ACTUALITÉ SOURCE : « Qu’est-ce qu’une œuvre d’art idéale ? » : les artistes du 59 Rivoli, à Paris, se posent la question dans une exposition – Radio France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! L’œuvre d’art idéale… Cette chimère qui hante les greniers de Montmartre comme les couloirs feutrés des académies, cette question qui suinte des murs du 59 Rivoli comme la moisissure des caves de Saint-Germain-des-Prés. Les artistes s’y collent, encore une fois, comme des mouches sur un cadavre de concept, espérant peut-être y trouver un peu de miel avant que tout ne pourrisse. Mais qu’est-ce donc que cette quête, sinon l’ultime convulsion d’une humanité qui a perdu jusqu’au sens de sa propre déchéance ? L’œuvre idéale… Comme si l’art, ce vieux chien galeux, pouvait encore prétendre à la perfection alors que le monde n’est plus qu’un gigantesque champ de ruines fumantes, un dépotoir où s’entassent les rêves avortés et les illusions carbonisées.
Pour comprendre cette folie, il faut remonter aux origines, là où tout a commencé à pourrir. L’art, voyez-vous, n’a jamais été ce que les naïfs croient. Ce n’est pas la beauté, ce n’est pas l’harmonie, ce n’est pas même l’expression d’une âme pure. Non. L’art, c’est d’abord un cri, un crachat, une insulte lancée à la face d’un univers qui n’en a cure. Et cette insulte, elle a pris des formes différentes au fil des siècles, comme une maladie qui mute pour mieux survivre. Voici donc les sept étapes de cette agonie, les sept visages de l’art à travers l’histoire, sept stations d’un chemin de croix qui mène tout droit à la fosse commune des idées mortes.
1. L’Art comme Sacrifice : Le Sang des Origines
Au commencement était le sang. Les premières œuvres d’art, si tant est qu’on puisse les appeler ainsi, étaient des entailles sur les parois des grottes, des traces de mains trempées dans l’ocre, des ossements gravés de signes incompréhensibles. Lascaux, Chauvet, Altamira… Ces sanctuaires de la préhistoire ne célébraient pas la beauté, mais la terreur. Les hommes du Paléolithique ne peignaient pas des bisons pour le plaisir des yeux, mais pour apaiser les esprits, pour négocier avec des forces qu’ils ne comprenaient pas. L’art était un rituel, une offrande, une tentative désespérée de domestiquer l’inconnu. Comme le disait Georges Bataille, « L’art est ce qui reste quand on a tout perdu, même l’espoir. » Et c’est vrai : quand on n’a plus rien, on grave des signes sur les murs, on danse jusqu’à l’épuisement, on hurle des incantations dans le vent. L’œuvre idéale, à cette époque, était celle qui faisait couler le plus de sang, celle qui arrachait le plus de cris aux dieux indifférents.
Anecdote : On raconte que les chamanes des tribus sibériennes, avant de peindre sur les rochers, se saignaient les paumes avec des lames d’obsidienne, mélangeant leur sang à la peinture. L’œuvre parfaite était celle qui contenait une part de leur propre vie. Aujourd’hui, les artistes du 59 Rivoli parlent d’ »idéal » en sirotant des bières tièdes. Comme le temps passe…
2. L’Art comme Pouvoir : Les Pharaons et la Glace des Pyramides
Avec l’avènement des civilisations, l’art change de fonction. Il n’est plus question d’apaiser les esprits, mais de les dominer. Les pyramides d’Égypte ne sont pas des tombeaux, ce sont des manifestes. Des déclarations de guerre adressées à la mort elle-même. Khéops, Ramsès, Toutânkhamon… Ces noms ne sont pas ceux de rois, mais de publicitaires avant l’heure, des spin doctors de l’au-delà. L’œuvre idéale, ici, est celle qui résiste au temps, qui écrase l’éternité sous son poids de pierre. Comme le disait Hegel, « L’art égyptien est l’art de la mort qui se prend pour l’immortalité. » Et c’est exactement ça : une tentative grotesque de figer le néant dans le granit.
Anecdote : On sait que les ouvriers qui construisaient les pyramides étaient payés en bière et en oignons. Pas de salaire en or, pas de reconnaissance éternelle. Juste de quoi survivre une journée de plus, sous un soleil de plomb, à empiler des blocs de pierre pour des pharaons qui, une fois morts, ne daigneraient même pas jeter un regard à leurs serviteurs. L’œuvre idéale, pour les maîtres, était celle qui écrasait le plus d’esclaves. Pour les esclaves, c’était probablement une bonne bière fraîche après douze heures de labeur.
