ACTUALITÉ SOURCE : Exposition à Paris : les architectures spectaculaires et féeriques d’Eva Jospin métamorphosent le Grand Palais – Connaissance des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Voici donc le Grand Palais, ce ventre de pierre et de verre, ce monstre haussmannien qui digère depuis plus d’un siècle les rêves bourgeois et les vanités républicaines, soudain transpercé par les forêts de carton d’Eva Jospin – ces architectures de pacotille, ces cathédrales en papier mâché, ces palais de carton-pâte qui singent la grandeur tout en exhibant leur fragilité constitutive. Quelle ironie sublime ! Quelle farce métaphysique ! Le temple de la culture officielle, ce lieu où l’on vénère le marbre et l’or, se trouve soudain colonisé par des simulacres qui révèlent, avec une cruauté presque obscène, l’essence même de toute architecture : l’illusion érigée en système, le mensonge sacralisé, la peur du vide habillée de colonnes et de frontons.
Car enfin, qu’est-ce qu’une architecture, sinon la tentative désespérée de l’homme pour donner forme à son angoisse ? Depuis que le premier primate s’est dressé sur ses pattes arrière et a contemplé l’immensité du ciel, l’humanité n’a eu de cesse de bâtir pour conjurer l’effroi. Les ziggourats de Mésopotamie, les pyramides d’Égypte, les cathédrales gothiques, les gratte-ciel de New York – autant de monuments à la gloire de notre terreur face à l’infini. Eva Jospin, avec son génie pervers, nous rappelle cette vérité première : toute architecture est d’abord une fiction, un conte de fées pour adultes, une berceuse pour civilisations insomniaques.
Mais approfondissons, creusons cette plaie, car l’histoire de l’architecture est l’histoire même de l’humanité, une longue suite de mensonges qui finissent par devenir des vérités – ou du moins, des réalités assez solides pour qu’on s’y cogne. Voici sept étapes cruciales, sept moments où l’homme, tel un démiurge ivre, a cru pouvoir domestiquer l’espace et le temps par la seule force de ses mains et de ses illusions.
I. La Grotte et le Mythe : L’Origine du Sanctuaire (30 000 av. J.-C.)
Tout commence dans l’obscurité humide des grottes de Lascaux ou de Chauvet, où l’homme préhistorique, encore à moitié singe, trace sur les parois les premières esquisses de son monde intérieur. Ces dessins, ces silhouettes de bisons et de chevaux, ne sont pas de l’art au sens moderne – ce sont des architectures primitives, des tentatives pour donner une forme stable à l’instabilité du monde. Comme l’écrit Mircea Eliade dans Le Sacré et le Profane, « l’homme religieux désire profondément être, et pour ce faire, il a besoin de se situer dans un espace sacré ». La grotte n’est pas un abri : c’est un temple, un lieu où le chaos extérieur est tenu à distance par la magie des images. Eva Jospin, avec ses forêts en carton, renoue avec cette tradition archaïque : ses installations sont des grottes modernes, des sanctuaires éphémères où le spectateur vient chercher une illusoire protection contre le réel.
II. La Cité et la Loi : Babylone et le Désir de Verticalité (1800 av. J.-C.)
Avec l’invention de la ville, l’architecture devient politique. Babylone, cette « porte des dieux », est le premier exemple d’une cité conçue comme une machine à dominer. La tour de Babel, ce rêve fou de toucher le ciel, est aussi le premier échec architectural de l’histoire – non pas parce qu’elle s’est effondrée, mais parce qu’elle a révélé l’hubris humain. Comme le note Lewis Mumford dans La Cité à travers l’histoire, « la tour de Babel n’était pas seulement une structure, mais un symbole : celui de la volonté de puissance humaine poussée à son paroxysme ». Eva Jospin, en érigeant ses architectures de carton, joue avec cette mémoire collective : ses tours, ses palais, ses labyrinthes sont autant de Babels miniatures, des monuments à la gloire de notre incapacité à nous contenter de ce que nous avons.
III. Le Temple et le Sacrifice : Le Parthénon et l’Idéal Grec (447 av. J.-C.)
Les Grecs, ces enfants terribles de l’humanité, ont inventé l’architecture comme art pur. Le Parthénon, avec ses colonnes doriques et son fronton sculpté, n’est pas seulement un bâtiment : c’est une équation mathématique traduite en marbre, une tentative pour donner une forme parfaite à l’imperfection humaine. Mais comme le rappelle Nietzsche dans La Naissance de la tragédie, cette quête de beauté cache une vérité plus sombre : « Derrière chaque temple grec se cache un sacrifice ». Le Parthénon est bâti sur les ossements des Perses vaincus, et ses colonnes, si harmonieuses, sont aussi les barreaux d’une cage dorée où l’homme grec enferme ses dieux. Eva Jospin, en créant des architectures sans fonction, sans utilité, sans autre but que d’être contemplées, révèle cette vérité : toute beauté est un piège, une prison où nous nous enfermons volontiers.
