ACTUALITÉ SOURCE : Otobong Nkanga au Musée d’Art Moderne de Paris – expo.paris
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Voici donc l’énième célébration de l’art contemporain, ce grand cirque où l’on exhibe les plaies du monde comme des trophées de chasse, où les musées, ces cathédrales laïques, se transforment en cabinets de curiosités pour bourgeois repentis. Otobong Nkanga, artiste nigériane, expose au Musée d’Art Moderne de Paris. Bien. Très bien. Mais que voit-on, au juste ? Des toiles, des installations, des fils tendus entre des continents déchirés, des récits de spoliation, d’exil, de terre violée. Une œuvre qui hurle, qui saigne, qui nous rappelle que l’humanité n’est qu’une longue suite de pillages, de dominations, de silences complices. Et nous, pauvres visiteurs, nous marchons entre ces lambeaux d’histoire comme des somnambules, un verre de vin à la main, hochant la tête avec cette gravité de circonstance qui sied aux amateurs d’art.
Mais trêve de sarcasme facile. Otobong Nkanga ne mérite pas cela. Son travail est une lame plantée dans le ventre mou de l’Occident, une œuvre qui force à regarder ce que l’on préfère ignorer : la violence fondatrice de notre modernité. Alors, parlons-en. Parlons de cette artiste qui, comme tant d’autres avant elle, use de son art pour dire l’indicible. Mais cette fois, peut-être, avec une urgence nouvelle, une colère plus froide, plus méthodique. Parce que le monde brûle, et que les musées, ces temples de la culture, ne sont plus que des mausolées où l’on enterre les cris des opprimés sous des couches de vernis et de bonnes intentions.
Les Sept Plaies de l’Humanité : Une Généalogie de la Violence par Otobong Nkanga
Pour comprendre Otobong Nkanga, il faut remonter aux origines. Non pas aux origines de l’art – ce serait trop simple –, mais aux origines de la violence humaine, cette compagne indéfectible de notre espèce. Sept étapes, sept chutes, sept moments où l’humanité a choisi la domination plutôt que la fraternité. Et à chaque fois, l’art, ce miroir brisé, a tenté de refléter l’horreur.
1. La Chute Originelle : Le Mythe et le Sang (Préhistoire – Antiquité)
Au commencement était le mythe. Et le mythe justifiait tout : les sacrifices, les guerres, les empires. Les fresques rupestres de Lascaux, ces premiers récits graphiques, ne célèbrent pas seulement la chasse – elles célèbrent la domination de l’homme sur l’animal, cette première spoliation. Puis vinrent les cités-États, les pyramides, les ziggourats, ces monuments construits sur le dos des esclaves. L’art, déjà, était politique. Déjà, il servait à glorifier les vainqueurs. Comme le disait Hérodote, « l’histoire est écrite par les vainqueurs », et les vainqueurs, depuis toujours, aiment à se représenter en héros. Otobong Nkanga, elle, choisit de montrer les vaincus. Ses toiles sont peuplées de silhouettes sans visage, de mains tendues vers un ciel sourd, de terres stériles où plus rien ne pousse. Elle peint l’envers du décor, là où les autres ne voient que gloire.
2. La Croix et l’Épée : Le Christianisme et la Colonisation (Moyen Âge – XVIe siècle)
Avec le christianisme, la violence prend une dimension sacrée. Les croisades, l’Inquisition, la conversion forcée des peuples « païens » – tout est justifié au nom de Dieu. Puis vient la Renaissance, cette période où l’Europe redécouvre l’art antique tout en préparant la conquête du monde. Montaigne, dans ses Essais, s’interroge : « Que sais-je ? » Mais personne ne l’écoute. Les caravelles partent, chargées de croix et de canons. Les Amériques sont « découvertes », c’est-à-dire violées, pillées, vidées de leurs habitants. L’art de l’époque célèbre ces exploits : les portraits des conquistadors, les scènes de baptême forcé, les natures mortes où s’entassent les richesses volées. Otobong Nkanga, elle, ne célèbre rien. Ses installations évoquent les mines du Congo, ces trous béants dans la terre où des millions d’hommes ont laissé leur vie pour que l’Europe puisse s’éclairer. Elle parle de ces « fantômes du capitalisme », comme les appelait Walter Benjamin, ces ombres qui hantent nos objets du quotidien.