3. L’Art comme Illusion : La Grèce et le Mensonge de la Beauté
Puis vint la Grèce, et avec elle, le grand mensonge. Les Grecs ont inventé l’idée de beauté, cette escroquerie monumentale qui nous empoisonne encore aujourd’hui. Le Parthénon, les statues de Praxitèle, les tragédies d’Eschyle… Tout cela n’est qu’un immense décor de théâtre, une tentative de donner un sens à un monde qui n’en a aucun. Comme le disait Nietzsche, « Les Grecs étaient superficiels… par profondeur. » Ils savaient que tout n’était que apparence, mais ils ont choisi de jouer le jeu, de construire des temples à la gloire de dieux qui n’existaient pas, d’écrire des poèmes pour des muses qui n’étaient que des chimères. L’œuvre idéale, pour les Grecs, était celle qui cachait le mieux le vide derrière le marbre.
Anecdote : On raconte que Phidias, le sculpteur de la statue chryséléphantine de Zeus à Olympie, aurait volé une partie de l’or destiné à recouvrir la statue. Quand on lui demanda où était passé le métal précieux, il répondit : « Zeus l’a pris. » Personne n’osa le contredire. L’art, déjà, était une affaire de voleurs et de menteurs.
4. L’Art comme Péché : Le Moyen Âge et la Culpa
Le christianisme arrive, et avec lui, la culpabilité. L’art n’est plus une offrande ou un manifeste, mais un péché. Les cathédrales gothiques ne sont pas des lieux de beauté, mais des machines à broyer les âmes. Les vitraux, les gargouilles, les fresques de l’Enfer… Tout est conçu pour rappeler à l’homme sa petitesse, sa pourriture, son destin de damné. Comme le disait saint Augustin, « La beauté est une ruse du diable. » L’œuvre idéale, au Moyen Âge, est celle qui fait le plus souffrir, celle qui rappelle le plus cruellement à l’homme qu’il est né pour brûler.
Anecdote : On sait que les bâtisseurs de cathédrales travaillaient dans des conditions effroyables. Beaucoup mouraient avant la fin des travaux, écrasés par des pierres, précipités dans le vide, ou simplement épuisés. Les commanditaires s’en moquaient. L’œuvre idéale, pour l’Église, était celle qui coûtait le plus de vies humaines. Comme aujourd’hui, d’ailleurs, où les galeristes et les collectionneurs se moquent bien de savoir combien d’artistes crèvent de faim pour produire leurs « chefs-d’œuvre ».
5. L’Art comme Révolte : La Renaissance et le Cri de l’Individu
La Renaissance, enfin ! L’homme se réveille, ou du moins, il croit se réveiller. Michel-Ange, Léonard de Vinci, Raphaël… Ces noms résonnent comme des coups de canon dans la nuit médiévale. L’art redevient une affaire d’individus, de génies solitaires qui défient les dieux et les rois. Comme le disait Vasari, « L’art est l’expression de l’âme immortelle. » Belle phrase, n’est-ce pas ? Sauf que cette âme immortelle, elle est surtout une âme en colère, une âme qui refuse de se soumettre. Le David de Michel-Ange n’est pas une statue, c’est un poing levé. La Joconde n’est pas un portrait, c’est un défi lancé à la mort. L’œuvre idéale, à la Renaissance, est celle qui dit « non », celle qui crache à la face de l’ordre établi.
Anecdote : On raconte que Michel-Ange, en sculptant le David, aurait travaillé jour et nuit, sans dormir, sans manger, comme possédé. Quand on lui demandait pourquoi il se tuait à la tâche, il répondait : « Parce que l’œuvre doit être plus forte que l’artiste. » Aujourd’hui, les artistes du 59 Rivoli parlent d’ »idéal » en postant des stories Instagram. Comme quoi, la révolte, ça s’use…
6. L’Art comme Marchandise : Le Capitalisme et la Foire aux Vanités
Puis vint le capitalisme, et avec lui, la grande foire aux vanités. L’art n’est plus une offrande, un manifeste, un péché ou une révolte. Non, l’art est devenu une marchandise, un produit comme un autre, à vendre au plus offrant. Warhol, Koons, Hirst… Ces noms ne sont pas ceux d’artistes, mais de marques, de logos, de produits dérivés. Comme le disait Walter Benjamin, « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique a perdu son aura. » Et c’est vrai : aujourd’hui, une œuvre d’art n’est plus qu’un objet de spéculation, un placement financier, un moyen de blanchir de l’argent sale. L’œuvre idéale, à l’ère du capitalisme, est celle qui se vend le plus cher, celle qui fait le plus de bruit, celle qui permet à son propriétaire de briller en société.
