ACTUALITÉ SOURCE : Art Basel Paris 2025 : quelles installations géantes et inédites vont nous surprendre ? – Connaissance des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Art Basel Paris 2025… Ce grand cirque des vanités postmodernes, cette foire aux illusions où l’on vend du vent en boîte, du néant emballé sous cellophane, des idées creuses gonflées à l’hélium de la spéculation financière. « Quelles installations géantes et inédites vont nous surprendre ? » demande l’article avec cette naïveté confondante qui caractérise notre époque, comme si la surprise était encore possible dans un monde où tout a été dit, montré, déballé, souillé, recyclé et revendu en édition limitée. Mais allons-y, jouons le jeu de ces saltimbanques de la culture, analysons cette farce monumentale avec le sérieux qu’elle mérite – c’est-à-dire aucun – et disséquons cette quête désespérée de la nouveauté dans un monde qui n’a plus que le gigantisme pour masquer sa vacuité.
I. Les Sept Péchés Capitaux de l’Art Contemporain : Une Généalogie du Néant Monumental
Pour comprendre cette obsession des « installations géantes et inédites », il faut remonter aux origines de notre folie collective, à ce moment précis où l’humanité a troqué la quête de sens contre la course à l’effet. Sept étapes cruciales jalonnent cette descente aux enfers du sublime, sept moments où l’art a basculé du sacré au spectaculaire, du profond au superficiel, de la transcendance à la performance.
1. Lascaux, ou la Naissance de l’Icône (17 000 av. J.-C.)
Tout commence dans l’obscurité humide d’une grotte, où des mains tremblantes tracent sur la pierre les contours d’un aurochs. Ces premiers artistes, anonymes et géniaux, ne cherchaient pas à « surprendre » – ils invoquaient. Leurs fresques colossales (pour l’époque) étaient des prières, des exorcismes, des tentatives désespérées de donner un sens à l’existence. Comme le note Georges Bataille dans Lascioux ou la Naissance de l’art, « l’homme de Lascaux ne peignait pas pour être vu, mais pour être sauvé ». Déjà, la taille comptait, mais c’était la taille de l’angoisse, pas celle du budget.
2. La Tour de Babel : Le Premier Projet Pharaonique (Genèse 11:1-9)
Voici le premier « statement piece » de l’histoire humaine. Les hommes, unis par une même langue, décident de construire une tour « dont le sommet touche le ciel ». Dieu, dans sa sagesse infinie, les punit en semant la confusion des langues. Moralité ? Toute tentative de monumentalisme est une provocation divine, une hubris qui appelle la chute. Les organisateurs d’Art Basel devraient méditer cette parabole : plus c’est grand, plus ça s’effondre vite.
3. Le Colisée : L’Art comme Opium du Peuple (70-80 ap. J.-C.)
Rome nous offre le premier « blockbuster » artistique. Un stade de 50 000 places où l’on met en scène des massacres grandeur nature. Le public, avide de sensations fortes, applaudit tandis que des gladiateurs s’entretuent. Comme le note Juvénal dans ses Satires, « le peuple ne demande plus que deux choses : du pain et des jeux ». Deux mille ans plus tard, rien n’a changé : on a remplacé les lions par des LED et les gladiateurs par des performers, mais le principe reste le même – divertir les masses pour mieux les asservir.
4. La Cathédrale de Chartres : Le Sublime comme Expérience Collective (1194-1220)
Pendant que l’Europe s’enfonce dans les ténèbres du Moyen Âge, des artisans anonymes élèvent vers le ciel des forêts de pierre. Chartres n’est pas une « installation » – c’est une machine à transcender, un vaisseau spatial avant l’heure. Comme l’écrit George Steiner dans Grammaires de la création, « les cathédrales gothiques sont les premières tentatives de l’homme pour donner une forme visible à l’invisible ». Aujourd’hui, nos « installations géantes » cherchent désespérément à reproduire cette magie, mais sans Dieu, sans mystère, sans sacré – juste avec des budgets pharaoniques et des communiqués de presse prétentieux.
