ACTUALITÉ SOURCE : Paris : 2 œuvres monumentales de Daniel Buren et une exposition gratuite dévoilées au Reiffers Initiatives Center – Connaissance des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Paris ! Toujours Paris, cette vieille putain en dentelles qui se refait une virginité à coups de communiqués de presse et de rubans tricolores. Deux œuvres monumentales de Daniel Buren, dites-vous ? Une exposition gratuite ? Mais bien sûr, bien sûr… Comme si l’art, ce grand cirque des vanités modernes, pouvait encore se permettre le luxe de la gratuité sans arrière-pensée. Le Reiffers Initiatives Center, ce temple flambant neuf où l’on vénère le dieu Argent sous les oripeaux de la culture, nous offre une fois de plus le spectacle pathétique de notre époque : des rayures sur des murs, des couleurs qui dansent comme des courtisanes sous les projecteurs, et une foule béate qui applaudit parce qu’on lui a dit que c’était beau, que c’était important, que c’était gratuit.
Mais allons plus loin, creusons cette plaie purulente qu’est notre rapport à l’art contemporain, ce miroir brisé où se reflètent nos illusions, nos lâchetés, et cette peur viscérale de la vérité. Car Daniel Buren, ce vieux routier des galeries et des institutions, n’est pas un artiste : c’est un symptôme. Un symptôme de sept millénaires de décadence, de mensonges accumulés, de spiritualité prostituée au profit du spectacle. Suivez-moi, si vous l’osez, dans cette descente aux enfers de la pensée humaine, où chaque époque a cru, un instant, toucher l’absolu avant de s’effondrer dans le néant de ses propres contradictions.
Les Sept Étapes de la Chute : De l’Homme Nu à l’Homme Rayé
1. L’Aube des Illusions : Lascaux, ou l’Art comme Prière (30 000 av. J.-C.)
Tout commence dans l’obscurité humide d’une grotte, où des mains tremblantes tracent sur la pierre les contours d’un bison, d’un cheval, d’un homme transpercé par des flèches. Lascaux, Chauvet, Altamira… Ces sanctuaires primitifs ne sont pas des « galeries d’art », mais des temples. L’homme de Cro-Magnon ne « crée » pas : il implore. Il dialogue avec l’invisible, avec cette peur qui le ronge, avec cette certitude que le monde est plus grand que lui. Comme l’écrivait Georges Bataille dans Lascaux ou la Naissance de l’Art, « l’art naît de l’angoisse, et non du loisir ». Ces fresques sont des exorcismes, des tentatives désespérées de donner un sens à l’insensé. Et nous, aujourd’hui, que faisons-nous devant les rayures de Buren ? Nous prenons des selfies.
2. La Chute dans le Langage : Babel, ou l’Art comme Malédiction (2000 av. J.-C.)
La tour s’élève, orgueilleuse, vers un ciel qui se moque. Les hommes croient pouvoir atteindre Dieu par la pierre et le mortier, mais Dieu, ou ce qui en tient lieu, leur répond par la confusion des langues. Brusquement, l’humanité se déchire : plus de communion possible, plus d’unité. L’art, qui était prière, devient décoration. Les ziggourats de Mésopotamie, les pyramides d’Égypte… Des tombeaux. Des monuments à la vanité humaine. Comme le note Steiner dans Après Babel, « le langage est à la fois notre plus grande invention et notre plus terrible malédiction ». L’art, désormais, sera un langage parmi d’autres, un outil de pouvoir, de séduction, de domination. Buren, avec ses bandes colorées, ne fait que pousser cette logique à son paroxysme : un art qui ne dit plus rien, mais qui occupe l’espace. Comme un panneau publicitaire.
3. Le Mensonge Chrétien : Byzance, ou l’Art comme Opium (500 ap. J.-C.)
Constantinople. Les mosaïques dorées de Sainte-Sophie scintillent comme des promesses de paradis. Mais ce paradis est un mensonge, une escroquerie. L’Église, cette grande putain de Babylone, a compris que l’art pouvait servir à endormir les masses, à leur faire accepter l’inacceptable : la souffrance, l’injustice, la mort. « L’art est l’opium du peuple », écrira plus tard Marx, mais il se trompe : c’est la religion qui est l’opium, et l’art n’en est que le vecteur. Les icônes byzantines, ces visages figés dans une extase factice, ne sont que des leurres. Comme le note avec cynisme Nietzsche dans L’Antéchrist, « le christianisme a empoisonné Éros – il n’en est pas mort, mais il est devenu vicieux ». Buren, lui, ne promet rien. Ses rayures sont des icônes sans dieu, des leurres sans paradis. C’est déjà ça.
