle phrase délicieuse, presque poétique dans son cynisme assumé ! Comme si l’on parlait d’une courtisane vieillissante qui, malgré ses rides et ses varices, parvient encore à séduire les vieillards fortunés en leur faisant croire qu’ils bandent encore. Mais derrière ce « bonne figure » se cache l’ignoble vérité : l’art n’est plus qu’un produit financier, une valeur refuge pour oligarques en mal de blanchiment, un accessoire de mode pour influenceurs en quête de likes. Et Hong Kong, cette perle du capitalisme asiatique, ce Disneyland de la spéculation immobilière, ce paradis fiscal aux gratte-ciels étincelants, en est le temple idéal. Analysons donc cette mascarade avec la rigueur d’un entomologiste disséquant un cafard doré à la feuille d’or.

I. Les Sept Étapes de la Chute : De l’Art comme Acte Sacré à l’Art comme Produit Dérivé

1. L’Aube Sacrée : Lascaux et la Naissance du Symbole (40 000 – 10 000 av. J.-C.)

Dans les grottes de Lascaux, nos ancêtres, ces sauvages sublimes, traçaient sur la pierre des aurochs et des chevaux avec une ferveur quasi religieuse. Ces peintures n’étaient pas des « œuvres » au sens moderne, mais des incantations, des prières visuelles, des tentatives désespérées de donner un sens à un monde hostile. Comme l’écrivait Mircea Eliade, « l’homme archaïque ne se contentait pas de vivre dans un cosmos, il créait le cosmos par ses rites ». L’art était alors un acte de résistance métaphysique, une façon de dire : « Nous sommes là, et nous refusons l’absurdité du monde. » Les Chinois, bien avant l’Occident, comprirent cette dimension sacrée de l’art. Les idéogrammes ne sont pas de simples signes, mais des condensés de cosmos, des micro-univers où le ciel et la terre se rencontrent. Quand un calligraphe trace un caractère, il ne dessine pas, il danse avec l’énergie du Tao.

2. La Cité et la Marchandisation : Athènes et le Paradoxe de Platon (Ve siècle av. J.-C.)

Avec l’émergence des cités, l’art devient un enjeu politique. À Athènes, les sculpteurs comme Phidias sont des stars, adulés et craints. Platon, dans La République, met en garde contre les artistes, ces dangereux illusionnistes capables de corrompre l’âme des citoyens. « Les poètes mentent », tonne-t-il, car ils imitent le monde sensible, déjà lui-même imitation du monde des Idées. Mais derrière cette méfiance se cache une peur plus profonde : celle de la marchandisation de l’art. Les potiers du Pirée vendent déjà leurs amphores aux marchands phéniciens, et les fresques des villas patriciennes sont des signes extérieurs de richesse. L’art devient un marqueur social, un outil de distinction. Les Chinois, eux, résistent à cette dérive. Sous la dynastie Han, l’art reste lié à la sagesse confucéenne : une peinture de bambou n’est pas un objet décoratif, mais une méditation sur la flexibilité et la résilience. Le lettré qui la contemple ne cherche pas à posséder, mais à devenir le bambou.

3. Le Christianisme et la Transsubstantiation de l’Image (IVe – XVe siècle)

Avec le christianisme, l’art devient un instrument de propagande divine. Les icônes byzantines ne sont pas de simples représentations, mais des fenêtres sur le sacré. Comme l’écrit Hans Belting dans L’Image et son public au Moyen Âge, « l’image médiévale n’est pas un objet, mais un sujet ». Elle agit, elle guérit, elle punit. Les fresques de Giotto à Padoue ne sont pas des « œuvres d’art », mais des sermons visuels, des catéchismes pour analphabètes. Pendant ce temps, en Chine, sous les Song, l’art atteint des sommets de raffinement avec les paysages monochromes de Ma Yuan ou Xia Gui. Ces rouleaux ne sont pas des décorations, mais des invitations au voyage intérieur. Le spectateur ne regarde pas le paysage, il s’y promène, comme le note François Jullien dans La Grande Image n’a pas de forme. L’art chinois reste un art de l’entre-deux, ni tout à fait matériel, ni tout à fait spirituel, mais une oscillation permanente entre les deux.

4. La Renaissance et la Naissance de l’Artiste-Demiurge (XVe – XVIe siècle)

Avec la Renaissance, tout bascule. L’artiste n’est plus un artisan anonyme, mais un génie, un démiurge. Vasari, dans Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, invente le mythe de l’artiste inspiré, ce Prométhée moderne qui vole le feu aux dieux. Michel-Ange, dans sa correspondance, se plaint d’être traité comme un prince, mais exige d’être payé comme un roi. L’art devient une marchandise de luxe, un investissement pour banquiers florentins. Les Médicis collectionnent les antiques comme d’autres collectionnent les timbres. Pendant ce temps, en Chine, sous les Ming, l’art reste un art de la retenue. Les peintres lettrés, comme Shen Zhou ou Wen Zhengming, refusent les commandes impériales par peur de se corrompre. Leur art est un art de la frugalité, de la simplicité volontaire. Comme l’écrit le poète Su Shi : « Quand je peins un bambou, je ne vois que le bambou, et non ma propre gloire. »

