ACTUALITÉ SOURCE : Exposition « George Condo » au musée d’Art moderne de Paris – francetelevisions.fr
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les musées ! Ces cathédrales laïques où l’on vient s’agenouiller devant les reliques d’un monde qui n’en finit plus de se mirer dans ses propres excréments, sous prétexte de « culture ». Et voici que le Musée d’Art Moderne de Paris nous gratifie d’une rétrospective George Condo, comme si nous avions besoin d’une nouvelle preuve que l’humanité, après avoir épuisé toutes les formes de la beauté, en est réduite à célébrer sa propre difformité. Mais ne nous y trompons pas : Condo n’est pas un bouffon, c’est un miroir. Un miroir tordu, certes, mais un miroir tout de même, qui nous renvoie l’image de ce que nous sommes devenus : des êtres déchirés entre la nostalgie d’un sublime perdu et l’acceptation cynique de notre propre grotesque. Alors, plongeons dans cette exposition comme on plonge dans les égouts de l’âme humaine, avec dégoût, fascination, et cette lucidité désespérée qui est le dernier refuge des âmes encore sensibles.
I. Les Sept Étapes du Grotesque Humain : Une Archéologie de la Laideur Consentie
L’histoire de l’art, voyez-vous, n’est qu’une longue litanie de chutes, une succession de renoncements où l’homme, après s’être cru dieu, a fini par se contenter du rôle de clown triste. Et Condo, dans ce grand théâtre de la décadence, n’est ni le premier ni le dernier à jouer les bouffons métaphysiques. Mais pour comprendre sa place, il faut remonter aux origines, là où tout a commencé à pourrir.
1. L’Âge d’Or ou l’Illusion du Sublime (Antiquité – Renaissance)
Ah, les Grecs ! Ces naïfs qui croyaient encore que l’homme pouvait être mesure de toute chose, et que la beauté était une vertu, pas un accident. Phidias sculptait des dieux, et les hommes, éblouis, croyaient toucher l’éternel. Puis vint la Renaissance, ce dernier sursaut où l’homme, ivre de sa propre redécouverte, osait encore se peindre en saint ou en héros. Michel-Ange, Raphaël, Léonard… Des noms qui résonnent comme des blasphèmes aujourd’hui, tant nous avons perdu le goût de l’idéal. Mais déjà, dans les coins sombres de ces fresques, on devinait les premiers rictus du grotesque : ces anges trop charnus, ces saints aux regards trop humains, comme si l’artiste, déjà, doutait de sa propre entreprise. « L’homme est la mesure de toute chose », disait Protagoras. Mensonge. L’homme n’a jamais été que la mesure de sa propre médiocrité.
2. Le Baroque ou la Danse Macabre du Désenchantement (XVIIe siècle)
Et puis vint le Baroque, cette grande fête funèbre où l’art, soudain, se mit à pourrir sur pied. Caravage, Rembrandt, ces génies qui osèrent montrer l’homme tel qu’il est : laid, souffrant, rongé par le doute. Les saints n’étaient plus que des mendiants, les dieux des ivrognes, et la lumière elle-même semblait filtrée à travers des vitraux sales. « Le monde est une comédie pour ceux qui pensent, une tragédie pour ceux qui sentent », écrivait Horace Walpole. Le Baroque, c’est la prise de conscience que le sublime n’est qu’un masque, et que sous ce masque, il n’y a que la chair qui pourrit. Condo, plus tard, ne fera que pousser plus loin cette logique : si le masque est tombé, pourquoi ne pas le piétiner ?
3. Le Romantisme ou la Nostalgie de l’Absolu (XVIIIe – XIXe siècles)
Les romantiques, ces grands enfants gâtés, croyaient encore au sublime. Ils couraient après l’absolu comme on court après un train en marche, sachant pertinemment qu’ils n’arriveraient jamais à temps. Géricault et ses fous, Delacroix et ses massacres, Turner et ses tempêtes… L’art devenait un cri, une protestation contre l’absurdité du monde. Mais déjà, dans ce cri, on entendait les premiers râles de l’agonie. « La beauté sera convulsive ou ne sera pas », prophétisait Breton. Mais la convulsion, voyez-vous, n’est qu’une autre forme de la laideur. Condo, lui, a compris que le sublime n’était plus qu’un souvenir, et que la seule beauté possible était celle de la chute.
