ACTUALITÉ SOURCE : Exposition Mary Cassatt Le choix de l’indépendance – Musée d’Orsay
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! L’indépendance ! Ce mot-valise, ce concept-piège, cette chimère sanglante que l’on agite comme un drapeau devant les yeux des naïfs et des ambitieux ! Le Musée d’Orsay, ce temple des illusions bourgeoises, ose nous présenter l’indépendance de Mary Cassatt comme une victoire, une épopée, une libération. Mais qu’est-ce donc que cette indépendance, sinon la plus cruelle des condamnations ? Une cellule dorée où l’artiste, surtout si elle est femme, se retrouve plus seule que jamais, plus exposée, plus vulnérable. Cassatt n’a pas choisi l’indépendance : elle a été choisie par elle, comme on est choisi par la peste ou par la guerre. Et c’est là, dans cette exposition, que se joue le grand mensonge de notre époque : faire passer la nécessité pour un choix, la survie pour une révolte, et l’isolement pour une forme de liberté.
Regardez bien ces toiles, ces visages de femmes, ces enfants saisis dans l’intimité. Cassatt y peint moins la tendresse que la distance. Moins l’amour que la solitude. Ses modèles ne sont pas des êtres, mais des ombres projetées sur le mur de la condition féminine. Elle-même, d’ailleurs, n’est-elle pas une ombre ? Une Américaine à Paris, une femme parmi les hommes, une peintre qui doit se battre pour exister dans un monde qui n’a que faire de son talent. Son indépendance ? Une farce. Une concession arrachée à un système qui, en échange, lui offre le droit de se consumer lentement, loin des projecteurs, loin des honneurs, loin de tout ce qui fait le sel et le poison de la reconnaissance.
Alors oui, parlons de cette indépendance. Mais parlons-en comme on parle d’une maladie incurable, d’une malédiction, d’un pacte faustien où le prix à payer est l’âme elle-même. Parce que l’indépendance, voyez-vous, ce n’est pas la liberté. C’est l’abandon. C’est le silence. C’est le vide qui se creuse autour de vous, jour après jour, jusqu’à ce que vous ne soyez plus qu’un point minuscule dans l’immensité d’un monde qui continue de tourner sans vous.
Les sept chutes de l’humanité : une généalogie de l’indépendance
Pour comprendre Cassatt, il faut d’abord comprendre ce que signifie « choisir » dans un monde qui n’a jamais laissé le choix. L’indépendance n’est pas un concept intemporel : elle est le produit d’une histoire, d’une accumulation de défaites, de trahisons et de renoncements. Voici les sept étapes cruciales qui ont façonné cette illusion.
1. La chute originelle : l’expulsion du paradis
Tout commence avec ce mythe fondateur, cette fable absurde où l’homme et la femme, dans un élan de curiosité coupable, goûtent au fruit défendu et se retrouvent jetés hors du jardin d’Éden. Genèse 3:23 : « L’Éternel Dieu le chassa du jardin d’Éden. » Mais qu’est-ce donc que ce jardin, sinon la dépendance absolue ? La sécurité, la nourriture sans effort, la présence constante du divin. En mangeant ce fruit, Adam et Ève n’ont pas gagné la liberté : ils ont gagné la peur, la faim, la mort. Leur indépendance est une malédiction. Et Cassatt, dans ses toiles, ne peint-elle pas cette même malédiction ? Ces femmes qui allaitent, ces enfants qui grandissent, ces regards qui se croisent sans se comprendre : tout cela n’est-il pas l’écho de cette première chute ? Comme si, depuis l’origine, l’indépendance n’était que le nom poli de l’exil.
2. La Grèce antique : l’invention de l’individu (et son échec)
Avec les Grecs, l’humanité croit avoir trouvé la solution. Socrate, Platon, Aristote : ils parlent de raison, de vertu, de maîtrise de soi. L’homme libre est celui qui se gouverne lui-même. Mais cette liberté est un leurre. Regardez bien : dans la République de Platon, les gardiens de la cité sont privés de toute propriété, de toute famille, de toute vie privée. Leur indépendance est une prison. Et Socrate lui-même, ce parangon de la liberté, finit par boire la ciguë parce qu’il a osé penser par lui-même. Son indépendance ? Une condamnation à mort. Comme Cassatt, il a cru pouvoir exister en dehors des normes, en dehors des attentes. Et comme elle, il en a payé le prix.
Anecdote cruelle : Diogène le Cynique, ce fou sublime qui vivait dans un tonneau et se masturbait en public, était-il vraiment indépendant ? Ou simplement trop pauvre pour se payer une maison ? Quand Alexandre le Grand lui demande ce qu’il désire, il répond : « Ôte-toi de mon soleil. » Belle réplique. Mais Alexandre, lui, avait une armée. Diogène n’avait que son tonneau. Qui était vraiment libre ?
