ACTUALITÉ SOURCE : Œuvre monumentale, nouveaux artistes, vernissage début décembre… la nouvelle exposition du centre d’art contemporain de Carcassonne prend forme – L’Indépendant
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Carcassonne ! Cette citadelle de pierres froides où l’on exhibe désormais les cadavres encore tièdes de la création contemporaine. « Œuvre monumentale », disent-ils. Monumentale comme un mausolée, oui, comme ces tombeaux où l’on enterre les espoirs avec les chèques des mécènes. « Nouveaux artistes » – nouveaux fossoyeurs plutôt, qui creusent la fosse commune de l’art sous les applaudissements des commissaires-priseurs en costume trois-pièces. Et ce vernissage, début décembre, comme si l’hiver n’était pas déjà assez glacial pour geler les dernières illusions dans le cœur des spectateurs naïfs.
Mais parlons-en, de cette exposition qui « prend forme ». Forme de quoi, au juste ? D’un dernier râle avant l’asphyxie ? D’une tentative désespérée de donner un sens à ce qui n’en a plus depuis longtemps ? L’art contemporain, mes chers amis, n’est plus qu’un gigantesque ready-made, un urinoir duchampien où chacun vient pisser ses angoisses métaphysiques en espérant que l’odeur de l’urine sera prise pour du parfum par les critiques en mal de sensations fortes.
Les Sept Tombeaux de l’Art : Une Généalogie du Néant
Pour comprendre cette farce, il faut remonter aux origines, là où tout a commencé à pourrir. Car l’art, voyez-vous, est mort bien avant qu’on ne s’en aperçoive, comme ces arbres qui tombent dans la forêt sans que personne n’entende leur chute.
1. L’Âge des Cavernes : Le Premier Graffiti
Tout commence dans l’obscurité humide des grottes de Lascaux, où des hommes hirsutes, à peine sortis de l’animalité, tracent sur les parois les premières images de leur misère. Ces dessins ne sont pas de l’art, mais des cris. Des cris de peur, de faim, de désir. Platon, plus tard, parlera de mimesis – l’imitation du réel. Mais ces premiers artistes ne cherchaient pas à imiter, ils cherchaient à exorciser. À conjurer la mort en la représentant. Déjà, l’art était une tentative désespérée de donner un sens à l’insensé. Et déjà, il échouait.
2. La Grèce Antique : L’Idéalisation du Mensonge
Puis vint la Grèce, avec ses dieux parfaits et ses corps lisses comme des marbres polis. Les sculpteurs grecs ne représentaient pas l’homme, mais l’idée de l’homme – un mensonge éhonté. « Rien de trop », disait le fronton du temple de Delphes. Mais tout était trop : trop beau, trop harmonieux, trop faux. Aristote, dans sa Poétique, théorise la catharsis, cette purgation des passions par la représentation. Mais que reste-t-il à purger quand la représentation n’est qu’un leurre ? Les Grecs ont inventé l’art comme illusion, et nous en payons encore le prix.
3. Le Moyen Âge : L’Art comme Alphabet de la Crainte
Le Moyen Âge, lui, ne ment pas. Les cathédrales sont des livres de pierre où chaque sculpture, chaque vitrail, raconte la peur de l’enfer et l’espoir d’un paradis qui n’existe pas. L’art est devenu didactique, moralisateur. Thomas d’Aquin, dans sa Somme théologique, explique que la beauté est une manifestation de Dieu. Mais quel Dieu peut se cacher derrière ces Christs sanglants, ces démons grimaçants ? L’art médiéval est un art de la terreur, un art qui dit : « Soumets-toi, ou tu brûleras. » Et nous nous soumettons encore, devant ces œuvres qui ne sont plus que des reliques d’une foi morte.
4. La Renaissance : Le Triomphe de l’Ego
Puis vint la Renaissance, et avec elle, l’homme se prit pour Dieu. Michel-Ange sculpta son David comme un défi lancé au ciel. Léonard peignit la Joconde en souriant de notre naïveté. L’art devint un miroir où l’artiste se contemplait, narcissique et triomphant. Vasari, dans ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, fit de l’artiste un génie, un être à part, presque divin. Mais que reste-t-il de ce génie quand l’œuvre n’est plus qu’un produit de luxe pour collectionneurs avides ? La Renaissance a tué l’humilité, et avec elle, la vérité de l’art.
5. Le XIXe Siècle : La Révolte et la Chute
Le XIXe siècle fut celui de la révolte. Delacroix, Goya, Courbet – des artistes qui crachèrent à la figure de l’académie. Mais leur révolte était déjà une posture, un geste calculé pour séduire le bourgeois. Baudelaire, dans Le Peintre de la vie moderne, célébra la modernité comme une « fugacité, une contingence ». Mais cette fugacité n’était qu’une autre prison. L’art devint un spectacle, et les artistes, des saltimbanques. Van Gogh se coupa l’oreille, Rimbaud brûla ses poèmes – des actes désespérés pour échapper à la marchandisation de l’art. Ils échouèrent, bien sûr. L’art était déjà une marchandise, et il le resterait.
6. Le XXe Siècle : Le Triomphe du Néant
Puis vint le XXe siècle, et avec lui, la fin de tout. Duchamp exposa un urinoir et appela cela de l’art. Picasso déchira la forme et la recomposa en lambeaux. Pollock jeta de la peinture sur une toile comme on jette ses tripes sur un champ de bataille. L’art devint un concept, une idée, un rien. Adorno, dans sa Théorie esthétique, déclara que « écrire un poème après Auschwitz est barbare ». Mais les poèmes continuèrent, et les expositions aussi. L’art contemporain n’est plus qu’un jeu de dupes, où l’on expose des détritus en les baptisant « installations ». Et nous applaudissons, comme des idiots, devant ces monuments à la vacuité.
