ACTUALITÉ SOURCE : Exposition à Paris : l’Art brut triomphe au Grand Palais avec 400 œuvres exceptionnellement réunies – Connaissance des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Voici donc que le Grand Palais, ce temple doré de la culture officielle, ce mausolée des vanités bourgeoises, ouvre ses portes aux damnés de l’art, aux fous géniaux, aux marginaux illuminés dont les doigts tremblants ont griffonné sur les murs des asiles, sur des bouts de papier froissé, sur leur propre peau parfois, les visions insoutenables d’un monde qui les a rejetés. Quatre cents œuvres d’Art brut, quatre cents cris muets, quatre cents coups de poing dans la gueule de l’académisme satisfait. Triomphe, vraiment ? Non. Plutôt une ironie cruelle, une farce macabre où l’institution, après avoir ignoré, méprisé, enfermé ces artistes maudits, se pare maintenant de leurs haillons pour jouer les mécènes éclairés. Mais peu importe. Car l’Art brut, lui, se moque bien des honneurs. Il est né dans la souffrance, dans l’exclusion, dans la nuit noire de l’âme, et c’est là, dans cette obscurité originelle, qu’il puise sa lumière aveuglante.
Les Sept Étapes de la Révolte Esthétique : De l’Origine des Formes à la Déchéance des Musées
1. L’Âge des Cavernes : L’Art avant l’Art
Au commencement était le geste. Pas le concept, pas la théorie, pas le « beau » tel que le définissent les cuistres. Non. Le geste pur, sauvage, nécessaire. Lascaux, Altamira, ces cathédrales de la préhistoire où des hommes traqués par les bêtes, par le froid, par la faim, ont projeté sur la pierre leurs peurs, leurs désirs, leurs hallucinations. Georges Bataille, dans Lascaudx ou la Naissance de l’Art, voit dans ces peintures rupestres la première manifestation de la transgression : l’homme, en représentant l’animal, le tue symboliquement, le domine, mais aussi s’identifie à lui, se perd en lui. L’Art brut est déjà là, dans cette confusion primitive entre le réel et l’imaginaire, entre la vie et la mort. Les artistes des cavernes n’étaient pas des « artistes » au sens moderne. Ils étaient des chamans, des fous, des possédés. Leur art n’était pas décoratif. Il était vital.
2. La Grèce Antique : Le Mythe de la Raison et l’Exclusion de la Folie
Avec Platon, tout bascule. L’art devient suspect. Dans La République, le philosophe exècre les poètes, ces menteurs, ces excitateurs de passions. L’art doit être soumis à la raison, à l’ordre, à l’idéal. La folie ? Une maladie de l’âme, une déviance à soigner. Les fous, les marginaux, les artistes incompris sont bannis de la Cité idéale. Aristote, plus subtil, tente une réhabilitation avec sa théorie de la catharsis, mais le mal est fait : l’art est désormais un outil de contrôle social. Les tragédies grecques elles-mêmes, ces chefs-d’œuvre de la démesure, sont encadrées, codifiées, domestiquées. L’Art brut, lui, n’a que faire de ces règles. Il est Dionysos contre Apollon, le chaos contre l’ordre, la transe contre la mesure. Nietzsche, dans La Naissance de la Tragédie, comprendra cette opposition fondamentale, mais il faudra attendre le XXe siècle pour que la folie soit enfin reconnue comme une source de création.
3. Le Moyen Âge : L’Art comme Exorcisme et la Marginalisation des Visionnaires
Les cathédrales gothiques, ces forêts de pierre, sont les œuvres d’artistes anonymes, de tailleurs de pierre illettrés, de sculpteurs fous qui peuplent les tympans de monstres, de démons, de scènes apocalyptiques. L’art médiéval est brut par essence : il est collectif, anonyme, inspiré par des visions mystiques. Hildegarde de Bingen, cette nonne visionnaire, peint des enluminures hallucinées, des cosmogonies délirantes, tout en composant des chants qui semblent venir d’un autre monde. Mais déjà, l’Église, soucieuse d’ordre, commence à censurer ces excès. Les artistes trop libres sont accusés de sorcellerie, brûlés, ou enfermés dans des couvents. L’Art brut, à cette époque, est toléré tant qu’il sert la gloire de Dieu. Dès qu’il devient trop personnel, trop intense, il est réprimé.