Anecdote : On sait que Damien Hirst, l’artiste britannique célèbre pour ses animaux dans le formol, aurait vendu une de ses œuvres, « The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living » (un requin dans un aquarium), pour 12 millions de dollars. Le requin, lui, était déjà mort. Comme les idéaux, comme les rêves, comme tout ce qui fait de l’art autre chose qu’une vulgaire marchandise.
7. L’Art comme Déchet : L’Ère Contemporaine et la Fin des Illusions
Et nous voilà arrivés à aujourd’hui, au 59 Rivoli, dans cette exposition où des artistes se demandent ce qu’est une œuvre d’art idéale. La réponse est simple : il n’y en a plus. L’art contemporain n’est plus qu’un immense dépotoir, un champ de ruines où s’entassent les débris de toutes les illusions passées. Comme le disait Jean Baudrillard, « L’art contemporain est le symptôme d’une société qui a perdu le sens du sacré, du beau, et même du laid. » Aujourd’hui, une œuvre d’art, c’est n’importe quoi : un tas de détritus, une performance absurde, une vidéo de dix heures où il ne se passe rien. L’œuvre idéale, si tant est qu’elle existe encore, est celle qui résume le mieux notre époque : un néant bruyant, un vide plein de prétention, un cri étouffé dans le brouhaha du monde.
Anecdote : En 2019, une artiste italienne, Maurizio Cattelan, a exposé une banane scotchée à un mur, intitulée « Comedian ». L’œuvre s’est vendue 120 000 dollars. Quelques jours plus tard, un autre artiste a mangé la banane. Le galeriste a simplement remplacé le fruit. L’œuvre idéale, aujourd’hui, est celle qu’on peut remplacer par n’importe quoi, y compris une banane pourrie.
Analyse Sémantique : Le Langage de la Décomposition
Mais revenons à cette question : « Qu’est-ce qu’une œuvre d’art idéale ? » Décomposons-la, comme on dissèque un cadavre. D’abord, le mot « œuvre ». Il vient du latin « opera », qui signifie « travail », mais aussi « souffrance ». L’œuvre, c’est ce qui reste quand on a tout donné, quand on s’est vidé de sa substance. Ensuite, « art ». Du latin « ars », qui signifie « technique », mais aussi « ruse ». L’art, c’est donc à la fois un savoir-faire et une tromperie. Enfin, « idéale ». Du grec « idea », qui signifie « forme », mais aussi « chimère ». L’idéal, c’est ce qui n’existe pas, ce qui ne peut pas exister, ce qui n’est qu’un rêve éveillé.
Donc, quand les artistes du 59 Rivoli se demandent ce qu’est une œuvre d’art idéale, ils demandent en réalité : « Quelle est la plus belle des illusions ? Quelle est la plus grande des escroqueries ? Quelle est la souffrance la plus pure ? » Et la réponse, bien sûr, est qu’il n’y en a pas. Parce que l’art, aujourd’hui, n’est plus qu’un mot vide, un concept creux, une coquille sans mollusque. Comme le disait Roland Barthes, « Le langage est fasciste. » Et c’est vrai : les mots nous mentent, les concepts nous trahissent, et l’art, ce vieux complice, nous abandonne au bord du chemin, comme un chien qui a trop servi.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
Alors, que faire ? Faut-il se résigner, baisser les bras, accepter que l’art soit mort, tué par le capitalisme, la technologie, la bêtise humaine ? Non. Il faut résister. Pas en cherchant l’œuvre idéale, cette chimère, mais en acceptant l’imperfection, la laideur, la souffrance. L’art, aujourd’hui, doit être un acte de résistance, un crachat dans la soupe des marchands, un coup de poing dans la gueule des bien-pensants. Comme le disait Antonin Artaud, « L’art n’est pas la représentation de la vie, mais la vie elle-même, dans ce qu’elle a de plus cruel, de plus sale, de plus désespéré. »
Les artistes du 59 Rivoli devraient arrêter de se demander ce qu’est une œuvre idéale. Ils devraient plutôt se demander : « Comment faire mal ? Comment déranger ? Comment réveiller les morts ? » Parce que l’art, aujourd’hui, doit être une insulte, une provocation, un coup de couteau dans le dos de l’ordre établi. Il doit être laid, sale, violent. Il doit sentir la sueur, le sang, la merde. Il doit être vivant, ou alors il n’est rien.
Et nous, spectateurs, nous devons arrêter de chercher la beauté. Nous devons accepter l’horreur, la laideur, l’inconfort. Parce que l’art, aujourd’hui, n’est plus là pour nous consoler, mais pour nous réveiller. Pour nous rappeler que nous sommes vivants, et que cette vie, cette putain de vie, elle