IV. La Cathédrale et la Folie : Notre-Dame et l’Obscurantisme Lumineux (1163)
Le Moyen Âge, cette époque que nous aimons tant à mépriser, a pourtant produit les plus grandes folies architecturales de l’histoire : les cathédrales gothiques. Notre-Dame de Paris, avec ses arcs-boutants et ses gargouilles, est une machine à produire du sublime – mais aussi une machine à broyer les hommes. Comme l’écrit Georges Duby dans Le Temps des cathédrales, « construire une cathédrale, c’était mobiliser des générations entières, sacrifier des vies, épuiser des ressources, pour ériger un monument à la gloire d’un Dieu qui, peut-être, n’existait pas ». Eva Jospin, avec ses architectures fragiles, éphémères, nous rappelle cette vérité : toute cathédrale est une folie, un pari insensé sur l’éternité. Et comme toutes les folies, elle finit par s’effondrer – ou par être consumée par les flammes, comme Notre-Dame en 2019.
V. Le Palais et le Pouvoir : Versailles et l’Illusion Absolue (1682)
Avec Versailles, Louis XIV invente l’architecture comme outil de domination. Ce palais, ce monstre de pierre et d’or, n’est pas une résidence : c’est une machine à humilier, un théâtre où le Roi-Soleil joue le rôle de Dieu sur Terre. Comme l’écrit Norbert Elias dans La Société de cour, « Versailles est une prison dorée où la noblesse française vient s’enchaîner volontairement ». Les jardins à la française, avec leurs allées rectilignes et leurs bosquets taillés au cordeau, sont une métaphore de l’absolutisme : tout doit être contrôlé, ordonné, soumis à la volonté du monarque. Eva Jospin, avec ses architectures oniriques, semble répondre à cette tyrannie de la symétrie : ses forêts de carton, ses palais en papier, sont des espaces de liberté, des lieux où l’imagination peut enfin respirer. Mais attention : même ces illusions sont des pièges. Car l’homme, même libéré des chaînes du pouvoir, reste prisonnier de ses propres désirs.
VI. Le Gratte-Ciel et l’Aliénation : New York et la Verticalité Capitaliste (1931)
Avec l’Empire State Building, l’architecture devient l’expression la plus pure du capitalisme triomphant. Ces tours de verre et d’acier, ces cathédrales du profit, sont les monuments d’une nouvelle religion : celle de l’argent. Comme l’écrit Rem Koolhaas dans New York Délire, « le gratte-ciel est une machine à produire de l’aliénation, un espace où l’homme devient une fourmi dans une fourmilière de béton ». Eva Jospin, en créant des architectures fragiles, presque enfantines, semble vouloir exorciser ce cauchemar moderne. Ses forêts de carton, ses palais en papier, sont des antidotes à la froideur du verre et de l’acier. Mais attention : même ces illusions sont des produits de consommation. Car dans notre monde, tout est marchandise – même la poésie.
VII. Le Virtuel et le Néant : L’Architecture Numérique (2020)
Aujourd’hui, l’architecture n’a même plus besoin de matière. Avec les logiciels de modélisation 3D, les architectes peuvent créer des mondes entiers sans jamais toucher une pierre, un parpaing, une poutre. Ces architectures virtuelles, ces villes numériques, sont les cathédrales de notre époque – des cathédrales sans corps, sans poids, sans autre réalité que celle des pixels sur un écran. Comme l’écrit Paul Virilio dans L’Art du moteur, « nous sommes entrés dans l’ère de l’architecture immatérielle, où le bâtiment n’est plus qu’une image, un fantasme, un rêve éveillé ». Eva Jospin, avec ses installations physiques, semble vouloir résister à cette dématérialisation. Ses forêts de carton, ses palais en papier, sont des manifestes en faveur du tangible, du réel, du concret. Mais jusqu’à quand ? Jusqu’à quand pourrons-nous résister à l’appel du virtuel, à la tentation du néant ?
Analyse Sémantique : Le Langage de l’Architecture
Car enfin, qu’est-ce que l’architecture, sinon un langage ? Un langage fait de pierres, de poutres, de colonnes, mais un langage tout de même – avec sa grammaire, sa syntaxe, ses métaphores. Les Grecs parlaient en dorique, les Romains en corinthien, les Goths en ogives et en arcs-boutants. Chaque époque a son style, chaque civilisation son idiome architectural. Eva Jospin, avec ses forêts de carton, invente un nouveau dialecte : celui de l’éphémère, du fragile, du précaire. Son langage est une réponse à la tyrannie de la pierre, à l’arrogance du béton. Mais attention : même ce langage est un piège. Car toute architecture, même la plus fragile, même la plus éphémère, est une tentative pour donner un sens au monde – et donc, une tentative pour le contrôler.