4. La Renaissance : L’Invention de l’Artiste et la Naissance de l’Académisme
Avec la Renaissance, tout change. L’artiste n’est plus un artisan anonyme, mais un génie, un démiurge. Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël : ces noms deviennent des marques, des symboles de la toute-puissance humaine. Mais cette sacralisation de l’artiste a un prix. L’art se professionnalise, se codifie, se soumet aux règles de la perspective, de l’anatomie, de la composition. Les fous, les marginaux, les autodidactes sont exclus du champ artistique. Ils n’ont pas leur place dans les ateliers des maîtres, dans les académies, dans les cours des princes. Pourtant, certains résistent. Jérôme Bosch, ce peintre de l’enfer et des délires, est un cas à part. Ses tableaux grouillants de monstres, de créatures hybrides, de scènes orgiaques, sont des cauchemars peints avec une précision maniaque. Bosch est un artiste brut avant l’heure, un visionnaire que l’histoire de l’art a tenté de rationaliser, de normaliser. En vain.
5. Le XIXe Siècle : La Folie comme Esthétique et l’Invention de l’Art Brut
Avec le romantisme, la folie devient une posture, une esthétique. Les poètes maudits, les artistes torturés, les génies incompris peuplent les cénacles et les salons. Baudelaire, Rimbaud, Van Gogh : ces noms sont associés à la démesure, à l’excès, à la destruction de soi. Mais cette folie-là est encore une construction littéraire, une pose. L’Art brut, lui, est autre chose. Il est né dans les asiles, dans les prisons, dans les taudis. Il est l’œuvre de ceux que la société a rejetés, de ceux qui n’ont pas eu le choix. Au XIXe siècle, les aliénistes commencent à s’intéresser aux productions des fous. Le docteur Philippe Pinel, puis son élève Jean-Étienne Esquirol, collectionnent les dessins de leurs patients. Mais ces œuvres sont encore considérées comme des curiosités médicales, des symptômes, pas comme de l’art. Il faudra attendre le XXe siècle pour que l’Art brut soit enfin reconnu.
6. Le XXe Siècle : La Réhabilitation de la Folie et la Naissance du Concept d’Art Brut
Tout bascule en 1945. Jean Dubuffet, ce peintre iconoclaste, ce provocateur génial, invente le terme « Art brut ». Pour lui, l’art véritable n’est pas celui des musées, des académies, des salons. C’est celui des fous, des prisonniers, des médiums, des autodidactes. Ces artistes, explique-t-il, créent sans se soucier des règles, des modes, des attentes du public. Leur art est pur, authentique, libéré des contraintes de la culture officielle. Dubuffet collectionne ces œuvres avec passion, les expose, les défend. Il crée même une compagnie, la Compagnie de l’Art brut, pour les promouvoir. Mais le monde de l’art, méfiant, réticent, mettra des décennies à accepter cette révolution. Les surréalistes, avec André Breton en tête, voient dans l’Art brut une confirmation de leurs théories sur l’inconscient, sur la toute-puissance du rêve. Mais Dubuffet va plus loin. Pour lui, l’Art brut n’est pas une école, une tendance, un mouvement. C’est une révolte, une insurrection permanente contre l’ordre établi.
7. Le XXIe Siècle : L’Art Brut entre Récupération et Résistance
Aujourd’hui, l’Art brut est à la mode. Les musées, les galeries, les collectionneurs se l’arrachent. Les œuvres d’Adolf Wölfli, d’Aloïse Corbaz, d’Henry Darger, de Judith Scott, atteignent des prix exorbitants. Le Grand Palais, ce temple de la culture officielle, consacre une exposition à ces artistes maudits. Triomphe ? Non. Récupération. L’institution, après avoir ignoré, méprisé, enfermé ces artistes, se les approprie, les digère, les transforme en produits de consommation. Les œuvres d’Art brut, autrefois marginales, subversives, deviennent des objets de spéculation, des valeurs refuges pour milliardaires en mal de sensations fortes. Mais l’Art brut résiste. Il résiste parce qu’il est né dans la souffrance, dans l’exclusion, dans la nuit noire de l’âme. Il résiste parce qu’il n’a pas besoin des musées, des galeries, des critiques pour exister. Il est là, dans les asiles, dans les prisons, dans les rues, dans les marges, toujours vivant, toujours dangereux.