4. La Renaissance : Florence, ou l’Art comme Marchandise (1450)
Les Médicis règnent. Botticelli peint La Naissance de Vénus, et le monde croit renaître. Mais cette renaissance est un leurre : l’art n’est plus prière, ni langage, ni opium. Il est marchandise. Les ateliers de Florence, de Rome, de Venise tournent comme des usines, produisant des madones, des saints, des allégories à la chaîne. Comme l’écrit avec une ironie mordante Vasari dans Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, « l’art est désormais une affaire de cour, de banquiers et de putains ». Buren, cinq siècles plus tard, ne fait que pousser la logique capitaliste à son extrême : ses œuvres sont conçues pour être reproductibles, installables, vendables. Des produits comme les autres, avec leur logo (les fameuses rayures), leur packaging (les institutions), et leur cible marketing (les bobos parisiens).
5. Le Crime des Lumières : Paris, ou l’Art comme Idéologie (1789)
La Révolution gronde. David peint Le Serment des Horaces, et le peuple croit toucher à la liberté. Mais cette liberté est une farce sanglante. L’art, désormais, est au service de l’Idée, de la Raison, de la Nation. Comme l’écrit avec une lucidité terrifiante Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution, « la Révolution n’a pas détruit les institutions, elle les a laïcisées« . L’Église est remplacée par l’État, les saints par les héros, les cathédrales par les musées. Buren, deux siècles plus tard, est l’héritier direct de cette logique : son art est institutionnel, public, politiquement correct. Ses rayures ne dérangent personne, ne remettent rien en cause. Elles sont l’équivalent artistique d’un discours de ministre : beau, vide, et parfaitement inoffensif.
6. L’Apocalypse Moderniste : New York, ou l’Art comme Néant (1950)
Pollock, Rothko, Warhol… Les toiles se vident, les couleurs explosent, les formes se dissolvent. L’art moderne est un cri dans le vide, un dernier soubresaut avant la chute. Comme l’écrit avec une ironie désespérée Adorno dans Théorie esthétique, « écrire un poème après Auschwitz est barbare ». Mais l’art moderne ne fait même plus l’effort du poème : il se contente de taches, de drippings, de boîtes de soupe. Buren, dans ce paysage de désolation, est un épigone parmi d’autres. Ses rayures sont des ready-made conceptuels, des objets trouvés dans la poubelle de l’histoire. Comme le note avec un cynisme ravageur Duchamp, « l’art est une habitude contractée ». Buren a contracté l’habitude des rayures. C’est tout.
7. Le Cirque Contemporain : Paris, ou l’Art comme Spectacle (2024)
Et nous voici, aujourd’hui, devant les deux œuvres monumentales de Daniel Buren au Reiffers Initiatives Center. Des rayures. Encore des rayures. Toujours des rayures. Comme si l’art, après avoir tout essayé – la prière, le langage, l’opium, la marchandise, l’idéologie, le néant – n’avait plus rien à offrir que des motifs géométriques, des jeux de lumière, des installations éphémères. Comme si l’humanité, après avoir tout détruit, ne pouvait plus que se contempler dans le miroir brisé de sa propre vacuité.
Le Reiffers Initiatives Center, ce temple du capitalisme culturel, nous offre une exposition gratuite. Gratuite, vraiment ? Non. Rien n’est gratuit dans ce monde. La gratuité est une illusion, un leurre, une carotte agitée devant le nez des masses pour les faire avancer. Comme l’écrit avec une ironie féroce Baudrillard dans La Société de consommation, « la gratuité est le dernier stade de l’aliénation ». On vous donne l’art comme on vous donne du pain et des jeux : pour que vous ne vous révoltiez pas. Pour que vous continuiez à croire, malgré tout, que cette société a un sens, que cette culture a une valeur, que ces rayures sur ces murs sont autre chose que ce qu’elles sont : des décorations pour riches, des jouets pour adultes, des leurres pour gogos.
Analyse Sémantique : Le Langage de la Décadence
Regardons les mots, ces petits soldats de la pensée. Regardons comment ils trahissent, comment ils mentent, comment ils se prostituent.
