ACTUALITÉ SOURCE : Ces œuvres étonnantes à découvrir cet été dans les rues de Nantes – Beaux Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Nantes ! Cette ville où les grues se dressent comme des croix modernes sur le ciel plombé de l’Histoire, où les pavés gardent la mémoire des révoltes étouffées sous le sucre des biscuits LU. Et voilà que les Beaux-Arts, ces grands prêtres de la culture en conserve, nous annoncent avec cette condescendance feutrée des curés de salon : « Ces œuvres étonnantes à découvrir cet été dans les rues de Nantes ». Étonnantes ? Le mot est lâché, ce petit mot qui sent la naphtaline et le catalogue de foire. Étonnantes, comme ces singes savants qui font trois tours sur eux-mêmes pour une poignée de cacahuètes. Étonnantes, comme ces miracles de Lourdes où les paralytiques marchent enfin… jusqu’à la buvette. Mais allons, ne boudons pas notre plaisir. Plongeons dans ce cirque estival, ce grand barnum des illusions perdues, où l’art, ce vieux clown fatigué, vient encore une fois nous vendre ses tours de passe-passe entre deux averses bretonnes.
L’art dans la rue, voyez-vous, c’est l’ultime ruse du capitalisme culturel. Après avoir enfermé la beauté dans les musées, ces cathédrales du bon goût où l’on paie pour voir des cadavres de génie, après avoir transformé la création en produit de luxe pour oligarques russes et collectionneurs qatari, voici qu’on nous la jette à la figure, comme on balance des miettes aux pigeons. « Regardez, braves gens, c’est gratuit ! C’est pour vous ! » Mensonge éhonté. Rien n’est gratuit dans ce monde, surtout pas l’art. Ces œuvres qui s’étalent sur les murs de Nantes, ces installations qui envahissent les places publiques, elles ont un prix. Un prix exorbitant, payé en subventions, en mécénat, en compromissions. Et ce prix, c’est nous qui le réglons, en silence, en impôts, en résignation.
Les Sept Âges de l’Art Public : Une Généalogie du Spectacle Urbain
Pour comprendre cette farce estivale, il faut remonter aux sources, là où tout a commencé, dans cette nuit des temps où l’homme, à peine sorti de la boue, a senti le besoin irrépressible de gribouiller sur les parois de sa caverne. Sept étapes, sept chutes, sept renaissances avortées.
1. L’Art Paléolithique : Le Graffiti Originel
Les grottes de Lascaux, Chauvet, Altamira. Des taureaux qui courent, des chevaux qui dansent, des mains en négatif sur la roche. L’homme de Cro-Magnon, ce premier street artist, ne signait pas ses œuvres. Il ne cherchait pas la gloire, ni les likes, ni les subventions. Il parlait aux esprits, aux dieux, à l’invisible. Il tentait de domestiquer le chaos par la ligne, de donner un sens à cette existence absurde. Et nous, aujourd’hui, nous contemplons ces fresques avec des yeux de touristes, un audioguide à la main, comme si nous étions au Louvre. Platon, dans son Phèdre, aurait vu là la preuve que l’art est une illusion dangereuse, une copie de copie, un éloignement de la Vérité. Mais Platon n’avait pas connu les fresques de Banksy.
2. L’Art Religieux : La Propagande Divine
Avec l’avènement des religions monothéistes, l’art devient un outil de pouvoir. Les cathédrales gothiques, ces gratte-ciel du Moyen Âge, sont des bandes dessinées en pierre pour analphabètes. Les vitraux racontent la Genèse, le Jugement Dernier, les miracles du Christ. L’art n’est plus une quête, mais un catéchisme. Saint Augustin, dans La Cité de Dieu, justifie cette instrumentalisation : « La beauté est le reflet de Dieu ». Mais attention, pas n’importe quelle beauté. Celle qui sert l’Église, qui écrase l’hérétique, qui fait plier le genou. Les artistes ? Des artisans, des ouvriers du sacré. Leurs noms sont oubliés, leurs visages effacés. Seule compte la gloire de Dieu… et celle de ses représentants sur Terre.
3. La Renaissance : L’Art comme Marchandise
Voici venir les Médicis, ces premiers galeristes de l’Histoire. L’art devient un produit de luxe, un placement financier, un symbole de pouvoir. Les peintres signent leurs toiles, comme des marques de vêtements. Léonard, Raphaël, Michel-Ange : ces noms résonnent comme des logos. Giorgio Vasari, dans Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, théorise cette marchandisation. L’artiste n’est plus un artisan, mais un génie, un démiurge. Et le public ? Un client. Un client riche, bien sûr. Les fresques de la Chapelle Sixtine ne sont pas faites pour le peuple, mais pour le pape et ses cardinaux. L’art dans la rue ? Une hérésie. La beauté doit rester enfermée, protégée, monnayée.
