Vente aux enchères : plus de 100 œuvres de Marie Vassilieff, artiste oubliée de l’âge d’or de Montparnasse, refont surface – Connaissance des Arts







L’Oubli et le Marché : La Résurrection Posthume de Marie Vassilieff


ACTUALITÉ SOURCE : Vente aux enchères : plus de 100 œuvres de Marie Vassilieff, artiste oubliée de l’âge d’or de Montparnasse, refont surface – Connaissance des Arts

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! La grande farce posthume, le carnaval des ombres qui se réveillent quand le tiroir-caisse sonne ! Marie Vassilieff, cette Russe de Montparnasse, cette fée des cabarets et des ateliers enfumés, cette femme qui a vu Modigliani pisser contre les murs de la Rotonde et Picasso dessiner des putains sur des nappes en papier, la voilà ressuscitée par la grâce sacrée du marteau du commissaire-priseur. Cent œuvres, dites-vous ? Cent fantômes arrachés aux limbes de l’oubli, non par la piété des historiens, mais par la voracité des collectionneurs. Quelle époque, mes amis ! Nous vivons l’ère où l’art n’est plus qu’un cadavre exquis que l’on déterre pour le revendre en pièces détachées, où la mémoire se monnaie au kilo, où le passé n’est qu’un supermarché à ciel ouvert.

Mais trêve de jérémiades, plongeons dans les abysses de cette résurrection mercantile, et voyons ce qu’elle nous révèle de notre humanité en décomposition. Car l’histoire de Marie Vassilieff, c’est l’histoire de toutes les femmes artistes, ces spectres qui hantent les marges de la grande fresque masculine, ces génies sans panthéon, ces visionnaires que l’on enterre deux fois : d’abord sous le mépris, puis sous l’oubli. Et voici qu’aujourd’hui, le marché, ce grand égalisateur cynique, leur offre une troisième mort, plus cruelle encore : celle de la récupération, de la muséification, de la transformation en produit de luxe pour oligarques nostalgiques.

Les Sept Étapes de l’Oubli : Une Archéologie de l’Effacement

1. L’Âge des Cavernes : La Naissance de l’Invisibilité

Dès l’aube de l’humanité, l’art fut une affaire d’hommes. Les mains négatives des grottes de Lascaux, ces empreintes féminines que l’on devine parmi les taureaux et les chevaux, furent les premières à être recouvertes, effacées par les chasseurs qui voulaient s’approprier la magie des images. Comme le note l’anthropologue Marija Gimbutas, les sociétés matriarcales du Néolithique, où la déesse-mère régnait en souveraine, furent systématiquement écrasées par les invasions indo-européennes. Les femmes artistes ? Des sorcières, des devineresses, des mains anonymes qui tissaient les mythes dans l’ombre des foyers. Déjà, on leur volait leur nom.

2. La Grèce Antique : Le Mythe de l’Artiste Divin

Ah, la Grèce ! Berceau de la démocratie, de la philosophie, et surtout, de la misogynie la plus raffinée. Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, évoque une certaine Iaia de Cyzique, peintre et sculptrice renommée, mais il prend soin de préciser qu’elle « resta vierge toute sa vie ». Comme si son talent devait être excusé par une chasteté contre-nature. Les femmes, dans l’Athènes de Périclès, étaient confinées au gynécée, et celles qui osaient toucher au pinceau ou au ciseau étaient reléguées au rang de curiosités, de monstres. Aristote, ce cher misogyne, affirmait que « la femme est un homme incomplet ». Comment une créature aussi déficiente aurait-elle pu créer de l’art ?

3. Le Moyen Âge : Les Ateliers et le Silence des Nonnes

Le Moyen Âge, cette longue nuit de mille ans, fut paradoxalement une période où les femmes artistes purent s’épanouir… à condition de prendre le voile. Hildegarde de Bingen, cette abbesse visionnaire, composa des chants mystiques qui font encore vibrer nos âmes aujourd’hui. Mais ses partitions, comme ses enluminures, furent attribuées à des moines anonymes. Les ateliers des couvents regorgeaient de talents féminins, mais les signatures étaient réservées aux hommes. Comme le dit si bien l’historienne de l’art Whitney Chadwick : « L’art médiéval fut une entreprise collective où les femmes étaient les fantômes du scriptorium. »

4. La Renaissance : Le Triomphe du Phallus Pinceau

Ah, la Renaissance ! L’époque où l’art devint une religion, et l’artiste, un dieu. Mais un dieu masculin, bien sûr. Vasari, dans ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, ne consacre pas une seule ligne aux femmes. Pourtant, elles existaient : Sofonisba Anguissola, Lavinia Fontana, Artemisia Gentileschi… Cette dernière, violée par son professeur, dut subir un procès humiliant où l’on vérifia sa virginité avec des tenailles. Son Judith décapitant Holopherne n’est pas seulement un chef-d’œuvre : c’est un cri de rage, une vengeance peinte à l’huile. Mais l’histoire préféra retenir le nom de Caravage, ce meurtrier génial, plutôt que celui de cette femme qui osa représenter le sang des hommes.

