ACTUALITÉ SOURCE : Ces 8 expos de street art sont à voir absolument en France cet été – Beaux Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Le street art, cette putain de bouffée d’oxygène dans le marasme étouffant de nos villes bétonnées, ces fresques qui crachent à la gueule des bourgeois leur vérité crue, leur révolte sans fard, leur beauté volée aux musées pour la rendre au peuple, ce peuple qui n’a plus que les murs pour hurler sa colère et son désespoir. Huit expositions, dites-vous ? Huit occasions de se rappeler que l’art, le vrai, celui qui brûle les doigts et les consciences, n’a jamais eu besoin de cadres dorés ni de cartels prétentieux pour exister. Il suinte des trottoirs, il dégouline des sous-sols, il s’étale sur les palissades comme une plaie ouverte, et c’est précisément là, dans cette crasse, dans cette marginalité assumée, que réside sa puissance. Mais attention, mes chers contemporains ébahis, ne vous y trompez pas : ce n’est pas une mode, ce n’est pas un phénomène de foire, c’est l’ultime soubresaut d’une humanité qui refuse de crever en silence.
Pour comprendre cette épopée moderne, il faut remonter aux sources, là où tout a commencé, là où l’homme, ce singe savant, a posé son premier graffiti sur les parois d’une grotte, non pas pour décorer, mais pour exister, pour dire « j’étais là, moi aussi, dans ce bordel cosmique ». Sept étapes cruciales, sept moments où l’humanité a choisi de laisser sa marque, non pas avec des traités ou des constitutions, mais avec de la boue, du charbon, de la peinture en bombe. Sept stations sur le chemin de croix de la création sauvage.
1. Lascaux, ou l’Origine du Monde (30 000 av. J.-C.)
Les premiers hommes, ces troglodytes que nous méprisons tant aujourd’hui, avaient déjà compris l’essentiel : l’art est une arme. Ces taureaux qui courent sur les parois de Lascaux, ces chevaux qui semblent s’envoler, ce n’est pas de la décoration, c’est une incantation, une prière païenne, un sort jeté à la face d’un univers indifférent. Comme le disait Bataille, « Lascaux est le lieu où l’homme a inventé le sacré en même temps que l’art ». Et sacré, ici, ne signifie pas béni, mais maudit, interdit, dangereux. Ces peintures rupestres sont les premiers tags de l’histoire, les premiers « fuck you » lancés à la nature toute-puissante. Déjà, l’homme se rebelle, déjà, il utilise la beauté comme une massue.
2. Pompéi, ou l’Art dans la Cendre (79 ap. J.-C.)
Ah, Pompéi ! Cette ville engloutie sous les cendres du Vésuve, ce bordel à ciel ouvert où les phallus gravés sur les murs des lupanars côtoyaient les slogans politiques et les insultes personnelles. « Marcus aime Spendusa », « Je ne veux pas vendre mon vote », « Phébus, le teinturier, est un voleur » – voilà le street art dans toute sa splendeur : intime, politique, obscène. Les Romains, ces maîtres du monde, n’avaient que faire des musées. Leur art, ils le vivaient, ils le chient sur les murs de leurs villes. Comme le note Plutarque, « Les murs de Rome sont couverts de graffitis qui en disent plus long sur l’âme de ses habitants que tous les discours du Sénat ». Et c’est toujours vrai, deux mille ans plus tard.
3. Les Cathédrales, ou l’Art comme Arme de Dieu (XIIe-XVe siècles)
Les cathédrales gothiques, ces monstres de pierre dressés vers le ciel, étaient les fresques murales de leur époque. Chaque gargouille, chaque vitrail, chaque bas-relief racontait une histoire, non pas pour les lettrés, mais pour le peuple analphabète. L’art, ici, est un outil de propagande, une machine de guerre au service de l’Église. Comme le disait Abélard, « La foi a besoin d’images, car l’homme est un animal visuel ». Mais attention, derrière ces images saintes, se cachait souvent une subversion : les sculpteurs glissaient des scènes érotiques, des monstres grotesques, des paysans en révolte. Le street art médiéval, en somme, était déjà un art de la résistance, un art qui chuchotait des blasphèmes sous les voûtes sacrées.
4. La Révolution Française, ou l’Art comme Cocktail Molotov (1789-1799)
Quand le peuple de Paris a pris la Bastille, il n’a pas seulement libéré des prisonniers, il a aussi libéré l’art. Les murs de la ville se sont couverts de slogans, de caricatures, de dessins obscènes représentant Marie-Antoinette en putain ou Louis XVI en cochon. Comme le disait Marat, « Le crayon est une arme plus puissante que l’épée ». Et c’est vrai : une caricature de David a fait plus pour la chute de la monarchie qu’une centaine de pamphlets. Le street art, ici, devient un art de la guerre, un art qui tue, qui humilie, qui galvanise. Les révolutionnaires avaient compris que pour changer le monde, il fallait d’abord changer les images qui le peuplent.