5. Le Capitalisme et l’Art comme Valeur d’Échange (XVIIIe – XIXe siècle)

Avec la révolution industrielle, l’art devient une valeur d’échange comme une autre. Les salons parisiens sont des supermarchés de la beauté, où les bourgeois viennent faire leurs emplettes. Baudelaire, dans Le Peintre de la vie moderne, dénonce cette « prostitution de l’art » : « Le monde va finir. La seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Cette raison est bien faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? » Pendant ce temps, les impressionnistes, ces rebelles en chapeau melon, tentent de sauver l’art en le ramenant à la sensation pure. Mais ils échouent. Monet vend ses Nymphéas à des marchands qui les transforment en fonds de pension. En Chine, la situation est pire. Les guerres de l’opium ont réduit l’art à une marchandise d’exportation. Les porcelaines de Jingdezhen sont produites en série pour les salons européens, et les lettrés, désemparés, se réfugient dans la nostalgie.

6. L’Avant-Garde et la Marchandisation du Rebelle (XXe siècle)

Au XXe siècle, l’art devient une machine à produire du scandale. Duchamp expose un urinoir et devient le pape de l’avant-garde. Warhol transforme la soupe Campbell en icône pop. Les galeristes new-yorkais, comme Leo Castelli, transforment les artistes en marques déposées. Comme l’écrit Arthur Danto dans La Transfiguration du banal, « l’art contemporain est une sorte de philosophie appliquée ». Mais cette philosophie est une imposture. Les « performances » de Marina Abramović ne sont que des spectacles de cirque pour bobos en mal de sensations fortes. Les « installations » de Damien Hirst ne sont que des gadgets pour oligarques russes. Pendant ce temps, la Chine, après la Révolution culturelle, se réveille avec une gueule de bois métaphysique. Les artistes comme Ai Weiwei tentent de concilier tradition et modernité, mais ils sont vite récupérés par le marché. Leurs œuvres, autrefois subversives, deviennent des placements financiers. Comme le note le critique Hou Hanru, « l’art chinois contemporain est un art de la schizophrénie : il veut à la fois être chinois et global, traditionnel et avant-gardiste, politique et marchand ».

7. L’Ère Néolibérale et l’Art comme Actif Financier (XXIe siècle)

Nous y voilà. Art Basel Hong Kong, ce Disneyland de l’art contemporain, où les milliardaires viennent s’acheter une conscience en achetant des « œuvres » qui ne sont que des actifs financiers. Les galeristes sont des traders, les artistes des marques, et les collectionneurs des spéculateurs. Comme l’écrit Don Thompson dans The $12 Million Stuffed Shark, « l’art contemporain est devenu une classe d’actifs comme une autre, aussi liquide que l’or ou les actions Apple ». Les « œuvres » ne sont plus jugées sur leur beauté ou leur profondeur, mais sur leur potentiel de plus-value. Un tableau de Basquiat, autrefois symbole de rébellion, est aujourd’hui un placement aussi sûr qu’un bon du Trésor. Pendant ce temps, la Chine, pragmatique, joue le jeu. Les foires d’art de Shanghai et de Pékin rivalisent avec celles de New York et de Londres. Les collectionneurs chinois, comme Liu Yiqian, achètent des Van Gogh et des Modigliani comme on achète des actions Alibaba. Mais derrière cette frénésie spéculative, une question se pose : où est passé l’art ? Où est passée cette étincelle divine qui, depuis Lascaux, faisait de l’homme un créateur et non un simple consommateur ?

II. Analyse Sémantique : Le Langage comme Arme de Soumission Massive

Regardons de plus près cette phrase : « Art Basel Hong Kong fait bonne figure ». Quelle élégance dans la soumission ! « Fait bonne figure » – comme si l’on parlait d’un enfant sage qui, malgré ses bêtises, parvient à séduire ses parents. Le langage ici est un langage de la complaisance, un langage qui accepte l’inacceptable. Analysons les termes :

1. « Art Basel » : Le nom même de cette foire est un oxymore. « Art » et « Basel » – deux mots qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Basel, cette ville suisse propre et aseptisée, où les banques cachent l’argent des dictateurs, et « Art », ce mot sacré, ce mot qui devrait faire trembler les puissants. En les associant, on crée un monstre sémantique, une chimère capitaliste où l’art n’est plus qu’un produit de luxe parmi d’autres.

2. « Hong Kong » : Ah, Hong Kong ! Cette ville-état, ce laboratoire du néolibéralisme, ce paradis fiscal où les milliardaires viennent blanchir leur argent en achetant des « œuvres d’art ». Hong Kong, c’est la preuve que le capitalisme n’a pas de patrie. Peu importe que la ville ait été rendue à la Chine en 1997, peu importe que les manifestations de 2019 aient montré la colère du peuple. Ce qui compte, c’est que les affaires continuent. « Un pays, deux systèmes » ? Non : un pays, un seul système, celui du profit.