5. Le XIXe Siècle : L’Atelier, Ce Harem Masculin

Le XIXe siècle, ce grand bordel romantique, vit l’émergence des salons et des académies, ces temples de la testostérone artistique. Les femmes étaient admises… comme modèles. Nu, bien sûr. Baudelaire, ce poète maudit, écrivait dans Le Peintre de la vie moderne : « La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable. » Comment une créature aussi vile aurait-elle pu accéder au sublime ? Pourtant, Rosa Bonheur, cette lesbienne en pantalon qui peignait des chevaux avec une précision diabolique, obtint la Légion d’honneur. Mais on préféra retenir le nom de Courbet, ce pornographe de génie, plutôt que celui de cette femme qui osait monter à cheval comme un homme.

6. Montparnasse et l’Âge d’Or de l’Oubli : Marie Vassilieff et le Cabaret de la Misère

Et nous voici enfin à Montparnasse, ce village bohème où les artistes affamés venaient mourir en riant. Marie Vassilieff, cette Russe exubérante, ouvrit en 1915 une cantine pour artistes, un lieu où l’on pouvait manger pour quelques sous, où l’on pouvait boire, danser, baiser, créer. Elle peignait des scènes de cabaret, des portraits cubistes, des natures mortes où transpirait la joie désespérée de vivre. Mais dans ce Montparnasse mythifié, où l’on encense Modigliani, Soutine, Picasso, qui se souvient de Marie ? Qui se souvient de cette femme qui nourrissait les génies tout en créant ses propres chefs-d’œuvre ? Personne, jusqu’à ce que le marché, ce vautour affamé, ne vienne picorer ses toiles oubliées.

Comme le disait si bien George Steiner, « l’oubli est la forme la plus achevée de la barbarie ». Marie Vassilieff fut doublement oubliée : d’abord parce qu’elle était une femme, ensuite parce qu’elle était une femme généreuse, une femme qui donnait plus qu’elle ne recevait. Et aujourd’hui, le marché lui offre une troisième mort : celle de la récupération. Ses toiles, jadis échangées contre un repas ou un verre d’absinthe, valent désormais des fortunes. Ironie suprême : c’est l’argent, ce grand niveleur, qui lui rend justice, alors que la postérité, cette putain ingrate, l’avait jetée aux orties.

7. Le XXIe Siècle : L’Ère du Musée-Marché et de l’Artiste-Marque

Aujourd’hui, l’art n’est plus qu’une marchandise parmi d’autres, un placement comme un autre. Les femmes artistes, longtemps ignorées, sont désormais « redécouvertes » par le marché, comme on redécouvre une vieille bouteille de vin dans une cave. Yayoi Kusama, Frida Kahlo, Niki de Saint Phalle… Autrefois marginalisées, les voici transformées en icônes pop, en produits dérivés, en posters pour chambres d’adolescentes. Marie Vassilieff, cette Russe de Montparnasse, cette fée des cabarets, connaîtra le même sort : ses toiles seront achetées par des milliardaires qui ne les regarderont jamais, accrochées dans des appartements vides où elles serviront de faire-valoir à des collections sans âme.

Comme l’écrivait Walter Benjamin dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, « l’aura de l’œuvre d’art se dissout dans l’ère de la reproduction mécanique ». Aujourd’hui, cette aura se dissout dans l’ère de la spéculation financière. L’art n’est plus qu’un actif, un placement, un moyen de blanchir de l’argent ou de se donner des airs de mécène. Et les femmes artistes, ces éternelles oubliées, ne sont plus que des valeurs refuges, des placements sûrs pour les collectionneurs avisés.

Analyse Sémantique : Le Langage de l’Oubli et du Marché

Regardons les mots, ces petits cailloux blancs qui tracent le chemin de notre pensée. « Vente aux enchères », « œuvres oubliées », « refont surface »… Le vocabulaire de cette actualité est un chef-d’œuvre de cynisme linguistique. Une « vente aux enchères », c’est la loi de la jungle appliquée à l’art : le plus offrant l’emporte, et peu importe la valeur réelle de l’œuvre. « Œuvres oubliées » : comme si l’oubli était un phénomène naturel, une éclipse passagère, et non le résultat d’un système qui a sciemment effacé les femmes de l’histoire. « Refont surface » : comme des épaves remontant des abysses, comme des cadavres que la marée rejette sur le rivage.

