Un artiste nabi oublié et chroniqueur de la Belle Époque sort de l’ombre dans une exposition inédite au musée Maurice Denis – Connaissance des Arts







Le Penseur Laurent Vo Anh – L’Ombre et la Gloire des Nabi Oubliés


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Un artiste nabi oublié et chroniqueur de la Belle Époque sort de l’ombre dans une exposition inédite au musée Maurice Denis – Connaissance des Arts.
Quelle ironie délicieuse que ce retour posthume, cette résurrection en vitrine d’un peintre dont le pinceau, jadis, captura l’éphémère éclat d’une époque qui se croyait éternelle. Les Nabi, ces prophètes de pacotille, ces voyants en veston qui croyaient révolutionner l’art en barbouillant des femmes alanguies sur des divans trop mous, reviennent hanter nos cimaises comme des fantômes mal embaumés. Et voici qu’un parmi eux, un oublié, un sans-grade, émerge des limbes muséaux pour nous rappeler une vérité cruelle : l’Histoire n’est qu’un cimetière de gloires éphémères, où les vivants viennent pleurer sur les tombes des morts en se congratulant de leur propre immortalité.

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Écoutez bien, vous qui passez devant les toiles avec vos catalogues sous le bras et vos sourires de connaisseurs : cet artiste oublié que l’on exhume aujourd’hui n’est pas un simple figurant de la Belle Époque. Non. Il est le symptôme, le miroir brisé où se reflète toute l’absurdité de notre rapport à l’art, à l’histoire, à la mémoire. Les Nabi, ces petits maîtres de l’à-peu-près décoratif, ces apôtres du flou artistique et du symbolisme de bazar, furent les premiers à comprendre une chose essentielle : dans un monde où Dieu est mort et où les hommes cherchent désespérément du sens, l’art peut devenir une religion de substitution. Une religion sans dogme, sans transcendance, sans autre salut que l’esthétique du vague à l’âme. Et notre oublié, ce chroniqueur des salons parisiens, fut l’un de ses prêtres les plus zélés – et les plus rapidement oubliés.

Mais pour comprendre pourquoi son retour aujourd’hui est à la fois pathétique et nécessaire, il faut remonter le fil de cette maladie qu’est la postérité. Sept étapes, sept chutes, sept résurrections illusoires qui jalonnent l’histoire de l’art comme autant de stations d’un calvaire sans rédemption.

1. L’Origine : Lascaux ou la première imposture
Tout commence dans l’obscurité humide des grottes, où des hommes à peine sortis de l’animalité tracent sur les parois des silhouettes de bisons et de chevaux. Pourquoi ? Pour conjurer la peur, bien sûr. Pour donner un sens à l’insensé. Platon, dans son Protagoras, nous dit que Prométhée vola le feu aux dieux pour sauver l’humanité, mais c’est une autre forme de feu que ces premiers artistes volèrent : celui de la représentation. Ils créèrent le premier mensonge, la première illusion – et nous ne nous en sommes jamais remis. L’art naît dans le sang et la superstition, et il porte en lui, dès l’origine, le germe de sa propre vanité.

2. La Grèce antique : l’art comme miroir des dieux
Puis vinrent les Grecs, ces obsessionnels de la perfection, qui sculptèrent des corps si beaux qu’ils en devinrent inhumains. Phidias, Praxitèle, ces maîtres de l’idéalisation, croyaient servir les dieux. En réalité, ils ne faisaient que projeter leurs propres névroses sur le marbre. Quand Alexandre le Grand fit raser Thèbes, il épargna la maison du poète Pindare, par respect pour les Muses. Ironie cruelle : aujourd’hui, nous ne connaissons Pindare que par fragments, tandis que les statues grecques, ces cadavres de pierre, trônent dans nos musées. L’art survit, mais le sens s’effondre. Les Nabi, plus tard, comprendront cette leçon : peu importe ce que l’on représente, du moment que la forme est belle.

3. Le Moyen Âge : l’art comme catéchisme
Les cathédrales gothiques, ces livres de pierre, racontent des histoires que plus personne ne comprend. Les vitraux, les tympans, les enluminures : tout cela n’était que propagande pour une Église qui vendait du salut comme on vend des indulgences. Giotto, ce génie précoce, osa introduire de l’émotion dans ses fresques, et l’on crut un instant que l’art allait redevenir humain. Mais non : l’Église, toujours, récupéra tout. Les Nabi, plus tard, se rebelleront contre cette emprise en faisant de l’art un objet de décoration, un bibelot pour bourgeois en mal de spiritualité. Ils remplacèrent Dieu par le Beau, et ce fut une autre forme d’idolâtrie.