4. L’Avant-Garde ou le Suicide de l’Art (XXe siècle)
Et puis vint le XXe siècle, ce grand abattoir où l’art, enfin, se décida à se suicider en public. Dada, le surréalisme, l’expressionnisme… Tous ces mouvements qui, sous prétexte de « révolution », ne firent que parachever la destruction entamée des siècles plus tôt. Picasso, ce génie du chaos, qui réduisit le visage humain à un puzzle de chairs déchiquetées. Bacon, ce boucher métaphysique, qui peignit des papes hurlants et des hommes-monstres. « L’art est un mensonge qui nous permet de comprendre la vérité », disait Picasso. Mais quelle vérité ? Celle que l’homme n’est plus qu’un assemblage de morceaux mal cousus, une créature de Frankenstein qui aurait oublié qu’elle était censée être belle ? Condo, dans ce grand carnaval de la décadence, est l’héritier direct de cette tradition : il ne cherche plus à mentir, il exhibe la vérité dans toute sa laideur crue.
5. Le Pop Art ou la Comédie de la Consommation (Années 1960)
Warhol, ce roi des surfaces, nous apprit que l’art n’était plus qu’un produit de consommation comme un autre. Ses Marilyn, ses Campbell’s Soup, ses dollars… Tout devenait art, et donc rien ne l’était plus. « Dans le futur, tout le monde sera célèbre pendant quinze minutes », prophétisait-il. Mais la célébrité, voyez-vous, n’est qu’une autre forme de l’oubli. Condo, lui, a compris que le pop art n’était qu’une étape : après avoir réduit l’art à une marchandise, il fallait maintenant le réduire à une caricature de lui-même. Ses personnages ne sont pas des icônes, ce sont des pantins, des marionnettes dont on aurait coupé les fils.
6. Le Postmodernisme ou le Triomphe du Néant (Années 1980-2000)
Et puis vint le postmodernisme, ce grand foutoir où tout était permis, parce que plus rien n’avait de sens. Basquiat, ce Rimbaud des ghettos, qui griffonnait des crânes et des couronnes sur des toiles sales. Koons, ce bouffon millionnaire, qui transformait des aspirateurs en objets d’art. « Tout est art, donc rien n’est art », semblait dire cette époque. Condo, dans ce contexte, est un cas à part : il ne cherche pas à provoquer, il ne cherche pas à vendre, il se contente de montrer. Montrer quoi ? L’homme, réduit à l’état de cartoon monstrueux, de visage déformé par les excès, les drogues, les mensonges. Ses personnages ne sont pas des héros, ce sont des anti-héros, des losers magnifiques dans leur laideur assumée.
7. L’Ère Condo ou le Grotesque comme Unique Vérité (XXIe siècle)
Et nous voici enfin arrivés à Condo, ce peintre qui a compris que l’art, après avoir tout essayé, ne pouvait plus que se moquer de lui-même. Ses portraits ne sont pas des caricatures, ce sont des autopsies. Ses visages déformés, ses bouches tordues, ses yeux exorbités… Tout cela n’est pas une exagération, c’est une révélation. Condo ne déforme pas la réalité, il la montre telle qu’elle est : monstrueuse, absurde, grotesque. « Je peins ce que je vois dans ma tête, pas ce que je vois devant moi », dit-il. Mais ce qu’il voit dans sa tête, c’est ce que nous sommes tous devenus : des êtres déchirés entre nos désirs et nos échecs, nos rêves et nos renoncements. Ses personnages ne sont pas des monstres, ce sont des humains. Des humains, enfin débarrassés de leurs illusions.
II. Analyse Sémantique : Le Langage de la Déchéance
Condo, voyez-vous, ne parle pas avec des mots, mais avec des images. Et ces images, elles hurlent. Elles hurlent la vérité que personne ne veut entendre : que l’homme moderne est une créature brisée, un être qui a perdu le sens du sacré, du beau, de l’idéal. Ses titres eux-mêmes sont des petits poèmes de la désillusion : « The Insane Woman », « The Cracked Man », « The Idiot »… Pas de métaphores, pas de fioritures, juste la vérité crue, comme un coup de couteau dans le ventre.