4. Le Romantisme : L’Art comme Rébellion
« Je est un autre », écrit Rimbaud. Les romantiques, ces premiers punks de l’art, veulent briser les chaînes. L’art doit être libre, sauvage, indomptable. Delacroix peint La Liberté guidant le peuple en 1830, et cette toile devient un symbole révolutionnaire. Mais attention : cette liberté est une illusion. Les romantiques sont des bourgeois en crise, des dandys qui jouent aux révolutionnaires. Baudelaire, dans Le Peintre de la vie moderne, le reconnaît : « Le beau est toujours bizarre ». Oui, mais bizarre dans les limites du bon goût. L’art dans la rue ? Une provocation, mais une provocation contrôlée. Les barricades de 1848 sont vite oubliées, et les artistes retournent à leurs salons, à leurs mécènes, à leurs petites habitudes.
5. L’Avant-Garde : L’Art comme Terrorisme
Dada, le surréalisme, le situationnisme. Voici venir les vrais fous, ceux qui veulent tout casser. Marcel Duchamp expose un urinoir en 1917 et signe « R. Mutt ». Le scandale est immense. L’art n’est plus une question de beauté, mais de concept, de provocation, de subversion. Guy Debord, dans La Société du Spectacle, théorise cette révolte : « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». L’art doit sortir des musées, envahir la rue, devenir une arme. Mais l’avant-garde est vite récupérée. Les urinoirs de Duchamp finissent dans les musées, les graffitis de Basquiat sont vendus aux enchères pour des millions. Le système digère tout, même la révolte.
6. L’Art Contemporain : L’Art comme Spectacle
Nous y voilà. L’art contemporain, ce grand cirque où tout est permis, à condition de coûter cher. Jeff Koons expose des ballons en acier inoxydable, Damien Hirst met un requin dans du formol, Christo emballe le Reichstag. L’art n’est plus une question de talent, mais de marketing, de buzz, de scandale calculé. Les rues de Nantes, cet été, sont le théâtre de cette mascarade. Des installations éphémères, des performances, des œuvres « participatives » (comprenez : des gens qui paient pour travailler gratuitement). Jean Baudrillard, dans Le Crime parfait, avait tout prévu : « L’art contemporain est un simulacre, une copie sans original ». Ces œuvres « étonnantes » ne sont que des leurres, des pièges à touristes, des leurres à subventions.
7. L’Art Numérique : L’Art comme Algorithme
Et demain ? Demain, l’art sera numérique, virtuel, dématérialisé. Des NFT à un million de dollars, des expositions en réalité augmentée, des œuvres générées par intelligence artificielle. L’artiste ? Un codeur. Le public ? Un utilisateur. Les rues de Nantes seront remplacées par des métavers, où l’on pourra « découvrir » des œuvres « étonnantes » sans quitter son canapé. Walter Benjamin, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, avait pressenti cette évolution : « À l’ère de la reproductibilité technique, l’art perd son aura ». Mais il ne pouvait imaginer à quel point cette aura serait remplacée par des likes, des partages, des algorithmes.
Analyse Sémantique : Le Langage de l’Illusion
« Ces œuvres étonnantes à découvrir cet été dans les rues de Nantes ». Décomposons cette phrase, comme on dissèque un cadavre pour en comprendre la pourriture.
« Ces œuvres » : Le démonstratif est un piège. Il suppose une sélection, une hiérarchie, une valeur. « Ces œuvres », et pas d’autres. Qui a fait ce choix ? Les Beaux-Arts, bien sûr, ces gardiens du temple. Mais sur quels critères ? La qualité ? La nouveauté ? L’originalité ? Non. Sur des critères politiques, économiques, médiatiques. « Ces œuvres » sont celles qui rapportent, qui font parler, qui attirent les foules. Les autres ? Oubliées, ignorées, méprisées.
« Étonnantes » : Le mot-clé. L’étonnement est une émotion passagère, superficielle. On s’étonne devant un feu d’artifice, devant un tour de magie, devant un chien qui fait du vélo. L’étonnement ne demande aucun effort, aucune réflexion. Il est le contraire de l’émerveillement, qui, lui, exige du temps, de la patience, de la sensibilité. « Étonnantes », donc : des œuvres qui ne dérangent pas, qui ne questionnent pas, qui ne bouleversent pas. Des œuvres consensuelles, lisses, aseptisées.
