ACTUALITÉ SOURCE : Exposition : Aurélie Mathigot brode la réalité – IDEAT
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! « Aurélie Mathigot brode la réalité » – quel titre délicieusement perfide, quelle promesse de mensonge embelli, quelle invitation à contempler l’humanité dans son éternel effort pour coudre des illusions sur la plaie béante de l’existence ! Broder la réalité, voyez-vous cela ? Comme si la réalité était un tissu troué qu’on pourrait ravauder avec des fils d’or et des perles de pacotille, comme si l’horreur du monde pouvait être masquée par des points de croix et des motifs délicats. Mais c’est précisément cela, la grande farce humaine : nous passons notre temps à broder, à enjoliver, à inventer des motifs là où il n’y a que du vide, des fils qui se rompent et des aiguilles qui piquent jusqu’au sang.
Cette exposition, cette « broderie de la réalité », n’est rien d’autre que le symptôme ultime de notre époque, une époque où l’art, ce grand miroir brisé, ne reflète plus que des images retouchées, des selfies filtrés, des réalités augmentées jusqu’à l’absurde. Aurélie Mathigot, en brodant la réalité, ne fait que pousser à son paroxysme cette tendance millénaire : l’homme, ce singe vaniteux, a toujours cherché à embellir le laid, à donner forme au chaos, à transformer la boue en or – ou du moins en quelque chose qui y ressemble.
Les sept étapes de la broderie humaine : une généalogie du mensonge esthétique
1. Les origines : le premier point de croix sur la paroi des cavernes
Tout commence dans l’obscurité humide des grottes, il y a quarante mille ans. L’homme de Cro-Magnon, ce premier artiste maudit, trace sur les parois des silhouettes de bisons, de chevaux, de mains ouvertes comme des supplications. Mais pourquoi ? Pour conjurer la peur, bien sûr. Pour donner un sens à l’insensé. Ces peintures rupestres, ces premières « broderies » de la réalité, ne sont que des tentatives désespérées de maîtriser l’incontrôlable. Platon, plus tard, parlera de mimesis, cette imitation du réel qui est déjà une trahison. Mais l’homme des cavernes, lui, ne théorise pas : il dessine, il saigne sur la pierre, il transforme sa terreur en images. Déjà, la réalité est trop crue, trop brutale. Il faut la recouvrir, la parer, la broder.
2. L’Égypte : le linceul brodé de hiéroglyphes
Les Égyptiens, ces grands thanatopracteurs de l’âme, ont poussé l’art de la broderie métaphysique à son comble. Leurs sarcophages, leurs papyrus, leurs murs couverts de signes, ne sont que des tentatives pour coudre ensemble la vie et la mort, pour donner une forme éternelle à ce qui n’est que pourriture et poussière. Les hiéroglyphes ? Une broderie sacrée, un langage tissé pour les dieux, un code qui transforme la boue du Nil en or des pharaons. Et cette obsession du détail, cette minutie dans la représentation des dieux et des démons ! Comme si, en brodant avec assez de précision, on pouvait tromper la mort elle-même. Mais la mort, cette grande couturière, sait toujours défaire les points les plus serrés.
3. La Renaissance : le fil d’or de la perspective
Ah, la Renaissance ! Cette grande illusion d’optique, ce moment où l’homme, ivre de lui-même, croit avoir dompté le réel grâce à la perspective, à la géométrie, à la science naissante. Léonard de Vinci, ce génie fourbe, dessine des machines volantes et des sourires énigmatiques, comme si le monde pouvait être réduit à des équations et des jeux de lumière. La Joconde ? Une broderie parfaite, un visage si finement travaillé qu’il en devient une énigme, un miroir où chacun projette ses propres désirs. Mais derrière cette maîtrise apparente, il y a toujours le même vieux chaos, la même peur de l’abîme. La perspective, c’est le fil d’or qui cache la pourriture du monde. Et plus les tableaux sont beaux, plus ils mentent.
4. Le XIXe siècle : la broderie industrielle et le roman-feuilleton
Avec la révolution industrielle, la broderie devient une affaire de masse. Les machines à coudre remplacent les doigts agiles des artisans, et soudain, tout le monde peut s’offrir des motifs, des dentelles, des illusions. Balzac, ce grand tailleur de réalités, coud des romans comme on coud des robes : avec des fils de soie et des aiguilles empoisonnées. Ses personnages sont des marionnettes dont il tire les ficelles, des pantins qu’il habille de mots pour mieux les faire danser sur la scène du monde. Et le public, avide, gobe ces histoires comme des bonbons empoisonnés. La réalité ? Trop crue, trop triste. Mieux vaut une bonne broderie littéraire, un roman-feuilleton où les méchants sont punis et les héros triomphent. Mais la vie, cette grande couturière sans pitié, continue de défaire tous les points.
5. Le surréalisme : la broderie du rêve et de l’inconscient
Freud arrive, et soudain, la réalité n’est plus qu’une surface fragile, un tissu troué par les pulsions, les désirs refoulés, les cauchemars. Les surréalistes, ces grands brodeurs de l’absurde, prennent leurs ciseaux et découpent la réalité en lambeaux. Dalí peint des montres molles, des éléphants aux pattes d’araignée, comme si le monde n’était qu’un rêve fiévreux. Breton écrit des poèmes automatiques, des textes cousus avec les fils de l’inconscient. Mais même ici, même dans ce délire contrôlé, il y a toujours cette vieille peur de la réalité nue, cette terreur de l’abîme. La broderie surréaliste n’est qu’une autre façon de masquer l’horreur, une autre tentative pour donner une forme au chaos.
