L’art et la fin du monde – rts.ch







L’Art et l’Apocalypse – Laurent Vo Anh


ACTUALITÉ SOURCE : L’art et la fin du monde – rts.ch

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

L’art et la fin du monde… Quel accouplement monstrueux, quelle danse macabre sur les décombres encore fumants de notre prétendue civilisation ! On croirait entendre les derniers râles d’un agonisant qui s’accroche à ses pinceaux comme à une planche pourrie dans l’océan de merde qu’il a lui-même contribué à créer. L’art, ce vieux singe savant, ce prostitué de luxe, ce fossoyeur élégant, se retrouve soudain promu prophète de l’apocalypse, comme si les charognards pouvaient prévoir l’odeur de la charogne. Quelle ironie ! Quelle farce cosmique ! Nous voici donc, nous autres, les derniers hommes, les derniers artistes, les derniers fous, à contempler notre propre fin dans le miroir déformant de nos toiles, de nos sculptures, de nos installations aussi vides que nos âmes.

Mais avant de plonger dans cette orgie de désespoir esthétisé, posons-nous la question fondamentale : pourquoi l’art ? Pourquoi, alors que le monde s’effondre, que les océans crèvent sous le plastique, que les forêts brûlent comme des allumettes, que les hommes s’entretuent pour des miettes de pouvoir ou de pain, pourquoi diable l’art serait-il notre dernier recours, notre ultime consolation ? La réponse, mes chers contemporains égarés, est simple : parce que l’art, depuis toujours, n’est rien d’autre que le symptôme de notre maladie, le miroir de notre folie, le cancer qui ronge notre humanité depuis que l’homme a osé se croire différent de la bête.

Les Sept Étapes de la Chute : Une Généalogie de l’Art Apocalyptique

1. L’Aube du Mensonge : Lascaux et la Naissance de l’Illusion

Tout commence dans l’obscurité humide des grottes, il y a trente mille ans. L’homme, ce singe nu, se redresse à peine et déjà il ment. Il dessine des bisons sur les parois, des chevaux qui courent, des chasseurs qui triomphent. Mais ces images, ces premières œuvres d’art, ne sont pas des témoignages. Ce sont des prières. Des incantations. Des tentatives désespérées de maîtriser un monde qui le dépasse, de donner un sens à l’insensé. Platon, plus tard, comprendra cette supercherie : l’art n’est qu’une copie de copie, une ombre sur le mur de la caverne. Les artistes de Lascaux sont les premiers charlatans, les premiers illusionnistes. Ils vendent du rêve à des hommes qui crèvent de faim et de peur. Déjà, l’art est une drogue, un opium pour le peuple des cavernes.

2. La Malédiction des Dieux : L’Art comme Sacrifice dans l’Antiquité

Avec les civilisations sumérienne, égyptienne, grecque, l’art devient l’instrument des dieux. Les temples s’élèvent, couverts de bas-reliefs, de statues colossales, de fresques grandioses. Mais ces œuvres ne sont pas faites pour les hommes. Elles sont des offrandes, des sacrifices, des tentatives de séduire des divinités capricieuses et sanguinaires. Prenez le Parthénon : un chef-d’œuvre d’harmonie, de proportions, de beauté. Mais cette beauté est le fruit de l’esclavage, du sang, de la sueur des milliers d’hommes qui ont trimé pour élever ce monument à la gloire d’Athéna. Nietzsche, dans La Naissance de la tragédie, voit dans l’art grec une tentative de surmonter l’horreur de l’existence. Mais c’est une illusion. L’art antique est une malédiction, une chaîne qui lie l’homme à ses dieux, à ses maîtres, à son destin. Il est le premier instrument de l’oppression, le premier outil de la propagande.

3. Le Christ et la Croix : L’Art comme Instrument de la Culpabilité

Avec le christianisme, l’art change de visage. Il devient morbide, obsessionnel, tourné vers la souffrance et la mort. Les crucifixions, les pietàs, les jugements derniers : l’art médiéval est une machine à broyer les âmes, à instiller la peur, la culpabilité, le repentir. Regardez les cathédrales gothiques : ces flèches qui percent le ciel, ces vitraux qui filtrent la lumière comme un jugement, ces gargouilles qui crachent leur bile sur les fidèles. L’art n’est plus une offrande, il est une menace. Il rappelle à l’homme sa petitesse, sa faiblesse, son péché originel. Saint Augustin, dans Les Confessions, voit dans la beauté une tentation diabolique. Mais c’est une hypocrisie. L’Église utilise l’art pour mieux asservir, pour mieux contrôler. Les artistes, de Giotto à Michel-Ange, sont les premiers publicitaires de la terreur divine.