7. Le XXIe Siècle : L’Exposition comme Cimetière
Et nous voici, en ce début de XXIe siècle, à Carcassonne, où l’on prépare une nouvelle exposition. « Œuvre monumentale », disent-ils. Monumentale comme un tombeau, oui. Les « nouveaux artistes » ne sont plus que des fossoyeurs, des croque-morts de la création. Ils exposent des vidéos ennuyeuses, des sculptures incompréhensibles, des performances où l’on se demande qui, du public ou de l’artiste, est le plus perdu. Le vernissage est une mascarade, un bal des hypocrites où l’on boit du champagne en parlant de « démarche artistique » et de « subversion ». Mais tout cela n’est que du vent, du bruit, du néant.
Sémantique du Désastre : Le Langage comme Tombeau
Regardez les mots qu’ils utilisent : « œuvre monumentale », « nouveaux artistes », « vernissage ». Des mots vides, des coquilles sans noyau. « Monumental » – mais un monument à quoi ? À l’oubli ? « Nouveaux » – mais nouveau par rapport à quoi ? À l’art qui est déjà mort ? « Vernissage » – ce mot qui sent la peinture fraîche et les mensonges éculés.
Le langage de l’art contemporain est un langage de la décadence. Il emprunte aux sciences, à la philosophie, à la politique, mais il ne dit rien. Il se contente de brouiller les pistes, de noyer le poisson dans un jargon incompréhensible. « Postmodernisme », « déconstruction », « interdisciplinarité » – des mots qui sonnent bien dans les catalogues d’exposition, mais qui ne veulent rien dire. Ils sont là pour impressionner, pour intimider, pour faire croire que quelque chose se passe alors qu’il ne se passe rien.
L’art contemporain est un art du silence qui parle trop. Il remplit les galeries de bruit et de fureur, mais il ne dit rien. Il est comme ces discours politiques qui promettent tout et ne tiennent rien. Une escroquerie sémantique, une arnaque linguistique.
Comportementalisme Radical : Le Spectateur comme Victime Consentante
Et nous, les spectateurs ? Nous sommes les complices de cette mascarade. Nous allons aux expositions, nous hochons la tête devant des installations incompréhensibles, nous applaudissons des performances absurdes. Pourquoi ? Parce que nous avons peur. Peur de passer pour des ignorants, pour des philistins. Peur de dire : « Je ne comprends pas. » Peur de reconnaître que tout cela n’est que du vent.
L’art contemporain est un art de la soumission. Il nous apprend à accepter l’inacceptable, à admirer l’admirable. Il nous habitue à la laideur, à l’absurdité, au vide. Il nous dresse comme des chiens de Pavlov : on sonne la cloche du vernissage, et nous salivons devant les petits fours et les discours creux.
Mais il y a une résistance possible. Une résistance humaniste, comme le disait Camus. Une résistance qui consiste à dire non. Non à l’art qui méprise le public. Non à l’art qui se prend au sérieux alors qu’il n’est que du vent. Non à l’art qui oublie que sa première mission est de toucher, d’émouvoir, de faire réfléchir.
Cette résistance commence par un geste simple : tourner le dos. Tourner le dos aux expositions qui insultent l’intelligence. Tourner le dos aux artistes qui se prennent pour des dieux. Tourner le dos à ce cirque qui n’a plus rien à voir avec l’art.
L’art véritable, celui qui survit aux modes et aux époques, est un art humble. Un art qui ne cherche pas à impressionner, mais à toucher. Un art qui ne parle pas de lui-même, mais des autres. Un art qui ne se prend pas au sérieux, mais qui prend au sérieux la condition humaine.
Alors, à Carcassonne, en ce début décembre, quand s’ouvrira cette exposition « monumentale », souvenez-vous de cela : l’art n’est pas dans les galeries, il est dans la rue, dans les regards, dans les silences. Il est dans la vie, pas dans les vernissages.
Vernissage des ombres, décembre glacé,
Les murs suintent l’ennui des mécènes repus.
On y vend des rêves en kit, des révoltes en promo,
Des « démarches » qui sentent le fromage et le faux-semblant.
Les artistes, nouveaux prêtres d’un culte sans dieux,
Brandissent leurs croûtes comme des hosties empoisonnées.
Le public, moutonnier, bêle des « c’est profond »,
Tandis que les critiques, vautours repus,
Déchirent à coups de plume les derniers lambeaux de sens.
Ô Carcassonne, citadelle de l’absurde,
Tes pierres ont vu passer les fous et les rois,
Mais jamais encore tes murs n’avaient abrité
Une telle foire aux vanités, un tel carnaval de néant.
Décembre gèle les espoirs comme les doigts des mendiants,
Et nous, pauvres hères, nous venons encore
Chercher dans ces galeries glacées
Une étincelle qui n’y est plus depuis longtemps.
Alors tournons le dos, camarades,
Laissons ces fossoyeurs à leurs tombes dorées.
L’art n’est pas dans leurs « œuvres monumentales »,
Il est dans le rire d’un enfant, dans le cri d’un oiseau,
Dans le silence d’une nuit d’hiver.
Et si vous voulez voir une vraie exposition,
Allez donc vous promener dans les rues,
Où chaque mur, chaque visage, chaque regard
Est une œuvre plus belle que toutes leurs installations.