3. Les Lumières et l’Ombre : La Raison comme Alibi (XVIIIe siècle)
Les Lumières. Enfin, la raison ! Enfin, l’homme libéré des superstitions ! Sauf que cette raison-là est sélective. Voltaire écrit des traités sur la tolérance tout en investissant dans la traite négrière. Kant théorise la paix perpétuelle tout en justifiant le colonialisme. L’art, lui, se fait moralisateur : les scènes de genre montrent des paysans heureux, des enfants sages, des familles unies. Personne ne voit les navires négriers qui traversent l’Atlantique, personne n’entend les cris des esclaves. Otobong Nkanga, elle, les fait entendre. Ses œuvres sont des archives silencieuses, des mémoriaux sans noms. Elle utilise des matériaux bruts – terre, charbon, métal – pour rappeler que l’histoire s’écrit avec des mains sales. Comme le disait Hegel, « l’histoire est un abattoir », et Nkanga en expose les carcasses.
4. L’Industrie et la Chair : Le Capitalisme Triomphant (XIXe siècle)
La révolution industrielle. L’homme devient une machine, la nature une ressource, le monde un marché. Marx décrit l’aliénation du prolétariat, Dickens peint les taudis de Londres, Zola montre les mines du Nord. Mais l’art officiel, lui, célèbre le progrès : les usines fumantes, les chemins de fer, les expositions universelles. Personne ne voit les enfants qui meurent dans les filatures, les femmes qui s’épuisent à la tâche, les paysans chassés de leurs terres. Otobong Nkanga, elle, voit. Ses toiles sont traversées de fils électriques, de tuyaux, de réseaux qui évoquent à la fois la modernité et l’étouffement. Elle parle de ces « corps-marchandises », comme les appelait Fanon, ces corps que le capitalisme use et jette. Elle montre les cicatrices de l’industrialisation, ces paysages défigurés où plus rien ne pousse, où l’homme n’est plus qu’un consommateur solitaire.
5. Les Guerres Totales : L’Apocalypse Rationnelle (XXe siècle)
Deux guerres mondiales. Des millions de morts. Des villes rasées. Des camps d’extermination. L’art, cette fois, ne peut plus mentir. Picasso peint Guernica, Beckmann montre les visages déformés par la souffrance, Bacon expose les corps déchiquetés. Mais après la guerre, vient l’oubli. Les Trente Glorieuses, le consumérisme, l’amnésie organisée. Otobong Nkanga refuse cet oubli. Ses installations évoquent les guerres coloniales, les dictatures africaines, les massacres oubliés. Elle parle de ces « non-lieux de la mémoire », comme les appelait Pierre Nora, ces trous noirs de l’histoire où s’engouffrent les victimes sans sépulture. Elle utilise des matériaux précaires – verre brisé, tissus déchirés – pour rappeler que la paix n’est qu’une trêve entre deux violences.
6. La Mondialisation et le Vide : L’Empire du Rien (Fin XXe – XXIe siècle)
La chute du mur de Berlin. La fin de l’histoire, nous dit Fukuyama. Sauf que l’histoire continue, plus violente que jamais. Les guerres se privatisent, les frontières se ferment, les inégalités explosent. L’art contemporain, lui, se fait spectacle. Les biennales, les foires, les records d’enchères. On parle de « globalisation », de « connectivité », de « métissage ». Mais derrière ces mots creux, que voit-on ? Des migrants qui meurent en Méditerranée, des enfants qui travaillent dans les mines de cobalt, des forêts qui brûlent. Otobong Nkanga, elle, ne se contente pas de dénoncer. Elle propose une autre narration. Ses œuvres sont des cartes alternatives, des récits où les perdants reprennent la parole. Elle parle de ces « communautés de destin », comme les appelait Glissant, ces liens invisibles qui unissent les opprimés du monde entier. Elle montre que l’histoire n’est pas finie, qu’elle est toujours en train de s’écrire, dans le sang et dans les larmes.
7. L’Anthropocène et la Fin des Illusions (XXIe siècle – Aujourd’hui)
Nous y voilà. L’Anthropocène. L’ère où l’homme est devenu une force géologique, capable de détruire la planète en quelques décennies. Les scientifiques parlent de « sixième extinction », les philosophes de « fin du monde ». L’art, lui, se fait éco-anxieux. On voit des installations avec des déchets plastiques, des performances où l’on enterre des smartphones. Mais est-ce suffisant ? Otobong Nkanga va plus loin. Elle ne se contente pas de montrer la catastrophe, elle en explore les racines. Ses œuvres parlent de ces « dettes écologiques », comme les appelait Vandana Shiva, ces dettes que le Nord doit au Sud. Elle montre que la crise environnementale est indissociable de la crise coloniale, que le réchauffement climatique est une guerre de plus, une guerre contre les pauvres, contre les femmes, contre les peuples autochtones. Elle utilise des matériaux naturels – terre, eau, plantes – pour rappeler que l’homme n’est pas le maître de la nature, mais son parasite.