« Œuvres monumentales ». Monumentales ? Vraiment ? Un monument, c’est ce qui résiste au temps, ce qui défie l’oubli. Les pyramides, les cathédrales, les fresques de la Sixtine… Voilà des monuments. Des rayures sur des murs, même immenses, même colorées, ne sont que des décors. Des décors pour une pièce qui n’a plus d’acteurs, plus d’auteurs, plus de spectateurs. Juste des consommateurs.
« Exposition gratuite ». Gratuite ? Le mot est un piège. Rien n’est gratuit dans ce monde. La gratuité est une stratégie, une façon de vous faire croire que vous êtes libres, que vous avez le choix, que vous participez à quelque chose de noble. Mais derrière cette gratuité se cache toujours un prix : votre attention, votre temps, votre soumission. Comme le note avec une lucidité cruelle Guy Debord dans La Société du spectacle, « le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image ». L’exposition gratuite est une image, un leurre, un miroir aux alouettes.
« Daniel Buren ». Un nom. Un label. Une marque. Comme « Chanel », comme « Apple », comme « MacDonald’s ». Buren n’est plus un artiste : c’est une franchise. Ses rayures sont des produits, ses expositions des points de vente. Comme le souligne avec une ironie mordante Pierre Bourdieu dans La Distinction, « l’art contemporain est le dernier refuge de la distinction sociale ». Les riches achètent des Buren comme ils achètent des yachts ou des diamants : pour se distinguer, pour afficher leur statut, pour se convaincre qu’ils sont encore des humains et non des machines à consommer.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
Mais alors, que faire ? Se résigner ? Se taire ? Non. La résistance commence par le regard, par le refus, par la lucidité.
D’abord, regarder. Regarder vraiment. Pas comme on regarde un tableau dans un musée, avec cette distance polie, cette indifférence de bon aloi. Non. Regarder comme on regarde un visage aimé, ou un paysage qui vous déchire. Regarder les rayures de Buren, et se demander : pourquoi ? Pourquoi ces couleurs, ces formes, ces dimensions ? Pourquoi cet endroit, ce moment, cette institution ? Et surtout : pour qui ? Pour les riches, pour les puissants, pour les happy few qui hantent les vernissages en sirotant du champagne ? Ou pour nous, les autres, les sans-grade, les sans-voix ?
Ensuite, refuser. Refuser l’illusion de la gratuité, l’illusion de la beauté, l’illusion de la culture. Refuser de jouer le jeu, de participer à cette mascarade. Comme l’écrit avec une rage froide Antonin Artaud dans Le Théâtre et son double, « tout vrai langage est incompréhensible, comme le charabia d’un idiot ou l’éloquence nocturne d’une sibylle en proie à la fièvre ». L’art contemporain est un charabia, une fièvre, une maladie. Il faut le refuser, le combattre, le vomir.
Enfin, créer. Pas comme on crée un produit, un objet, une marchandise. Mais comme on crée un enfant, un jardin, un rêve. Avec amour, avec douleur, avec cette folie qui fait de nous des humains. Comme le note avec une tendresse désespérée Albert Camus dans L’Homme révolté, « créer, c’est vivre deux fois ». Il faut créer contre l’art contemporain, contre les institutions, contre les marchands. Créer dans la marge, dans l’ombre, dans le secret. Créer pour soi, pour les siens, pour ceux qui viendront après. Créer comme on respire, comme on aime, comme on meurt.
Paris, Rayures et Sang
Paris, vieille putain en lambeaux,
Tes murs saignent des couleurs sans âme,
Tes rues sont des cicatrices,
Tes places, des tombes sans flammes.
Buren y danse, clown tragique,
Ses rayures, des griffes sur le ciel,
Mais le ciel se moque, et rit,
Car le ciel n’est qu’un miroir brisé.
Nous marchons, ombres sans poids,
Dans ce cirque sans dompteur,
Nos pas sont des mensonges,
Nos rires, des pleurs en chœur.
L’art ? Une blague pour riches,
Un os jeté aux chiens affamés,
La culture ? Un leurre, un piège,
Un opium pour les damnés.
Mais dans l’ombre, un cri s’élève,
Un chant rauque, un souffle ardent,
C’est la voix de ceux qui refusent,
De ceux qui n’ont plus rien à vendre.
Paris, tes murs sont des écrans,<