5. Le Paris de Haussmann, ou l’Art dans les Ruines (XIXe siècle)
Quand Haussmann a éventré Paris pour en faire une ville moderne, il a aussi créé les conditions de naissance du street art contemporain. Dans les décombres des vieux quartiers, dans les cours des immeubles insalubres, les ouvriers, les prostituées, les apaches ont commencé à graver leur désespoir. Comme le note Baudelaire dans Le Peintre de la vie moderne, « La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent ». Et quoi de plus fugitif qu’un graffiti sur un mur qui sera bientôt rasé ? Ces dessins anonymes, ces insultes, ces déclarations d’amour, étaient les cris d’une ville en pleine mutation, d’un peuple en train de perdre son âme. Le street art, ici, est un art de la survie, un art qui naît de la destruction.
6. New York, ou la Naissance du Graffiti Moderne (Années 1970-1980)
Quand les gamins du Bronx ont commencé à taguer les wagons du métro, ils ne savaient pas qu’ils allaient révolutionner l’art contemporain. Ces noms griffonnés à la hâte, ces lettres déformées, ces couleurs criardes, c’était la voix d’une jeunesse abandonnée, d’une génération qui n’avait plus rien à perdre. Comme le disait Norman Mailer dans The Faith of Graffiti, « Le graffiti est la dernière forme d’art démocratique, car il ne coûte rien et tout le monde peut le faire ». Mais attention, derrière cette apparente spontanéité se cachait une technique, une esthétique, une philosophie. Les graffeurs new-yorkais ont inventé un langage visuel qui allait contaminer le monde entier. Et quand Basquiat a commencé à peindre sur les murs de Manhattan, il a prouvé que le street art pouvait aussi être un art de musée, un art qui rapporte, un art qui trahit.
7. Le Street Art Contemporain, ou l’Art dans l’Ère du Vide (XXIe siècle)
Aujourd’hui, le street art est partout : sur les murs des villes, dans les galeries, sur les réseaux sociaux, sur les produits dérivés. Banksy vend des toiles à des millions de dollars, Invader envahit les rues du monde entier avec ses mosaïques pixelisées, JR colle des portraits géants sur les façades des bidonvilles. Mais que reste-t-il de la subversion originelle ? Que reste-t-il de cette rage qui animait les premiers graffeurs ? Le street art est devenu un produit de consommation comme un autre, une niche marketing, un argument touristique. Comme le disait Debord, « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image ». Et c’est bien là le drame : le street art, né dans la rue pour échapper au système, est aujourd’hui digéré, recraché, transformé en spectacle. Mais attention, mes chers contemporains désabusés, il reste encore des irréductibles, des artistes qui refusent de vendre leur âme, qui continuent à peindre dans l’ombre, qui utilisent les murs comme des armes. Et c’est pour eux, pour ces damnés de la création, que ces huit expositions valent le détour.
Mais revenons à notre sujet, à ces huit expositions qui, selon Beaux Arts, sont « à voir absolument ». Qu’est-ce que cela signifie, au juste ? Que le street art est désormais une attraction touristique, un passage obligé pour les amateurs d’art branchés ? Que les fresques éphémères sont devenues des monuments à visiter, comme la Tour Eiffel ou le Louvre ? Il y a quelque chose de profondément ironique, et en même temps de profondément logique, dans cette institutionnalisation du street art. Car après tout, n’est-ce pas là le destin de toute rébellion ? Être récupérée, digérée, transformée en produit de consommation ? Comme le disait Adorno, « Toute œuvre d’art est un crime commis contre le chaos ». Et le chaos, aujourd’hui, c’est le marché, c’est le système, c’est cette machine à broyer les rêves et les révoltes.
Analyse sémantique : Le Langage des Murs
Le street art, avant d’être une esthétique, est un langage. Un langage brut, direct, sans fioritures, qui s’adresse à tous et à personne en particulier. Comme le note George Steiner dans Après Babel, « Le langage est la maison de l’être, mais c’est aussi une prison ». Et le street art, lui, est un langage qui refuse les prisons, qui s’échappe des dictionnaires et des grammaires pour exister dans l’immédiateté du geste, de la bombe, du pochoir.