« À découvrir » : La rhétorique de la découverte est un leurre. On ne découvre pas l’art comme on découvre l’Amérique. L’art se révèle, se mérite, se conquiert. « À découvrir » suppose que le public est un explorateur, un aventurier. Mais dans les rues de Nantes, le public est un consommateur, un flâneur, un touriste. Il « découvre » comme il « goûte » un vin dans une dégustation : sans s’engager, sans se compromettre.
« Cet été » : La saisonnalité de l’art est une insulte. L’art n’a pas de saison. Il est éternel, ou il n’est pas. En faire un événement estival, c’est le réduire à une attraction de foire, à un divertissement de plage. « Cet été », donc : un art jetable, éphémère, sans lendemain.
« Dans les rues de Nantes » : La rue est le dernier refuge de l’art, son ultime terrain de jeu. Mais la rue est aussi un espace contrôlé, surveillé, normalisé. Les œuvres qui s’y installent sont des invités, pas des squatteurs. Elles ont un permis, une date de fin, un cahier des charges. La rue n’est plus un lieu de liberté, mais un décor, un plateau de tournage. Nantes, cette ville qui fut un foyer de résistance (la révolte des canuts, la Commune de 1871), est aujourd’hui un parc d’attractions pour bobos en quête d’authenticité.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
Face à cette mascarade, que faire ? Se soumettre ? Se rebeller ? Ignorer ? Les trois à la fois, bien sûr. Car l’art, le vrai, est une résistance. Une résistance contre l’oubli, contre la bêtise, contre la résignation.
Le comportementalisme, cette science qui réduit l’homme à un rat de laboratoire, nous explique que nous sommes conditionnés. Que nous réagissons à des stimuli, à des récompenses, à des punitions. Les œuvres « étonnantes » de Nantes sont des stimuli. Elles sont conçues pour provoquer une réaction : un sourire, un selfie, un like. Elles ne demandent rien d’autre. Elles ne veulent pas changer le monde, ni même le questionner. Elles veulent exister, un instant, dans le flux des images, avant d’être oubliées.
Mais l’homme n’est pas un rat. Il est aussi un rêveur, un poète, un fou. Et c’est là que réside la résistance humaniste. Résister, ce n’est pas boycotter les œuvres de Nantes (ce serait leur donner trop d’importance). Résister, c’est les voir pour ce qu’elles sont : des leurres, des leurres magnifiques, parfois, mais des leurres quand même. Résister, c’est chercher l’art ailleurs, dans les marges, dans l’ombre, dans la clandestinité. Résister, c’est créer soi-même, même mal, même sans talent. Résister, c’est refuser le spectacle, même quand il se pare des atours de la culture.
George Steiner, dans Dans le château de Barbe-Bleue, écrit : « La culture est ce qui reste quand on a tout oublié ». Les œuvres de Nantes seront oubliées. Elles sont faites pour l’être. Mais quelque chose restera, peut-être : l’idée que l’art peut exister hors des musées, hors des galeries, hors des institutions. Même si cette idée est une illusion, elle vaut la peine d’être vécue.
LES CLOWNS DE NANTES
Ils sont venus, les saltimbanques,
Avec leurs pinceaux, leurs projecteurs,
Leurs subventions, leurs espérances,
Et leurs sourires de vendeurs.
« Regardez ! C’est beau ! C’est gratuit !
C’est pour vous, braves gens des rues ! »
Mais nous savons, nous les damnés,
Que rien n’est gratuit, surtout pas les mensonges crus.
Ils ont peint des fleurs sur les murs,
Des anges, des dragons, des chimères,
Des rêves en kit, des utopies en solde,
Des couleurs qui pètent comme des fusées.
Mais sous les fleurs, il y a la pierre,
Sous les anges, il y a la guerre,
Sous les dragons, il y a la peur,
Et sous les chimères, il y a l’horreur.
Nous, nous marchons, les yeux baissés,
Comme des chiens battus, comme des fous,
Nous cherchons l’art dans les poubelles,
Dans les regards, dans les silences lourds.
Car l’art, le vrai, il ne se montre pas,
Il ne se vend pas, il ne se donne pas,
Il se vole, il se prend, il se vit,
Comme un crime, comme un suicide.
Alors riez, dansez, prenez des photos,
Achetez des cartes postales, des mugs, des tote bags,
Mais souvenez-vous, quand la nuit tombe,
Que les clowns rentrent chez eux, et que la rue reste vide.
Et que sous les pavés, il n’y a pas la plage,
Mais la boue, le sang, les os,
Et l’éternel retour de la farce,
Où nous sommes tous des pantins, des pantins moroses.