6. L’ère numérique : la broderie algorithmique
Et nous voici aujourd’hui, à l’ère des filtres Instagram, des deepfakes, des réalités virtuelles. La broderie n’a plus besoin de fil ni d’aiguille : un algorithme suffit. Nous vivons dans un monde où la réalité est si finement retouchée qu’elle en devient méconnaissable. Les visages sont lissés, les corps sculptés, les paysages idéalisés. Aurélie Mathigot, en brodant la réalité, ne fait que prolonger cette tradition millénaire : elle prend des fils et des tissus pour créer des illusions, des mondes en miniature où tout est beau, où tout est contrôlé. Mais derrière ces broderies parfaites, il y a toujours le même vieux vide, la même peur de la réalité brute, non filtrée, non retouchée.
7. L’apocalypse : la dernière broderie
Et que se passera-t-il quand la réalité, excédée par nos mensonges, décidera de se venger ? Quand les fils se rompront, quand les motifs se déferont, quand les illusions s’effondreront ? Peut-être alors comprendrons-nous enfin que toute cette broderie n’était qu’une tentative désespérée pour masquer l’horreur de notre condition. Les Égyptiens brodaient pour tromper la mort. Nous brodons pour tromper la vie. Mais la vie, cette grande couturière ironique, sait toujours défaire nos plus beaux ouvrages.
Analyse sémantique : le langage comme fil et comme aiguille
Le verbe « broder » est un mot traître, un mot qui ment par sa douceur même. Broder, c’est à la fois créer et tromper, embellir et trahir. Le langage, lui aussi, est une forme de broderie : nous prenons des mots, ces fils fragiles, et nous les tissons pour créer des histoires, des mythes, des mensonges. « Aurélie Mathigot brode la réalité » – cette phrase est déjà une broderie en soi, un titre qui promet une illusion, une œuvre qui se présente comme un miroir déformant.
Mais le langage, comme la broderie, est une arme à double tranchant. Il peut servir à masquer, mais aussi à révéler. Quand Céline écrit, il ne brode pas : il déchire. Il prend les mots et les plante comme des aiguilles dans la chair du monde. Son langage n’est pas une dentelle, mais une cicatrice. Et c’est là toute la différence : entre ceux qui brodent pour cacher, et ceux qui déchirent pour montrer.
La réalité, elle, n’a pas besoin de broderie. Elle est ce qu’elle est : cruelle, absurde, magnifique dans son horreur même. Mais nous, pauvres humains, nous ne supportons pas cette nudité. Alors nous brodons. Nous inventons des dieux, des héros, des happy ends. Nous transformons la boue en or, la douleur en poésie, la mort en métaphore. Et nous appelons cela de l’art.
Comportementalisme radical et résistance humaniste
Face à cette grande mascarade, que faire ? Faut-il continuer à broder, à enjoliver, à mentir ? Ou faut-il, au contraire, prendre les ciseaux et tout défaire ? Le comportementalisme radical, cette science froide qui réduit l’homme à un ensemble de réactions conditionnées, nous dit que nous ne sommes que des machines à broder, des automates programmés pour créer des illusions. Mais l’humanisme, cette vieille chimère, nous rappelle que nous sommes aussi capables de vérité, de révolte, de lucidité.
Aurélie Mathigot, en brodant la réalité, joue le jeu de l’illusion. Mais son geste même est une forme de résistance : en créant des mondes en miniature, elle révèle, par contraste, l’absurdité du monde réel. Son art est un miroir tendu vers nous, un miroir qui nous demande : « Et toi, que brodes-tu ? Quelles illusions te racontes-tu pour supporter l’insupportable ? »
La vraie résistance, ce n’est pas de refuser de broder. C’est de broder en sachant que les fils se rompront, que les motifs se déferont, que la réalité, toujours, aura le dernier mot. C’est d’accepter de créer en sachant que toute création est une illusion, mais une illusion nécessaire, une illusion qui nous permet de tenir debout dans un monde qui n’a aucun sens.
Alors brodons, oui. Mais brodons avec des fils de fer, avec des aiguilles rouillées, avec des motifs qui saignent. Brodons la réalité, mais brodons-la jusqu’à l’os, jusqu’à ce que la vérité perce à travers les trous du tissu. Et quand la broderie sera terminée, quand les fils seront rompus, peut-être alors verrons-nous enfin le monde tel qu’il est : nu, cruel, et d’une beauté insoutenable.
— Broderies de l’aube, fils d’or sur la plaie,
L’homme, ce singe fou, coud son propre linceul.
Il brode des dieux morts, des amours en lambeaux,
Et rit, et pleure, et saigne sous l’aiguille cruelle.
Les murs de la caverne, hier, saignaient encore,
Des bisons, des mains d’ombre, un cri dans la nuit.
Aujourd’hui, c’est l’écran qui saigne en pixels d’or,
Des visages lissés, des sourires sans bruit.
Ô brodeuses du vide, ô tisseuses de vent,
Vos doigts agiles mentent, vos fils sont des pièges.
Vous cousez des paradis sur des enfers brûlants,
Mais la mort, grande couturière, défait vos ouvrages.
Et quand tout sera défait, quand les fils seront rompus,
Quand les motifs auront fondu dans la cendre et la boue,
Peut-être alors verrons-nous, dans la lumière crue,
Que la réalité n’était qu’un tissu troué.