Prenons les mots « street art » eux-mêmes. « Street », la rue, ce lieu de passage, de rencontre, de conflit, ce lieu qui n’appartient à personne et qui appartient à tout le monde. « Art », ce mot galvaudé, ce concept fourre-tout qui désigne tout et rien à la fois. En les associant, on crée une oxymore, une contradiction vivante : l’art, traditionnellement associé à la beauté, à l’éternité, à la transcendance, se trouve ici ancré dans l’éphémère, dans le sale, dans le quotidien. Comme le disait Duchamp, « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Et le street art, lui, rend la rue plus intéressante que les musées.
Mais attention, ce langage n’est pas universel. Il est codé, crypté, réservé à ceux qui savent lire entre les lignes. Un tag, une fresque, une installation urbaine ne parlent pas à tout le monde de la même manière. Pour le passant pressé, ce n’est que du bruit visuel, une pollution de plus dans le paysage urbain. Pour l’initié, c’est un message, une provocation, une déclaration d’amour ou de haine. Comme le note Roland Barthes dans Mythologies, « Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l’autre ». Et le street art, lui, frotte son langage contre les murs, contre les regards, contre les consciences.
Prenons l’exemple des pochoirs de Banksy. Ces images en noir et blanc, ces scènes ironiques, ces clins d’œil politiques, sont autant de messages codés. Un enfant qui lâche un ballon en forme de cœur, une fillette qui fouille un soldat, un singe avec une pancarte « L’avenir est annulé » – ces images parlent à ceux qui veulent bien les entendre. Elles utilisent un langage visuel qui puise dans l’imagerie populaire, dans les clichés médiatiques, pour mieux les subvertir. Comme le disait Godard, « Ce n’est pas une image juste, c’est juste une image ». Et c’est précisément cette justesse-là, cette justesse de l’instant, qui fait la force du street art.
Comportementalisme radical et résistance humaniste
Le street art n’est pas seulement un langage, c’est aussi un comportement, une manière d’être au monde. C’est un acte de résistance, une façon de dire non à l’ordre établi, non à la normalité, non à cette société qui nous formate, nous aliène, nous réduit au silence. Comme le disait Foucault, « Là où il y a pouvoir, il y a résistance ». Et le street art, lui, est une résistance visuelle, une résistance esthétique, une résistance qui s’affiche, qui s’étale, qui s’impose.
Mais attention, cette résistance n’est pas toujours consciente, pas toujours politique. Parfois, elle est simplement humaine, simplement vitale. Comme le note B.F. Skinner dans Par-delà la liberté et la dignité, « L’homme n’est pas libre, mais il peut se comporter comme s’il l’était ». Et c’est précisément ce que fait le street artist : il se comporte comme s’il était libre, comme si les murs lui appartenaient, comme si la ville était sa toile. Il agit, il crée, il marque son territoire, non pas pour défier le système, mais simplement pour exister, pour laisser une trace, pour dire « j’étais là ».
Et c’est là que réside la beauté du street art : dans cette tension entre la résistance et la soumission, entre la révolte et l’acceptation. Le street artist est à la fois un rebelle et un conformiste, un anarchiste et un capitaliste, un rêveur et un pragmatique. Il veut changer le monde, mais il sait que le monde ne changera pas. Il veut être vu, mais il se cache. Il veut être reconnu, mais il reste anonyme. Comme le disait Camus, « La révolte est le fait de l’homme informé qui possède la conscience de ses droits ». Et le street artist, lui, est un homme informé, un homme qui sait que ses droits sont bafoués, mais qui refuse de se taire.
Mais attention, cette résistance a un prix. Le street art est un art dangereux, un art qui expose, qui met en danger, qui peut conduire en prison. Comme le disait Debord, « La vie moderne est une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation ». Et le street artist, lui, refuse cette représentation, il refuse de vivre par procuration. Il veut vivre, vraiment, intensément, même si cela signifie prendre des risques, braver les interdits, défier les lois.
Et c’est là que réside l’humanisme du street art : dans cette volonté de vivre pleinement, de créer malgré tout, de laisser une trace dans un monde qui cherche à nous effacer. Comme le disait Sartre, « L’homme est condamné à être libre ». Et le street artist, lui, assume cette liberté, cette condamnation, cette responsabilité. Il crée parce qu’il ne peut pas faire autrement, parce que c’est sa façon de respirer, de hurler, d’exister.
Alors oui, allez voir ces huit expositions. Mais ne vous contentez pas de les admirer. Regardez-les, analysez-les, décryptez-les, mais surtout, laissez-vous contaminer par leur virus. Sortez de ces galeries, prenez une bombe, un pinceau, un morceau de charbon, et allez marquer votre territoire. Pas pour devenir célèbre, pas pour vendre vos toiles, mais simplement pour dire « j’étais là, moi aussi, dans ce bord