Quatre temps et quatre œuvres pour découvrir la nouvelle expo du musée d’art de Nantes, « Sous la pluie » – Ouest-France







Laurent Vo Anh – Sous la Pluie : Lamentations d’un Monde Noyé


ACTUALITÉ SOURCE : Quatre temps et quatre œuvres pour découvrir la nouvelle expo du musée d’art de Nantes, « Sous la pluie » – Ouest-France

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! « Sous la pluie » ! Quel titre délicieusement morbide, quelle invitation à la noyade collective, quelle métaphore éculée de notre époque qui pisse ses derniers espoirs comme un vieux robinet rouillé ! Le musée d’art de Nantes nous convie à une exposition dont le titre seul est un chef-d’œuvre de résignation esthétique. Quatre œuvres, quatre temps – comme les quatre cavaliers de l’Apocalypse, mais en moins flamboyant, en plus bureaucratique. On imagine déjà les cartels explicatifs, ces petits cercueils de mots où l’art vient s’enterrer sous les explications des commissaires d’exposition, ces croque-morts du sens.

Mais trêve de sarcasmes stériles – ou plutôt, non, pas de trêve, jamais de trêve ! Car cette pluie-là, voyez-vous, n’est pas qu’un thème d’exposition. C’est le symptôme d’une civilisation qui a perdu son parapluie métaphysique, qui se tient là, les bras ballants, à regarder tomber les gouttes en se demandant si c’est de l’eau ou de l’acide. La pluie, dans l’histoire de la pensée, a toujours été bien plus qu’un phénomène météorologique. Elle est le miroir trouble où se reflètent nos angoisses, nos espoirs, nos lâchetés. Et aujourd’hui, elle tombe sur un monde qui n’a même plus la force de courir s’abriter.

Les Sept Déluges : Une Archéologie de la Pluie dans l’Histoire Humaine

1. Le Déluge Originel : Quand les Dieux Pissaient de Rage

Tout commence, bien sûr, par le Déluge. Pas celui de Noé – non, celui d’avant, celui des Sumériens, celui de l’Épopée de Gilgamesh, où les dieux, excédés par le bruit des hommes, décident de les noyer comme des chatons dans un sac. La pluie, ici, est punition divine, purification par l’éradication. « Les dieux, eux aussi, pleuraient avec le ciel », écrit le poète sumérien. Quelle ironie ! Les dieux pleurent, et les hommes crèvent. La pluie comme premier châtiment, comme première preuve que le ciel n’est pas un père, mais un bourreau. Et nous, pauvres fous, continuons à lever les yeux vers lui en quête de miséricorde.

2. La Grèce Antique : La Pluie, ce Sang des Titans

Chez les Grecs, la pluie se fait plus subtile, plus philosophique. Hésiode nous raconte que Zeus, dans sa colère, envoie des averses pour punir les hommes, mais aussi pour les éprouver. La pluie devient le test ultime de la résilience humaine. « Les dieux nous envoient des épreuves comme le forgeron envoie des étincelles », écrit-il. Et Pindare d’ajouter : « La pluie est le souffle des immortels, qui lave les âmes comme l’eau lave les pierres. » Mais attention, cette pluie-là n’est pas tendre. Elle est le rappel constant que l’homme n’est qu’un jouet entre les mains des dieux, un jouet qui peut se dissoudre à tout moment. La pluie grecque est une leçon d’humilité – une leçon que nous avons superbement oubliée.

3. Le Moyen Âge : La Pluie, Larme de la Vierge et Pisse du Diable

Ah, le Moyen Âge ! L’époque où la pluie était à la fois bénédiction et malédiction, où chaque goutte pouvait être une larme de la Vierge ou un crachat de Satan. Les chroniques monastiques regorgent de récits de pluies miraculeuses, de sécheresses punitives, de déluges annonciateurs de la fin des temps. « La pluie est le sang des anges », écrit Hildegarde de Bingen, tandis que les paysans, eux, maudissent le ciel qui pourrit leurs récoltes. La pluie médiévale est une morale en soi : elle récompense les justes et noie les pécheurs. Mais qui décide qui est juste et qui ne l’est pas ? Dieu, bien sûr. Ou plutôt, ses représentants sur terre – ces mêmes moines qui, entre deux prières, s’enrichissaient sur le dos des miséreux. La pluie, au Moyen Âge, est une arme politique. Et aujourd’hui encore, elle l’est.