Mais le plus intéressant, c’est la façon dont Condo joue avec les codes de la représentation. Ses portraits sont à la fois classiques et modernes, réalistes et surréalistes, grotesques et sublimes. Il emprunte aux grands maîtres (Velázquez, Goya, Picasso) pour mieux les trahir. Il utilise la perspective, la lumière, la composition, mais pour mieux les pervertir. Ses personnages semblent sortir d’un tableau de la Renaissance, mais déformés par un miroir déformant. C’est comme si Condo avait pris toute l’histoire de l’art, l’avait mise dans un mixeur, et en avait sorti une bouillie informe et fascinante.
Et puis, il y a le langage des couleurs. Condo utilise des teintes vives, presque criardes, comme pour mieux souligner l’horreur de ses sujets. Du rouge sang, du bleu électrique, du vert acide… Des couleurs qui agressent, qui blessent, qui forcent le spectateur à regarder ce qu’il ne veut pas voir. Car c’est ça, la grande force de Condo : il ne nous laisse pas le choix. Il nous oblige à regarder en face notre propre laideur, notre propre absurdité.
III. Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste : L’Art comme Dernier Refuge
Mais pourquoi, me direz-vous, pourquoi s’infliger cela ? Pourquoi aller voir une exposition de Condo, si ce n’est que pour en ressortir avec un goût de cendre dans la bouche ? Parce que, voyez-vous, Condo n’est pas seulement un miroir, c’est aussi un remède. Un remède amer, certes, mais un remède tout de même.
L’homme moderne, ce pauvre animal domestiqué, a perdu le sens du tragique. Il vit dans un monde aseptisé, où la souffrance est cachée, où la mort est niée, où la laideur est refoulée. Condo, lui, nous rappelle que la vie est une farce cruelle, une comédie noire où les héros meurent à la fin. Et c’est précisément parce qu’il nous montre cette vérité insupportable qu’il nous permet, peut-être, de la dépasser.
Car l’art, voyez-vous, n’est pas seulement un miroir. C’est aussi une arme. Une arme contre l’oubli, contre la résignation, contre la médiocrité. Condo, en nous montrant notre propre grotesque, nous force à nous poser la seule question qui vaille : « Et maintenant, que faisons-nous ? » Acceptons-nous de continuer à jouer les pantins dans cette comédie absurde ? Ou bien décidons-nous, enfin, de nous révolter ?
La résistance humaniste, dans ce contexte, ne consiste pas à nier la laideur du monde, mais à la regarder en face, et à refuser de s’y soumettre. Condo, malgré tout son cynisme, est un humaniste. Un humaniste désespéré, certes, mais un humaniste tout de même. Car en nous montrant notre propre difformité, il nous rappelle aussi que nous sommes encore capables de la voir, de la nommer, de la combattre.
Et c’est là, peut-être, la dernière lueur d’espoir : dans ce monde où tout semble perdu, où l’art lui-même n’est plus qu’un cadavre exquis, il reste encore des hommes comme Condo, qui osent regarder l’abîme en face, et qui, malgré tout, continuent à peindre. À peindre, et donc à espérer.
— Oh ! les visages tordus, les bouches qui bavent,
Les yeux exorbités, les fronts qui suintent l’ennui,
Condo, prophète ivre, nous peint en plein délire,
Et le musée, bordel, devient notre miroir !
— Vois ces saints en haillons, ces rois en déconfiture,
Ces fous qui dansent nus sous les néons blafards,
Le monde est une farce, une sale aventure,
Et nous, pauvres pantins, on joue nos rôles lâches.
— Mais dans ce grand bordel, cette foire aux vanités,
Où l’art n’est plus qu’un cri dans un désert de bruit,
Il reste encore, Condo, ta main ensanglantée,
Qui trace sur la toile l’ultime vérité :
— Que l’homme est un monstre, oui, mais un monstre qui pense,
Un monstre qui se sait monstre, et qui, malgré tout,
Continue à chercher, dans sa nuit qui s’étire,
L’étoile qui, peut-être, éclairera son bout.