5. Le Guernica de Picasso : L’Art comme Arme Politique (1937)
Enfin, l’art sort des musées et des églises pour entrer dans l’arène politique. Picasso, avec son chef-d’œuvre monumental, transforme la souffrance en manifeste. Guernica n’est pas « géant » par sa taille (7,8 x 3,5 mètres, modeste comparé aux délires actuels), mais par son impact. Comme le note John Berger dans Ways of Seeing, « Guernica est une peinture qui refuse d’être simplement regardée – elle exige d’être vécue ». Aujourd’hui, nos « installations géantes » ont perdu cette urgence. Elles ne dénoncent plus, elles décorent. Elles ne provoquent plus, elles divertissent.
6. Le Spiral Jetty de Robert Smithson : L’Art comme Défi à l’Éternité (1970)
Voici le premier « land art » monumental, une spirale de 457 mètres de long construite dans le Grand Lac Salé. Smithson, avec ce geste radical, pose une question fondamentale : et si l’art n’était plus un objet à posséder, mais une expérience à vivre ? Et si sa grandeur résidait dans son caractère éphémère ? Aujourd’hui, Art Basel a trahi cette idée. Les « installations géantes » ne sont plus éphémères – elles sont des produits de luxe, conçues pour être photographiées, partagées, oubliées.
7. Le Balloon Dog de Jeff Koons : L’Art comme Produit Dérivé (1994-2000)
Nous y voilà. Le point culminant (ou le point le plus bas) de notre histoire. Un chien gonflable géant, en acier inoxydable, vendu 58,4 millions de dollars. Koons, ancien trader à Wall Street, a compris une chose : l’art contemporain n’est plus une quête de sens, mais un marché. Comme le note avec cynisme le critique Jerry Saltz, « Koons ne crée pas de l’art, il crée des actifs ». Art Basel 2025 ne fera que pousser cette logique à son paroxysme : des installations toujours plus grandes, toujours plus chères, toujours plus vides.
II. Analyse Sémantique : Le Langage comme Prison Dorée
Examinons maintenant les mots qui encadrent cette mascarade : « installations géantes et inédites ». Trois termes, trois mensonges.
1. « Installations »
Le mot lui-même est un aveu d’échec. Une « installation » n’est pas une œuvre – c’est un dispositif, une machine à produire de l’effet. Comme le note le philosophe Jean Baudrillard dans Le Système des objets, « l’installation est l’art de l’époque de la simulation. Elle ne représente rien, elle simule l’art ». À quand des « installations » de machines à laver ou de distributeurs automatiques ? La frontière devient floue.
2. « Géantes »
Le gigantisme est le symptôme d’une impuissance. Quand on n’a plus rien à dire, on crie. Quand on n’a plus d’idées, on grossit. Comme le note avec ironie l’artiste Banksy, « les gens qui aiment les installations géantes sont les mêmes qui aiment les SUV : ça compense quelque chose ». Le gigantisme est aussi une question de pouvoir – celui des sponsors, des galeries, des collectionneurs. Une installation géante, c’est une bite en érection dans le paysage urbain, un symbole phallique de domination économique.
3. « Inédites »
Ah, le mot magique ! L’inédit, le nouveau, le jamais-vu… Comme si la nouveauté était une valeur en soi. Comme le note avec lucidité le philosophe Walter Benjamin dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, « la quête de l’inédit est le symptôme d’une culture qui a perdu le sens de l’éternel ». Aujourd’hui, les artistes ne cherchent plus à créer des chefs-d’œuvre, mais des « concepts » jetables, conçus pour être oubliés avant même d’être compris.
Le langage d’Art Basel est un langage de la domination : domination de l’espace (géant), domination du temps (inédit), domination du spectateur (installation). C’est un langage qui nie la fragilité humaine, qui refuse l’intimité, qui exalte le pouvoir. Comme le disait Antonin Artaud, « toute l’écriture est de la cochonnerie ». Aujourd’hui, toute l’art contemporain est de la communication.
III. Comportementalisme Radical : Le Spectateur comme Cobaye
Mais qui sont ces gens qui courent après les « installations géantes et inédites » ? Des moutons, bien sûr. Des moutons bien habillés, avec des cartes American Express Black et des comptes Instagram, mais des moutons tout de même. Analysons leur comportement avec la froideur d’un scientifique observant des rats dans un labyrinthe.