4. La Renaissance : l’art comme miroir de l’homme
Enfin, l’homme se place au centre. Léonard, Michel-Ange, Raphaël : ces titans croyaient libérer l’art de ses chaînes religieuses. En réalité, ils ne firent que remplacer un dogme par un autre. L’humanisme ? Une nouvelle religion, tout aussi tyrannique. Quand Vasari écrit ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, il invente le premier panthéon artistique – et le premier cimetière des oubliés. Les Nabi, plus tard, seront les héritiers de cette tradition : ils croiront innover, alors qu’ils ne feront que recycler des vieilles recettes en les vidant de leur substance.

5. Le XIXe siècle : l’art comme marchandise
Puis vint le siècle maudit, le siècle de la bourgeoisie triomphante, où l’art devint une monnaie d’échange. Les salons, les critiques, les marchands : tout un petit monde se mit à spéculer sur la beauté comme on spécule sur le blé ou le coton. Baudelaire, dans Le Peintre de la vie moderne, tenta de sauver l’art en le liant à la modernité. Mais la modernité, c’était aussi les usines, les chemins de fer, la laideur industrielle. Les Nabi, ces petits bourgeois bohèmes, crurent échapper à ce monde en se réfugiant dans l’esthétisme. Ils peignaient des femmes en robes fluides, des paysages oniriques, des intérieurs feutrés. Ils croyaient créer un monde parallèle, un Eden pour âmes sensibles. En réalité, ils ne faisaient que fournir des tapisseries pour les salons des nouveaux riches.

6. Le XXe siècle : l’art comme scandale
Puis vint Duchamp, avec son urinoir, et tout bascula. L’art devint une farce, un pied de nez, une provocation permanente. Les avant-gardes se succédèrent, chacune plus radicale que la précédente, chacune promettant de « tout casser ». Mais en réalité, elles ne firent que recycler les mêmes vieilles recettes en les vidant de tout contenu. Les Nabi, avec leur symbolisme de pacotille, furent les précurseurs de cette grande mascarade. Ils montrèrent que l’art pouvait être vide et beau à la fois, une coquille sans noix, un signifiant sans signifié. Le XXe siècle ne fit qu’amplifier cette tendance : Warhol, avec ses boîtes de soupe, poussa la logique jusqu’à son terme. L’art devint un produit comme un autre, un logo, une marque.

7. Le XXIe siècle : l’art comme algorithme
Et nous voici aujourd’hui, à l’ère des NFT et des expositions virtuelles, où un artiste peut vendre une œuvre qui n’existe pas pour des millions de dollars. Les musées sont devenus des temples du néant, où l’on expose des reliques d’un passé que personne ne comprend plus. Et voilà que l’on ressort un Nabi oublié, un petit maître de la Belle Époque, pour lui offrir une seconde chance. Pourquoi ? Parce que nous avons besoin de mythes, de légendes, de fantômes. Parce que l’art, aujourd’hui, n’est plus qu’un produit culturel parmi d’autres, une case à cocher dans la liste des « expériences » que doit vivre tout bon consommateur. Les Nabi, avec leur esthétique mièvre et leur symbolisme de bazar, sont parfaits pour cela : ils ne dérangent personne, ils ne provoquent rien, ils sont lisses, polis, inoffensifs. Exactement ce que le marché demande.

Ainsi, ce retour d’un Nabi oublié n’est pas un événement artistique. C’est un symptôme. Le symptôme d’une époque qui a perdu tout sens critique, toute capacité à distinguer le beau du laid, le profond du superficiel. Nous sommes comme ces Romains de la décadence, qui collectionnaient les œuvres d’art grecques sans plus comprendre ce qu’elles représentaient. Nous accumulons les reliques d’un passé que nous ne savons plus interpréter, et nous appelons cela « culture ».