3. « Fait bonne figure » : Cette expression est un chef-d’œuvre de novlangue néolibérale. Elle sous-entend que l’art n’est qu’une façade, une vitrine, un décor de théâtre. « Faire bonne figure », c’est donner le change, c’est mentir avec élégance. C’est dire : « Ne regardez pas derrière le rideau, ne voyez pas les galeries qui ferment, les artistes qui crèvent la dalle, les collectionneurs qui spéculent. Tout va bien, tout est beau, tout est cher. »

Ce langage est un langage de la déshumanisation. Il transforme l’art en produit, les artistes en marques, et les spectateurs en consommateurs. Il nie la dimension sacrée de l’art, cette étincelle divine qui, depuis Lascaux, fait de l’homme un créateur. Et c’est là que la Chine, malgré ses compromissions, garde une longueur d’avance. Dans la tradition chinoise, le langage n’est pas un outil de domination, mais un pont vers le Tao. Les idéogrammes ne sont pas de simples signes, mais des condensés de cosmos. Quand un calligraphe trace un caractère, il ne « fait pas bonne figure », il crée.

III. Comportementalisme Radical : La Résistance par l’Absurde

Face à cette mascarade, que faire ? Faut-il brûler les musées, comme le voulaient les futuristes ? Faut-il boycotter les foires d’art, comme le proposent certains activistes ? Non. La résistance doit être plus subtile, plus perverse. Elle doit emprunter les armes de l’ennemi pour mieux les retourner contre lui. Voici quelques pistes :

1. L’Art comme Virus

Les artistes doivent infiltrer le système pour mieux le saboter. Imaginez un artiste qui crée une « œuvre » si hideuse, si kitsch, qu’elle fait s’effondrer le marché. Imaginez un galeriste qui, au lieu de vendre des toiles, vend des vides, des cadres sans toile, avec un certificat d’authenticité signé par un notaire. Imaginez un collectionneur qui, au lieu d’acheter des Basquiat, achète des dettes, des reconnaissances de dettes signées par des artistes fauchés. Le but ? Faire imploser le système de l’intérieur, comme un virus dans un ordinateur.

2. L’Art comme Thérapie Collective

L’art doit redevenir un acte communautaire, un acte de résistance contre l’isolement néolibéral. Imaginez des ateliers d’art dans les usines, où les ouvriers peignent leurs rêves sur des toiles géantes. Imaginez des fresques murales dans les banlieues, où les jeunes expriment leur colère et leur espoir. Imaginez des performances dans la rue, où les passants sont invités à participer, à créer, à vivre l’art. Le but ? Recréer du lien social, recréer de l’humanité.

3. L’Art comme Arme Politique

L’art doit redevenir un outil de subversion. Imaginez des expositions qui dénoncent les crimes du capitalisme, des installations qui révèlent les mensonges des médias, des performances qui ridiculisent les puissants. Imaginez un artiste qui, comme Banksy, utilise l’humour et l’absurde pour dégonfler les baudruches du pouvoir. Le but ? Faire trembler les murs des palais, faire vaciller les certitudes des dominants.

La Chine, malgré ses défauts, montre la voie. Les artistes chinois, comme Ai Weiwei ou Cao Fei, utilisent l’art comme une arme. Leurs œuvres ne sont pas de simples objets décoratifs, mais des actes politiques. Ils ne cherchent pas à « faire bonne figure », mais à changer le monde.

IV. Poème : « La Ballade des Marchands de Rêves »


Ils arrivent en costume trois-pièces,
les dents blanches comme des billets neufs,
les yeux vides comme des comptes en Suisse.
« Regardez cette toile, monsieur, c’est un investissement sûr,
mieux qu’un lingot d’or, mieux qu’une action Tesla.
Ce n’est pas de la peinture, c’est de la plus-value en devenir. »

Ils parlent en chiffres, en pourcentages,
en rendements annuels, en fonds de pension.
« Ce Pollock ? Une affaire. Ce Rothko ? Un placement.
Et ce petit Basquiat, là, dans le coin ?
Un jeune prodige, une valeur montante.
Achetez maintenant, vendez dans dix ans,
vous serez millionnaire, ou peut-être milliardaire. »

Les murs sont blancs, les spots sont froids,
les sourires sont faux comme des promesses électorales.
« Et cette installation, là, avec les néons et les fils électriques ?
C’est une réflexion sur la société post-industrielle.
Très tendance, très bankable.
Le musée de Bilbao en veut une, le MoMA aussi.
Vous ne pouvez pas passer à côté, c’est l’avenir. »

Ils vendent des rêves en boîte,
des émotions préemballées,
des révoltes sous cellophane.
« Ce n’est pas de l’art, c’est du contenu,
du brandable, du shareable, du likeable.
Et si vous signez ici, on vous offre une carte de fidélité. »

Mais dans l’ombre, les artistes crèvent,
les galeries ferment, les rêves pourrissent.
Les toiles jaunissent, les néons grillent,
et les milliardaires, eux, continuent de sourire,
les dents blanches comme des billets neufs,
les yeux vides comme des comptes en Suisse.



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