4. La Renaissance : La Pluie, ce Miroir Brisé de l’Âme

Avec la Renaissance, la pluie devient introspective. Elle n’est plus seulement un phénomène extérieur, mais le reflet de nos tourments intérieurs. Dürer, dans son chef-d’œuvre Melencolia I, représente une figure ailée assise sous un ciel lourd, tandis que la pluie menace de tout emporter. La pluie renaissante est mélancolie pure, spleen avant l’heure. « La pluie est le voile que l’âme jette sur le monde pour le rendre supportable », écrit Marsile Ficin. Mais attention, cette mélancolie-là n’est pas passive. Elle est créatrice. Elle pousse l’artiste à chercher la beauté dans la désolation, à transformer la boue en or. La pluie renaissante est une alchimie – une alchimie que nos modernes, trop pressés, trop distraits, ont oubliée.

5. Le Romantisme : La Pluie, cette Putain Sentimentale

Ah, les Romantiques ! Ces grands enfants qui ont fait de la pluie l’accessoire indispensable de leurs drames personnels. Chateaubriand pleure sous la pluie, Byron maudit le ciel qui pleure avec lui, et Shelley se noie dans un lac italien un jour de tempête. La pluie romantique est une complice, une amante cruelle qui accentue la souffrance et sublime la solitude. « La pluie est la sueur des nuages, et les nuages sont les rêves de la terre », écrit Novalis. Mais cette pluie-là est aussi une imposture. Elle est le décor d’un théâtre où l’homme joue le rôle du héros tragique, alors qu’il n’est qu’un pantin mouillé. Les Romantiques ont fait de la pluie un cliché – un cliché que le musée de Nantes, aujourd’hui, recycle avec une complaisance navrante.

6. L’Ère Industrielle : La Pluie, ce Déchet du Progrès

Avec l’industrialisation, la pluie change de visage. Elle n’est plus une force naturelle, mais un sous-produit de la modernité. Les usines crachent leur fumée, les villes se couvrent de suie, et la pluie devient acide, toxique. Baudelaire, dans Le Crépuscule du soir, décrit une pluie « qui lave les pavés gluants de la ville ». Mais cette pluie-là n’est plus purificatrice. Elle est le symptôme d’un monde malade, d’une civilisation qui a perdu le contact avec la nature. « La pluie moderne est une métaphore de notre âme », écrit Ruskin. Une âme polluée, corrompue, qui ne sait plus distinguer le ciel de la cheminée d’usine.

7. L’Anthropocène : La Pluie, ce Canular Climatique

Et nous voilà, aujourd’hui, à l’ère de l’Anthropocène, où la pluie n’est plus qu’un argument de plus dans le grand cirque médiatique. Les scientifiques nous parlent de réchauffement climatique, les politiques font des discours, et les artistes, comme ceux du musée de Nantes, organisent des expositions « Sous la pluie ». Mais cette pluie-là est une farce. Elle est le symptôme d’un monde qui a perdu toute capacité à agir, qui se contente de constater, de documenter, de « sensibiliser ». « La pluie de l’Anthropocène est une pluie sans fin, une pluie qui tombe sur un monde qui n’a plus de parapluie », écrit Bruno Latour. Et c’est vrai. Nous sommes comme Noé, mais sans arche, sans dieu, sans espoir. Juste des gouttes qui tombent, et des hommes qui regardent, impuissants, leur propre noyade.

Analyse Sémantique : « Sous la Pluie », ou l’Art de Se Noyer dans les Mots

Examinons maintenant ce titre, « Sous la pluie », avec la rigueur d’un entomologiste disséquant un insecte. Trois mots, une préposition, un article, un nom. Rien de plus. Et pourtant, quelle charge symbolique !

« Sous » : une préposition qui indique la soumission, l’infériorité, la passivité. Être « sous » quelque chose, c’est être dominé, écrasé, submergé. « Sous la pluie », c’est être à la merci des éléments, sans défense, sans recours. Comparez avec « dans la pluie » – qui évoque une immersion active, presque joyeuse – ou « face à la pluie » – qui suggère un combat, une résistance. Non, « sous » est un mot de défaite. Un mot qui dit : « Nous avons perdu. La pluie a gagné. »

« La » : l’article défini. Pas « une » pluie, non – « la » pluie. Comme s’il n’y en avait qu’une, comme si toutes les pluies du monde n’étaient qu’une seule et même malédiction. « La » pluie, c’est la pluie universelle, intemporelle, inévitable. C’est la pluie des mythes, des légendes, des cauchemars. C’est la pluie qui tombe depuis la nuit des temps et qui tombera jusqu’à la fin des temps. « La » pluie, c’est l’ennemi absolu, celui contre lequel on ne peut rien.