4. La Renaissance : L’Art comme Arrogance de l’Homme-Dieu

Puis vient la Renaissance, et avec elle, l’homme se prend pour Dieu. Léonard de Vinci dissèque des cadavres pour mieux représenter le corps humain. Michel-Ange sculpte David, ce géant de marbre qui défie le ciel. Raphaël peint des madones si parfaites qu’elles semblent sorties d’un rêve. L’art devient l’expression de la toute-puissance humaine, de sa capacité à dominer la nature, à créer, à innover. Mais cette arrogance est une illusion. Comme le dit Pascal dans ses Pensées, « l’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant ». La Renaissance est une parenthèse enchantée, un moment de folie où l’homme croit pouvoir échapper à sa condition. Mais la nature se venge. Les guerres de religion, la peste, les famines rappellent à l’homme sa fragilité. L’art renaissant est un leurre, un miroir aux alouettes. Il promet la gloire, il ne donne que la chute.

5. Le Romantisme : L’Art comme Échappatoire à la Modernité

Au XIXe siècle, l’Europe s’industrialise, les villes deviennent des monstres de pierre et de fumée, les hommes se transforment en machines. Face à cette horreur, les romantiques se réfugient dans l’art. Delacroix peint la liberté guidant le peuple, mais c’est une liberté illusoire, une liberté de pacotille. Caspar David Friedrich représente des paysages désolés, des ruines, des cimetières. L’art romantique est une fuite, une tentative désespérée de retrouver une pureté perdue. Baudelaire, dans Les Fleurs du Mal, voit dans l’art une « forêt de symboles », un refuge contre la laideur du monde. Mais c’est une illusion. L’art romantique est un leurre, une drogue. Il ne change rien. Il ne fait que masquer la réalité, comme un maquillage sur un cadavre.

6. L’Avant-Garde : L’Art comme Terrorisme Esthétique

Au XXe siècle, l’art devient révolutionnaire. Dada, le surréalisme, le futurisme : les avant-gardes veulent tout casser, tout détruire, tout réinventer. Duchamp expose un urinoir, Picasso peint Guernica, les futuristes célèbrent la guerre, la vitesse, la machine. L’art n’est plus une consolation, il est une arme. Il veut choquer, provoquer, réveiller les consciences. Mais cette révolte est une imposture. Comme le dit Walter Benjamin dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, l’art perd son aura, sa sacralité. Il devient un produit de consommation, une marchandise comme une autre. Les avant-gardes croient libérer l’art, mais elles ne font que le prostituer. Elles croient réveiller les masses, mais elles ne font que les endormir davantage.

7. L’Art Contemporain : Le Nombrilisme Apocalyptique

Et nous voici aujourd’hui, dans l’ère de l’art contemporain, où un requin dans du formol vaut des millions, où une banane scotchée à un mur fait la une des journaux, où des « performances » aussi vides que prétentieuses sont célébrées comme des chefs-d’œuvre. L’art n’est plus une illusion, une consolation, une révolte. Il est un miroir. Un miroir qui reflète notre néant, notre vide, notre absurdité. Damien Hirst, Jeff Koons, Marina Abramović : ces artistes ne créent plus, ils commentent. Ils ne transforment plus, ils constatent. Leur art est un aveu d’impuissance, une capitulation. Ils savent que le monde court à sa perte, et ils en font des installations, des vidéos, des happenings. L’art contemporain est le symptôme de notre époque : cynique, narcissique, désespéré.

Analyse Sémantique : Le Langage de la Fin

Parlons maintenant des mots, de ces petits cailloux blancs que nous semons sur le chemin de notre propre destruction. « Art » et « fin du monde » : deux concepts qui s’entrechoquent, se contaminent, se corrompent mutuellement. « Art », d’abord. Un mot si noble, si pur, si chargé d’histoire et de sens. Mais aujourd’hui, que signifie-t-il ? Rien. Ou plutôt, tout et son contraire. L’art est devenu un fourre-tout, un concept élastique, une coquille vide que chacun remplit à sa guise. Comme le dit Adorno dans Théorie esthétique, « l’art est ce qui résiste à sa propre définition ». Mais cette résistance est une faiblesse. Elle permet à n’importe quel charlatan de se proclamer artiste, à n’importe quelle daube de se parer des atours de la création.