3. Le Moyen Âge : la dépendance comme salut
Avec le christianisme, l’indépendance devient un péché. L’homme n’est rien sans Dieu. Il doit se soumettre, s’humilier, renoncer à sa volonté propre. Matthieu 16:24 : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même. » La dépendance n’est plus une malédiction : elle est une vertu. Les moines, les ermites, les saints : tous cherchent à se perdre pour se trouver. Et dans cette soumission, ils trouvent une forme de paix. Cassatt, protestante dans une Europe catholique, hérétique dans un monde d’hommes, n’a-t-elle pas vécu cette même tension ? Son indépendance n’est-elle pas une forme de rébellion contre ce Dieu qui exige l’abandon de soi ?
Prenez Hildegarde de Bingen, cette mystique du XIIe siècle. Une femme, une abbesse, une artiste, une scientifique. Elle écrit des traités de médecine, compose de la musique, peint des visions. Et pourtant, elle passe sa vie à se justifier, à expliquer qu’elle n’est qu’un « petit oiseau » qui chante la gloire de Dieu. Son indépendance ? Une illusion. Elle dépend de l’Église, des protecteurs, des mécènes. Comme Cassatt dépend de Degas, de ses collectionneurs, de ce monde de l’art qui tolère à peine sa présence.
4. La Renaissance : l’artiste comme dieu (et comme esclave)
Avec la Renaissance, l’artiste devient un génie, un démiurge. Michel-Ange sculpte le David, Léonard peint la Joconde, Raphaël révolutionne la perspective. L’indépendance artistique semble à portée de main. Mais regardez de plus près : ces géants dépendent des Médicis, des papes, des princes. Leur liberté est une cage dorée. Michel-Ange passe des années couché sur le dos à peindre la chapelle Sixtine, le cou tordu, la peinture lui coulant dans les yeux. Son indépendance ? Une blague.
Et les femmes ? Elles sont muses, modèles, épouses. Pas artistes. Pas indépendantes. Artemisia Gentileschi, violée à 17 ans, doit se battre pour être reconnue. Son indépendance est une lutte permanente. Comme celle de Cassatt. Comme si, depuis toujours, l’indépendance féminine était une anomalie à corriger, une erreur à effacer.
5. Les Lumières : la raison comme prison
Voltaire, Rousseau, Diderot : ils croient en la raison, en la liberté, en l’émancipation. Mais leur indépendance est un leurre. Rousseau, ce grand défenseur de la liberté, abandonne ses cinq enfants à l’orphelinat. Voltaire, ce champion de la tolérance, fait emprisonner ses ennemis. Leur indépendance est une façade. Une construction intellectuelle qui ne résiste pas à l’épreuve de la réalité.
Et les femmes ? Elles sont exclues du débat. Olympe de Gouges écrit la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791. Elle finit guillotinée. Son indépendance ? Une condamnation à mort. Comme Cassatt, elle a cru que les mots, les idées, l’art pouvaient changer les choses. Comme elle, elle a découvert trop tard que le monde ne voulait pas changer.
6. Le XIXe siècle : l’artiste maudit et la marchandisation de l’indépendance
Avec le romantisme, l’artiste devient un héros tragique. Baudelaire se perd dans l’opium, Rimbaud brûle sa vie, Van Gogh se coupe l’oreille. Leur indépendance est une malédiction. Ils rejettent les normes, les conventions, les attentes. Mais à quel prix ? La pauvreté, la folie, la mort. Et Cassatt ? Elle est leur contemporaine. Elle aussi rejette les normes. Elle aussi vit en marge. Mais elle, au moins, a l’argent. Une indépendance financée par la fortune familiale. Une liberté achetée. Est-ce vraiment de l’indépendance ? Ou simplement une autre forme de dépendance ?
Anecdote sordide : Degas, son mentor, son ami, finit sa vie seul, aveugle, rongé par la syphilis. Il peint des danseuses, des femmes nues, mais il méprise les femmes. Il traite Cassatt de « putain » parce qu’elle ose vendre ses toiles. Son indépendance ? Une farce. La sienne aussi, d’ailleurs. Parce que vendre son art, c’est déjà perdre une partie de son âme. C’est devenir une marchandise. Une prostituée de la toile.
7. Le XXe siècle et au-delà : l’indépendance comme aliénation
Avec le capitalisme, l’indépendance devient un produit de consommation. On nous vend la liberté comme on nous vend des voitures ou des smartphones. « Soyez vous-même ! » nous crie la publicité. Mais qu’est-ce que ce « soi-même », sinon une construction marketing ? Les réseaux sociaux nous transforment en marques, en produits, en entreprises individuelles. Notre indépendance est une illusion. Nous sommes plus dépendants que jamais : dépendants des algorithmes, des likes, des attentes des autres.