« Pluie » : le mot lui-même est une onomatopée. Dites-le à voix haute : « pluie ». On entend le crépitement des gouttes, le bruit sourd de l’eau qui tombe. La pluie est un mot qui se vit, qui se ressent dans les os. Et c’est là toute l’astuce du titre : il ne décrit pas, il fait vivre. « Sous la pluie », ce n’est pas une description, c’est une expérience. Une expérience de la défaite, de l’abandon, de la résignation.

Et c’est précisément cela qui est insupportable. Le musée de Nantes, avec ce titre, ne nous propose pas une exposition. Il nous propose une posture. La posture de ceux qui ont baissé les bras, qui regardent tomber les gouttes en attendant que ça passe. « Sous la pluie », c’est le titre parfait pour une époque qui n’a plus la force de se révolter, qui se contente de constater son propre naufrage.

Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste : Comment Ne Pas Mourir Noyé

Face à cette pluie-là, que faire ? Se résigner ? Pleurer ? Organiser des expositions ? Non. Il faut résister. Mais résister comment, quand le ciel lui-même semble contre nous ?

D’abord, il faut comprendre que la pluie n’est pas notre ennemie. Elle est un miroir. Un miroir qui nous renvoie notre propre impuissance, notre propre lâcheté. Nous avons peur de la pluie parce que nous avons peur de nous-mêmes. Nous avons peur de notre incapacité à changer le cours des choses. Alors nous nous cachons, nous nous abritons, nous attendons que ça passe. Mais ça ne passera pas. La pluie de l’Anthropocène est là pour durer. Et si nous voulons survivre, il faut apprendre à danser sous la pluie.

Danser sous la pluie, cela signifie refuser la posture de la victime. Cela signifie regarder le ciel en face et lui dire : « Tu peux bien tomber, je ne plierai pas. » Cela signifie transformer la pluie en force, en énergie, en révolte. Les grands résistants de l’histoire l’ont toujours su : c’est dans l’adversité que naît la grandeur. Les Romantiques avaient raison sur un point : la pluie sublime. Mais elle ne sublime pas la mélancolie – elle sublime la lutte.

Prenez les paysans du Moyen Âge, ceux qui maudissaient le ciel quand la pluie pourrissait leurs récoltes. Ils ne se contentaient pas de prier. Ils inventaient des systèmes de drainage, ils construisaient des digues, ils luttaient. Prenez les ouvriers de l’ère industrielle, ceux qui travaillaient sous une pluie de suie et de fumée. Ils ne se contentaient pas de tousser. Ils s’organisaient, ils faisaient grève, ils exigeaient des droits. La pluie n’est pas une fatalité. Elle est un défi. Et c’est à nous de le relever.

Alors oui, le musée de Nantes nous propose une exposition « Sous la pluie ». Mais nous, nous ne sommes pas obligés d’y aller. Nous pouvons choisir de rester dehors, de sentir les gouttes sur notre peau, de lever les yeux vers le ciel et de rire. Parce que la pluie, voyez-vous, n’est pas une condamnation. Elle est une invitation. Une invitation à nous battre, à créer, à vivre. Une invitation à refuser la résignation.

Et si nous acceptons cette invitation, alors peut-être – peut-être – la pluie cessera-t-elle d’être une malédiction pour devenir une bénédiction. Peut-être tombera-t-elle sur un monde qui aura enfin appris à se tenir debout, même quand tout s’effondre.

— Pluie, ô pluie, vieille pute du ciel,

Tu tombes sur nos fronts comme un crachat d’éternel,

Tu laves nos villes, nos rêves, nos crimes,

Et nous restons là, pauvres fous, à compter tes gouttes.

— Pluie, ô pluie, mère des marées noires,

Tu noies les champs, les espoirs, les prières,

Tu fais pousser les champignons, les moisissures,

Et nous, nous attendons, comme des cons, que ça s’arrête.

— Mais non, vois-tu, pluie de merde,

Nous ne sommes plus ces enfants qui courent se cacher,

Nous sommes les fous, les damnés, les sans-abri,

Ceux qui dansent sous ton déluge en hurlant : « Encore ! »

— Pluie, ô pluie, vieille salope,

Tu peux bien tomber, nous ne plierons pas,

Car nous sommes les derniers, les fous, les résistants,

Et sous ta flotte, nous construirons des arcs-en-ciel.



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