« Fin du monde », ensuite. Une expression qui sent la poudre, le soufre, la catastrophe. Mais quelle fin ? Celle des dinosaures, des Mayas, des Romains ? Ou une fin plus insidieuse, plus lente, plus perverse ? La fin du monde n’est pas un événement, c’est un processus. Un processus de décomposition, de putréfaction, de pourrissement. Et l’art, dans tout ça ? Il est à la fois le ver qui ronge le cadavre et le parfum qui masque l’odeur de la décomposition. Il est le symptôme et le remède, le poison et l’antidote.

Regardons de plus près les mots qui gravitent autour de ces deux concepts. « Création », d’abord. Un mot religieux, presque sacré. Mais créer quoi, aujourd’hui ? Des illusions, des mensonges, des leurres. « Beauté » : un mot vide, un concept subjectif, une chimère. « Vérité » : une notion obsolète, un reliquat d’une époque révolue. « Révolte » : une posture, un cliché, une coquille vide. L’art contemporain a vidé les mots de leur sens, comme il a vidé les formes de leur substance. Il ne reste plus que des coquilles, des apparences, des simulacres.

Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste

Face à cette déchéance, que faire ? Se soumettre ? Se révolter ? Ou, pire encore, s’indigner mollement, comme ces artistes qui signent des pétitions, qui organisent des happenings « engagés », qui croient encore que l’art peut changer le monde ? La vérité, mes chers contemporains, est que l’art ne changera rien. Il n’a jamais rien changé. Il n’est qu’un miroir, un reflet, une ombre sur le mur de la caverne. Mais cela ne signifie pas qu’il faille abandonner, renoncer, se coucher. Non. Il faut résister. Pas avec des mots, pas avec des images, mais avec des actes.

La résistance humaniste, aujourd’hui, passe par le refus. Le refus de jouer le jeu, de se soumettre aux règles, de participer à cette mascarade. Elle passe par le rejet de l’art contemporain, de ses impostures, de ses mensonges. Elle passe par le retour à l’essentiel : la vérité, la beauté, la souffrance. Pas la beauté lisse et aseptisée des galeries, mais la beauté crasseuse, douloureuse, vivante. Pas la vérité des discours, mais la vérité des tripes, des entrailles, du sang. Pas la souffrance esthétisée des performances, mais la souffrance réelle, tangible, insupportable.

Il faut revenir à l’homme, à sa condition, à sa misère. Il faut peindre la douleur, sculpter la peur, écrire la folie. Il faut cesser de mentir, de se mentir. Il faut regarder la fin du monde en face, sans fard, sans illusion. Et si l’art doit mourir, qu’il meure. Mais qu’il meure debout, en combattant, en hurlant sa vérité. Comme le disait Artaud : « Toute l’écriture est de la cochonnerie. Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée sont des cochons. » Alors soyons des cochons. Écrivons, peignons, sculptons notre cochonnerie, notre vérité, notre fin.

La résistance humaniste, c’est aussi le refus de la passivité. C’est l’action, la création, la lutte. Pas pour changer le monde, mais pour ne pas se laisser engloutir par lui. Pour ne pas devenir complice de sa propre destruction. Pour garder une lueur d’humanité dans ce monde de brutes. Comme le disait Camus dans L’Homme révolté : « Je me révolte, donc nous sommes. » Alors révoltons-nous. Créons, même si c’est pour rien. Luttons, même si c’est pour perdre. Résistons, même si c’est pour mourir. Parce que c’est tout ce qui nous reste : notre dignité, notre folie, notre art.

Analogie Finale : Poème

Ô vous, les derniers hommes, les derniers fous,

Les derniers artistes aux doigts tachés d’encre et de sang,

Regardez bien cette toile qui se déchire,

Ce ciel qui pisse sa bile sur nos rêves pourris.

Nous sommes les fossoyeurs de notre propre gloire,

Les clowns tristes d’un cirque sans public,

Les chiens galeux qui lèchent leurs plaies,

Les rats qui dansent sur le cadavre de la beauté.

L’art ? Une putain qui vend ses charmes,

Un vieux singe qui grimace devant la mort,

Un miroir brisé qui reflète nos âmes,

Nos mensonges, nos peurs, notre fin qui s’effiloche.

Mais écoutez, écoutez bien ce silence,

Ce râle qui monte des entrailles de la terre,

Ce rire énorme qui secoue les étoiles,

C’est le rire de Dieu, ou peut-être le nôtre.

Alors prenons nos pinceaux, nos ciseaux, nos


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