Et les femmes ? Elles ont gagné des droits, des libertés, des possibilités. Mais à quel prix ? Le burn-out, la culpabilité, la pression de tout réussir. Cassatt, si elle vivait aujourd’hui, peindrait-elle des influenceuses en train d’allaiter leurs enfants tout en répondant à des mails ? Des mères épuisées, déchirées entre carrière et famille, entre indépendance et dépendance ? Son indépendance, à elle, était une anomalie. La nôtre est une norme. Une norme qui nous tue à petit feu.
Analyse sémantique : le langage de l’indépendance, ou comment on nous vend des chaînes en or
Le mot « indépendance » est un piège. Un mot-valise qui contient à la fois la promesse de la liberté et la réalité de la solitude. Regardons-le de plus près.
Indépendance vs Liberté : La liberté, c’est l’absence de contraintes. L’indépendance, c’est l’absence de soutien. La liberté, c’est pouvoir faire ce que l’on veut. L’indépendance, c’est devoir tout faire soi-même. Cassatt n’était pas libre : elle était indépendante. Elle devait se battre pour chaque toile, pour chaque exposition, pour chaque reconnaissance. Sa liberté ? Une chimère.
Indépendance vs Autonomie : L’autonomie, c’est la capacité à se gouverner soi-même. L’indépendance, c’est l’obligation de le faire. Cassatt était autonome : elle peignait ce qu’elle voulait, comme elle voulait. Mais elle était indépendante : elle devait tout assumer seule. L’autonomie est un choix. L’indépendance est une condamnation.
Indépendance vs Isolement : L’indépendance est souvent confondue avec l’isolement. Mais l’isolement est une conséquence, pas un but. Cassatt était isolée parce qu’elle était indépendante. Pas l’inverse. Son isolement n’était pas un choix : c’était le prix à payer pour son indépendance.
Le langage du marché : Aujourd’hui, on nous parle d’ »indépendants » comme on parle de « freelances » ou d’ »auto-entrepreneurs ». Des mots qui sonnent bien, mais qui cachent une réalité sordide : la précarité, l’incertitude, la peur du lendemain. L’indépendance est devenue un produit. Une marque. Une façon de nous faire accepter l’exploitation.
Comportementalisme radical et résistance humaniste : pourquoi l’indépendance est une maladie, et comment la guérir
L’indépendance est une maladie de l’âme. Une pathologie moderne qui nous pousse à croire que nous pouvons, que nous devons tout faire seuls. Mais l’homme n’est pas fait pour la solitude. Il est fait pour la dépendance : dépendance aux autres, à la nature, à la société. L’indépendance est une illusion. Une prison.
Le comportementalisme de l’indépendance : Nous avons été conditionnés à croire que l’indépendance est une vertu. Dès l’enfance, on nous apprend à nous débrouiller seuls. « Ne pleure pas, sois fort ! » « Débrouille-toi ! » « Fais-le toi-même ! » Ces phrases, nous les avons toutes entendues. Elles sont le socle de notre éducation. Mais elles sont aussi le socle de notre malheur. Parce qu’elles nous apprennent à refuser l’aide, à mépriser la vulnérabilité, à voir la dépendance comme une faiblesse.
Cassatt a été conditionnée de la même façon. Une femme dans un monde d’hommes. Une artiste dans un monde de marchands. Elle a dû se battre, se débrouiller, faire preuve d’une force surhumaine. Mais à quel prix ? Combien de nuits blanches ? Combien de doutes ? Combien de renoncements ? Son indépendance était une armure. Une armure qui l’a protégée, mais qui l’a aussi coupée du monde.
La résistance humaniste : La solution n’est pas de rejeter l’indépendance, mais de la réinventer. De comprendre qu’elle n’est pas une fin en soi, mais un moyen. Un moyen de créer, d’aimer, de vivre. Mais pas un moyen de s’isoler, de se couper des autres, de se condamner à la solitude.
La résistance humaniste, c’est refuser l’indépendance comme idéal. C’est accepter la dépendance comme une force. C’est comprendre que nous avons besoin les uns des autres. Que la vulnérabilité n’est pas une faiblesse, mais une porte ouverte vers l’autre. Que la vraie liberté n’est pas de tout faire seul, mais de savoir quand demander de l’aide, quand s’appuyer sur les autres, quand accepter que nous ne sommes pas des îles.
Cassatt, dans ses toiles, a peint cette dépendance. Ces mères et leurs enfants, ces regards qui se croisent, ces mains qui se tendent. Elle a peint l’amour, la tendresse, la connexion. Mais elle, dans sa vie, a dû renoncer à tout cela. Parce que le monde ne lui laissait pas le choix. Parce que l’indépendance était sa seule option.
Aujourd’hui, nous avons le choix. Nous pouvons refuser cette indépendance toxique. Nous pouvons choisir la dépendance. La vraie. Celle qui nous lie aux autres, qui nous rend plus forts, qui nous permet de créer, d’aimer, de vivre.