Analyse Sémantique : Le Langage comme Arme et comme Cicatrice
Otobong Nkanga ne se contente pas de peindre ou de sculpter. Elle écrit. Ou plutôt, elle réécrit. Son œuvre est une bataille sémantique, une lutte pour redéfinir les mots, pour leur rendre leur poids, leur violence originelle.
Prenons le mot « ressource ». Dans le langage du capitalisme, une ressource est quelque chose que l’on exploite, que l’on épuise, que l’on jette. Le pétrole, les minerais, les forêts, les hommes. Nkanga, elle, parle de « ressources vivantes ». Elle montre que la terre n’est pas un stock, mais un organisme, que les hommes ne sont pas des outils, mais des sujets. Elle utilise des mots comme « spoliation », « exil », « mémoire », des mots lourds, des mots qui résistent.
Prenons le mot « frontière ». Dans le langage des États, une frontière est une ligne tracée sur une carte, une barrière, un mur. Nkanga, elle, parle de « frontières poreuses », de « frontières intérieures ». Elle montre que les frontières ne séparent pas seulement les pays, mais aussi les classes, les races, les genres. Elle utilise des fils, des réseaux, des labyrinthes pour évoquer ces frontières invisibles qui traversent nos vies.
Prenons le mot « art ». Dans le langage des musées, l’art est un objet, une marchandise, un investissement. Nkanga, elle, parle d’ »art comme résistance », d’ »art comme mémoire », d’ »art comme blessure ». Elle montre que l’art n’est pas un luxe, mais une nécessité, une arme contre l’oubli. Comme le disait Adorno, « écrire un poème après Auschwitz est barbare ». Nkanga, elle, écrit des poèmes avec des fils de fer et de la terre. Des poèmes qui saignent.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste : L’Art comme Dernier Refuge
Face à l’horreur du monde, que faire ? Se taire ? Hurler ? Fuir ? Otobong Nkanga choisit de résister. Pas avec des manifestes, pas avec des slogans, mais avec des œuvres. Des œuvres qui sont à la fois des armes et des refuges.
Son comportementalisme est radical. Elle ne croit pas aux solutions individuelles, aux petits gestes, aux « changements de mentalité ». Elle sait que le système est trop fort, trop ancré, trop violent. Alors, elle attaque. Elle montre les mécanismes de la domination, elle expose les mensonges de l’Occident, elle rappelle que l’histoire n’est pas un long fleuve tranquille, mais une succession de crimes. Comme le disait Foucault, « le savoir est pouvoir ». Nkanga utilise l’art comme un savoir, comme un pouvoir. Elle arme les regards, elle éduque les consciences.
Mais son humanisme est tout aussi radical. Elle ne se contente pas de dénoncer, elle propose. Elle montre que d’autres mondes sont possibles, que d’autres récits existent. Elle parle de ces « utopies concrètes », comme les appelait Ernst Bloch, ces espaces de résistance où la vie reprend ses droits. Ses installations sont des jardins secrets, des oasis dans le désert du capitalisme. Elle utilise des plantes, des graines, des eaux pour rappeler que la nature n’est pas morte, que l’espoir n’est pas une illusion.
Et nous, dans tout cela ? Que faire, nous, pauvres visiteurs, face à ces œuvres qui nous accusent, qui nous interpellent, qui nous jugent ? Peut-être simplement cela : regarder. Vraiment regarder. Ne pas détourner les yeux. Ne pas se contenter de hocher la tête en disant « c’est beau ». Mais voir la souffrance, la colère, l’espoir. Et puis, peut-être, agir. À notre échelle. Avec nos moyens. Parce que l’art, quand il est vrai, ne laisse jamais indemne.
— Ô terre, ô mère aux flancs ouverts,
Tes veines saignent sous les pics des hommes,
Tes enfants, fantômes aux yeux crevés,
Dansent sur les décombres de leurs songes.
— Voici venir les marchands de rêves,
Leurs mains pleines de promesses et de chaînes,
Leurs bouches pleines de miel et de mensonges,
Leurs coffres pleins d’or et de larmes.
— Nous avons cru aux dieux, aux rois, aux lois,
Aux machines, aux marchés, aux écrans froids,
Mais les dieux sont morts, les rois sont fous,
Et les machines dévorent nos doigts.
— Alors, que reste-t-il ? Des fils tendus,