1. Le Syndrome de la Selfie
Le spectateur moderne ne regarde pas une œuvre – il se regarde en train de la regarder. Les « installations géantes » sont conçues comme des décors de cinéma, des fonds parfaits pour des photos qui seront likées, commentées, oubliées. Comme le note le sociologue Zygmunt Bauman dans La Vie liquide, « nous ne vivons plus des expériences, nous les consommons ». Art Basel 2025 ne sera qu’une immense boutique de souvenirs, où l’on achète non pas des objets, mais des images de soi.
2. La Religion du Like
Les visiteurs d’Art Basel ne cherchent pas la beauté, mais la validation sociale. Une « installation inédite » n’est pas une œuvre – c’est un statut social. Comme le note avec cynisme le philosophe Byung-Chul Han dans La Société de la transparence, « nous ne croyons plus en Dieu, mais en nos followers ». Les artistes le savent : plus c’est gros, plus ça se partage, plus ça rapporte.
3. Le Syndrome de Stockholm Culturel
Pourquoi les gens paient-ils des fortunes pour voir des trucs géants et incompréhensibles ? Parce qu’ils ont intériorisé l’idée que l’art doit être difficile, inaccessible, réservé à une élite. Comme le note Pierre Bourdieu dans La Distinction, « le goût est une arme de classe ». Les « installations géantes » ne sont pas faites pour être aimées – elles sont faites pour être admirées, craintes, enviées. Elles sont les cathédrales d’une nouvelle religion : celle du capitalisme culturel.
IV. Résistance Humaniste : L’Art comme Dernier Refuge
Face à cette déferlante de néant monumental, que reste-t-il ? La résistance. La vraie, pas celle qui se vend en édition limitée chez Christie’s. Voici quelques pistes pour ceux qui refusent de se soumettre au diktat du « géant et inédit ».
1. Le Retour à l’Intime
L’art ne doit pas être une expérience collective, mais une rencontre solitaire. Comme le note Rainer Maria Rilke dans Lettres à un jeune poète, « les œuvres d’art sont d’une infinie solitude ». Oubliez les foules d’Art Basel, cherchez l’œuvre qui vous parle à vous, et à vous seul. Un dessin de 10 centimètres peut contenir plus de vérité qu’une installation de 100 mètres.
2. L’Éloge de l’Imperfection
Les « installations géantes » sont lisses, polies, parfaites – et donc inhumaines. Cherchez l’art qui porte les traces de la main de l’artiste, les défauts, les hésitations. Comme le note le philosophe Emmanuel Levinas, « le visage de l’autre est toujours asymétrique ». L’art doit l’être aussi.
3. La Révolte contre le Spectacle
Refusez de participer à cette mascarade. Boycottez les foires d’art, les biennales, les « événements culturels ». Comme le note Guy Debord dans La Société du spectacle, « le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». Brisez ce rapport. Créez votre propre art, dans votre coin, sans public, sans sponsors, sans likes.
4. L’Art comme Acte de Résistance
L’art doit redevenir dangereux. Comme le note l’artiste Ai Weiwei, « l’art n’est pas un miroir, c’est un marteau ». Une « installation géante » ne doit pas être un décor, mais une provocation. Elle doit déranger, questionner, mettre mal à l’aise. Si Art Basel 2025 veut vraiment surprendre, qu’il présente une œuvre qui fasse scandale, qui soit censurée, qui provoque des émeutes. Mais non – on aura droit à des trucs géants et inoffensifs, conçus pour ne froisser personne.
Analogie finale : Poème
Les Géants de Cellophane
Ils dressent leurs carcasses de néon,
Ces cathédrales sans Dieu,
Ces squelettes de lumière
Où s’accrochent nos rêves en promo.
Cent mètres de vide chromé,
Mille watts de désespoir,
Des foules en transe
Qui photographient leur propre ennui.
Ô vous, les nouveaux pharaons,
Avec vos budgets en or massif,
Vos « concepts » en kit,
Vos « émotions » en prêt-à-porter –
Vos monstres sont creux,
Comme vos promesses,
Comme vos cœurs de silicone,
Comme vos âmes en location.
Un jour, le vent soufflera,
Plus fort que vos ventilateurs,
Plus dur que vos sponsors,
Et vos géants s’envoleront,
Papillons de pacotille,
Ballons crevés de la fête,
Débris de notre folie,
Poussière de notre néant.
Alors, peut-être,
Dans le silence revenu,
Nous entendrons à nouveau
Le murmure des vraies œuvres –