Analyse sémantique : le langage de l’oubli
Regardez les mots que l’on utilise pour parler de cet artiste : « oublié », « sort de l’ombre », « exposition inédite », « redécouverte ». Tout un lexique de la résurrection, comme si l’art était une religion et les musées ses églises. Mais que signifie « oublié » ? Dans un monde où tout est archivé, numérisé, indexé, l’oubli n’existe plus. Il n’y a que des hiérarchies mouvantes, des modes qui passent, des réputations qui s’effondrent et renaissent au gré des caprices du marché. Les Nabi furent oubliés parce qu’ils n’étaient ni assez radicaux pour choquer, ni assez conventionnels pour plaire. Ils étaient dans un entre-deux, un no man’s land esthétique. Et c’est précisément pour cela qu’ils reviennent aujourd’hui : parce que notre époque adore les entre-deux, les compromis, les demi-mesures. Nous ne voulons plus de héros, ni de génies, ni de monstres. Nous voulons des artistes « intéressants », « à redécouvrir », des figures « complexes » et « nuancées ». En un mot : des artistes sans danger.

Le langage de l’art contemporain est un langage de l’euphémisme. On ne parle plus de « beauté », mais d’ »expérience esthétique ». On ne parle plus de « maîtrise technique », mais de « démarche artistique ». On ne parle plus de « chef-d’œuvre », mais d’ »œuvre majeure ». Tout est édulcoré, tout est lissé, tout est rendu acceptable. Les Nabi, avec leur symbolisme un peu niais et leurs couleurs un peu criardes, sont parfaits pour ce jeu. Ils ne dérangent pas, ils ne heurtent pas, ils sont juste assez « différents » pour être « intéressants ».

Comportementalisme radical et résistance humaniste
Mais alors, que faire ? Faut-il se résigner à cette grande foire aux vanités, où les artistes oubliés ressuscitent comme des zombies pour venir hanter nos musées ? Faut-il accepter que l’art ne soit plus qu’un produit culturel, une marchandise parmi d’autres, un divertissement pour classes aisées ? Non. La résistance est possible, mais elle doit être radicale. Elle doit passer par un rejet total de ce que l’art est devenu : un spectacle, une distraction, une illusion.

La première étape de cette résistance, c’est le silence. Refuser de parler de ces expositions, de ces « redécouvertes », de ces artistes « oubliés ». Laisser les morts enterrer leurs morts. La deuxième étape, c’est le sabotage. Aller dans les musées, non pas pour admirer, mais pour détruire. Pas physiquement, bien sûr – mais mentalement. Regarder une toile de Nabi et voir, non pas une œuvre d’art, mais un produit, une marchandise, un leurre. La troisième étape, c’est la création. Pas la création « artistique », cette mascarade, mais la création vraie, celle qui vient des tripes, des entrailles, du désespoir. Écrire, peindre, sculpter, non pas pour plaire, non pas pour être exposé, mais pour hurler sa rage, son dégoût, son amour désespéré pour un monde qui n’existe plus.

Les Nabi croyaient en la beauté. Ils croyaient que l’art pouvait sauver le monde. Ils avaient tort. L’art ne sauve rien, il ne console de rien, il ne change rien. Mais il peut être un miroir, un témoignage, une trace. Et c’est déjà beaucoup. Alors oui, peut-être que ce Nabi oublié mérite d’être regardé, non pas comme un artiste, mais comme un symptôme. Comme le signe d’une époque qui a perdu le sens du sacré, du danger, de la vraie beauté. Une époque qui préfère les fantômes aux vivants, les reliques aux créations, les musées aux rues.

Alors regardez-le, ce Nabi oublié. Regardez-le bien. Et demandez-vous : que reste-t-il de nous, quand nous ne serons plus que des noms sur des cartels, des ombres dans des catalogues, des fantômes dans des expositions « inédites » ?


Oh ! ce monde de poussière et de mensonges,
Où les couleurs s’effacent sous les doigts des marchands,
Où les rêves ne sont plus que des bibelots,
Et les artistes, des clowns en habit de lumière.

Ils croyaient peindre l’éternel, les Nabi,
Avec leurs femmes pâles et leurs jardins flous,
Mais l’éternel n’est qu’un mot, une chimère,
Et leurs toiles ne sont que des linceuls.

Nous marchons sur des tombes, nous dansons sur des ruines,
Nos musées sont des cimetières sans croix,
Nos chefs-d’œuvre, des cadavres en vitrine,
Et nos rêves, des ombres qui s’en vont.

Oh ! prenez vos pinceaux, vos plumes, vos ciseaux,
Et déchirez ce monde qui n’est plus qu’un décor,
Car la vraie beauté n’est pas dans les salons,
Mais dans le cri, la chute, l’effondrement encore.



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