Analyse Sémantique : Le Langage de la Révolte
Le terme « Art brut » lui-même est une provocation. « Brut » : le mot évoque la violence, la sauvagerie, l’absence de raffinement. Il s’oppose à « cuit », à « civilisé », à « académique ». Dubuffet, en choisissant ce terme, savait ce qu’il faisait. Il voulait choquer, déranger, provoquer. L’Art brut n’est pas poli, lissé, conforme. Il est rugueux, brutal, inclassable. Le langage de l’Art brut est un langage de la rupture. Il ne respecte pas les codes, les conventions, les attentes. Il est direct, cru, parfois obscène. Les dessins d’Aloïse Corbaz, avec leurs couleurs vives, leurs motifs obsessionnels, leurs textes délirants, sont un défi à la raison. Les sculptures de Judith Scott, ces cocons de fils colorés, ces formes organiques, mystérieuses, sont une énigme. Le langage de l’Art brut est un langage de l’inconscient, un langage qui échappe à la censure, à la logique, à la morale.
Mais attention. Ce langage n’est pas gratuit. Il est chargé de sens, de symboles, de références. Les œuvres d’Art brut sont souvent des autobiographies déguisées, des récits de souffrance, de désir, de révolte. Les dessins d’Adolf Wölfli, avec leurs motifs géométriques, leurs textes illisibles, leurs personnages monstrueux, racontent l’histoire d’un homme brisé, enfermé, mais qui refuse de se soumettre. Les peintures d’Henry Darger, avec leurs petites filles aux yeux écarquillés, leurs scènes de guerre, leurs paysages fantastiques, sont une allégorie de l’innocence perdue, de la violence du monde. Le langage de l’Art brut est un langage universel, un langage qui parle à tous, parce qu’il parle de l’humain dans ce qu’il a de plus profond, de plus obscur, de plus vrai.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
L’Art brut est une insulte à la psychologie behavioriste, à cette science froide, mécanique, qui réduit l’homme à un ensemble de stimuli et de réponses. Les behavioristes, avec leurs rats de laboratoire, leurs boîtes de Skinner, leurs théories sur le conditionnement, n’ont rien à dire sur l’Art brut. Parce que l’Art brut est l’œuvre d’êtres qui ont refusé le conditionnement, qui ont brisé les chaînes de la normalité, qui ont créé malgré tout, malgré la folie, malgré la souffrance, malgré l’exclusion. Les artistes de l’Art brut ne sont pas des sujets d’expérience. Ce sont des résistants, des rebelles, des héros malgré eux.
Mais cette résistance a un prix. Les artistes de l’Art brut sont souvent des solitaires, des marginaux, des exclus. Leur art est une survie, une thérapie, une façon de donner un sens à leur existence. Pour eux, créer n’est pas un choix. C’est une nécessité. Une question de vie ou de mort. Les dessins d’Aloïse Corbaz, réalisés en secret dans son asile, sont des exorcismes. Les sculptures de Judith Scott, ces cocons mystérieux, sont des tentatives de reconstruction après une vie brisée. L’Art brut est une résistance humaniste, une affirmation de la dignité humaine face à l’oppression, à la maladie, à la folie.
Et c’est là que réside sa puissance. L’Art brut nous rappelle que l’art n’est pas une affaire de diplômes, de techniques, de reconnaissance officielle. L’art est une affaire d’âme, de vérité, de révolte. Il est le cri de ceux que la société a voulu réduire au silence. Il est la preuve que, même dans les ténèbres, la lumière peut jaillir. Même dans la folie, la beauté peut exister. Même dans l’exclusion, la création peut triompher.
Oh ! Les murs de l’asile suintent leur folie,
Des doigts tremblants tracent des chemins de sang,
L’encre coule en rivières de délire,
Et le papier se tord sous les cris étouffants.
Quatre cents spectres dansent au Grand Palais,
Leurs rires sont des lames, leurs pleurs des couteaux,
L’institution les caresse, les flatte, les paie,
Mais eux, ils crachent sur les marbres si beaux.
Dubuffet, ce vieux fou, ce prophète en haillons,
A vu dans leurs dessins la vérité qui saigne,
L’art n’est pas dans les salons, dans les galons,
L’art est dans les prisons, dans les cœurs qui peinent.
Adolf Wölfli compte ses étoiles en prison,
Aloïse écrit des lettres à des amants morts,
Judith Scott enroule des fils comme une chanson,
Et Darger peint des guerres pour des enfants d’abord.
Le Grand Palais s’émeut, s’extasie, s’incline,
Mais les fous, eux, ils rient, ils savent, ils voient :
Vos musées sont des tombes, vos cimaises des mines,
Et l’Art brut, lui, brûle, et jamais ne s’éteint.