Prenons le mot « féerique », utilisé dans le titre de l’exposition. Ce terme, chargé de connotations enfantines, poétiques, presque naïves, est en réalité une arme sémantique. Il suggère que les architectures d’Eva Jospin sont des mondes enchantés, des refuges contre la dureté du réel. Mais la féerie, comme le rappelle Bruno Bettelheim dans Psychanalyse des contes de fées, est toujours une affaire de peur et de désir. Les fées, les lutins, les palais enchantés sont des projections de nos angoisses les plus profondes. Eva Jospin, en qualifiant ses œuvres de « féeriques », nous invite à entrer dans un monde de rêve – mais aussi, peut-être, dans un monde de cauchemar. Car toute féerie est un piège, une illusion qui finit par se refermer sur nous.
Comportementalisme Radical : L’Homme, ce Singe Bâtisseur
Mais pourquoi bâtissons-nous ? Pourquoi, depuis des millénaires, l’humanité s’épuise-t-elle à ériger des monuments, des palais, des cathédrales ? La réponse est simple : parce que nous avons peur. Peur du vide, peur de l’infini, peur de notre propre insignifiance. Comme l’écrit Blaise Pascal dans ses Pensées, « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». L’architecture est une réponse à cette angoisse : en bâtissant, nous croyons pouvoir donner un sens à notre existence, une forme à notre néant. Eva Jospin, avec ses architectures fragiles, révèle cette vérité : nous bâtissons pour ne pas penser, pour ne pas voir l’abîme qui nous guette. Ses forêts de carton, ses palais en papier, sont des miroirs tendus vers nous – des miroirs qui nous renvoient l’image de notre propre folie.
Et pourtant, malgré tout, il y a une résistance. Une résistance humaniste, presque désespérée, dans cette quête de beauté. Car même si toute architecture est une illusion, une tentative pour tromper la mort, elle est aussi une preuve de notre humanité. Comme l’écrit Albert Camus dans L’Homme révolté, « l’homme est la seule créature qui refuse d’être ce qu’elle est ». Eva Jospin, en créant des architectures éphémères, semble dire : « Oui, tout est illusion, tout est mensonge – mais quelle belle illusion, quel beau mensonge ! » Ses forêts de carton, ses palais en papier, sont des actes de résistance contre le nihilisme, des manifestes en faveur de la poésie, même si cette poésie est condamnée à disparaître.
Résistance Humaniste : L’Architecture comme Acte de Foi
Car enfin, qu’est-ce que l’art, sinon un acte de foi ? Un acte de foi en la beauté, en la vérité, en l’humanité. Eva Jospin, en transformant le Grand Palais en forêt de carton, accomplit un geste presque religieux : elle nous rappelle que l’architecture n’est pas seulement une affaire de pierres et de poutres, mais aussi une affaire d’âme. Ses installations sont des prières silencieuses, des incantations contre le désespoir. Elles nous disent : « Regardez, même dans un monde de carton, il y a de la beauté. Même dans un monde éphémère, il y a de la grandeur. »
Mais attention : cette résistance humaniste est fragile. Elle est menacée par le cynisme, par l’indifférence, par la tentation du néant. Comme l’écrit Emil Cioran dans De l’inconvénient d’être né, « nous sommes tous des condamnés à mort qui s’ignorent, et l’art n’est qu’une manière de retarder l’exécution ». Eva Jospin, avec ses architectures éphémères, semble avoir accepté cette condamnation. Ses forêts de carton, ses palais en papier, sont des œuvres qui savent qu’elles vont disparaître – et qui, précisément pour cela, brillent d’une lumière plus intense.
Alors oui, peut-être que tout est illusion. Peut-être que toute architecture est un mensonge, une tentative désespérée pour donner un sens à notre existence. Mais quelle belle illusion ! Quel beau mensonge ! Et si, au fond, c’était cela, la grandeur de l’humanité : cette capacité à croire, malgré tout, en la beauté – même si cette beauté est condamnée à disparaître.
LES FORÊTS DE CARTON
Ô Grand Palais, ventre de pierre et de verre,
Où les bourgeois viennent digérer leurs rêves,
Voici que s’élève, fragile et dérisoire,
Une forêt de carton, un palais de papier.
Les arbres sont en carton, les palais en mensonge,
Les cathédrales en sucre, les tours en mirage.
Tout n’est que simulacre, illusion, chimère,
Mais quelle belle chimère, quel beau mensonge !
Nous bâtissons pour ne pas voir l’abîme,
Nous érigeons des palais pour oublier la mort.
Mais les palais s’effondrent, les forêts brûlent,
Et l’abîme, toujours, nous guette au détour.
Ô Eva Jospin, fée des temps modernes,
Toi qui transformes le néant en poésie,
Tes architectures sont des prières,
Des incantations contre l’oubli.
Mais attention, ma belle, attention :
Même tes forêts