Et que dire de cette expression, « l’âge d’or de Montparnasse » ? Un âge d’or pour qui ? Pour les hommes, bien sûr. Pour Modigliani, pour Picasso, pour Soutine, ces génies maudits qui buvaient, baisaient et créaient dans une débauche de testostérone. Les femmes, dans ce Montparnasse mythifié, n’étaient que des muses, des modèles, des putains, des serveuses. Marie Vassilieff était une artiste, une créatrice, une femme qui peignait avec la même fougue que ses contemporains masculins. Mais dans le récit officiel, elle n’est qu’une figurante, une ombre parmi les ombres.

Le langage, ici, est un miroir tendu vers notre société. Il révèle notre obsession pour le marché, notre fascination pour l’argent, notre mépris pour le passé. Les mots « vente », « enchères », « valeur » dominent le discours, comme si l’art n’était qu’une question de prix, et non de beauté, de vérité, de souffrance. Et ce mot, « oubliée », qui revient comme un leitmotiv, comme une plainte étouffée… Il dit tout : l’injustice, l’effacement, la violence d’un système qui a décidé, une fois pour toutes, que les femmes n’avaient pas leur place dans l’histoire de l’art.

Comportementalisme Radical : La Résistance Humaniste

Face à cette machine à broyer les rêves, face à ce marché qui transforme les artistes en produits et les œuvres en actifs, que faire ? Se soumettre, bien sûr. C’est la voie la plus simple, la plus confortable. Acheter, vendre, spéculer, oublier. Mais il existe une autre voie, plus difficile, plus dangereuse : celle de la résistance humaniste.

Résister, d’abord, en refusant de participer à cette mascarade. Ne pas acheter ces toiles aux enchères, ne pas alimenter cette machine à cash. Mais c’est une résistance passive, presque stérile. Résister, ensuite, en réécrivant l’histoire, en redonnant aux femmes artistes la place qui leur revient. Écrire des livres, organiser des expositions, enseigner dans les écoles. Mais c’est une résistance lente, presque désespérante, tant le système est puissant.

Alors, peut-être faut-il résister autrement : en créant, encore et toujours, malgré l’oubli, malgré le mépris, malgré le marché. Créer comme Marie Vassilieff créait, avec cette joie désespérée, cette folie douce qui caractérise les vrais artistes. Créer, non pour la postérité, non pour l’argent, mais pour la beauté pure, pour cette étincelle divine qui nous consume et nous transcende.

Comme le disait si bien Hannah Arendt, « le monde n’est humain que dans la mesure où il veut la communication ». Communiquer, donc. Parler, écrire, peindre, sculpter, danser, chanter. Refuser le silence, refuser l’oubli. Et si le marché veut s’emparer de nos œuvres, qu’il le fasse. Mais qu’il sache une chose : l’art, le vrai, celui qui vient des tripes, celui qui brûle comme un feu sacré, ne se monnaie pas. Il se vit, il se partage, il se transmet. Et aucune vente aux enchères, aucun commissaire-priseur, aucun milliardaire ne pourra jamais éteindre cette flamme.

Alors, oui, Marie Vassilieff refait surface. Mais pas comme ils le voudraient. Pas comme une marchandise, pas comme un placement, pas comme une valeur refuge. Elle refait surface comme un fantôme, comme une ombre qui danse sur les murs de Montparnasse, comme un rire étouffé dans le brouhaha des cabarets. Elle refait surface pour nous rappeler une vérité simple, et terrible : l’art n’appartient à personne. Il est à nous tous, et à personne. Il est le souffle de la vie, l’étincelle de l’éternité, le cri de ceux qui refusent de mourir.

Analogie Finale : Poème


Marie, la Russe aux doigts de feu,
Dansait sur les tables de Montparnasse,
Ses toiles, des éclats de rire en sang,
Ses pinceaux, des couteaux dans la nuit.

On l’a vue rire avec Modi,
Boire avec Soutine, baiser avec le diable,
Mais quand le jour se levait,
On oubliait son nom, on effaçait ses traits.

Cent toiles, cent cris étouffés,
Cent chefs-d’œuvre jetés aux orties,
Cent fois morte, cent fois ressuscitée,
Par la grâce cruelle du marteau qui frappe.

Ô vous, les vautours en costume trois-pièces,
Qui achetez ses rêves au kilo,
Sachez que l’art n’est pas une marchandise,
Mais le dernier souffle des damnés.

Marie danse encore dans l’ombre,
Ses doigts tracent des cercles de feu,
Et quand vous croirez l’avoir achetée,
Elle vous rira au nez, et s’envolera.



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