Exposition Yayoi Kusama : plus de 300 œuvres de la légende vivante de l’art contemporain dévoilées dans une rétrospective éblouissante à Bâle – Connaissance des Arts







Yayoi Kusama : L’Éternel Retour des Points Obsédants – Laurent Vo Anh


ACTUALITÉ SOURCE : Exposition Yayoi Kusama : plus de 300 œuvres de la légende vivante de l’art contemporain dévoilées dans une rétrospective éblouissante à Bâle – Connaissance des Arts

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! Trois cents œuvres ! Trois cents miroirs brisés où se reflète l’âme en lambeaux d’une femme qui a passé sa vie à compter les points sur son propre corps, comme si chaque pore de sa peau était une étoile dans un cosmos de folie organisée. Yayoi Kusama, cette prêtresse des pois, cette vestale de l’infini, cette reine des chambres à miroirs où l’on se noie dans sa propre image multipliée à l’infini… Quelle farce sublime ! Quelle mascarade métaphysique ! Bâle, cette ville de banquiers et de collectionneurs, ouvre grand ses portes à l’éternel retour du même, à cette obsession qui, depuis soixante ans, fait courir les foules comme des rats dans un labyrinthe de néons et de courges géantes. Mais qu’est-ce donc que cette rétrospective, sinon le triomphe posthume d’une folie qui a su se vendre mieux que le savon ?

L’art, voyez-vous, est toujours une question de survie. Et Kusama, cette survivante des asiles japonais, cette rescapée d’une enfance empoisonnée par les hallucinations, a transformé sa souffrance en or. Pas en or pur, non – en or clinquant, en or de pacotille, en cette fausse monnaie qui fait briller les yeux des amateurs d’art comme des enfants devant un sapin de Noël. Trois cents œuvres ! Trois cents variations sur le même thème : l’effacement de soi dans l’infini. Mais l’infini, mes chers amis, n’est qu’un mot pour dire l’ennui, la répétition, la nausée. Kusama le sait mieux que quiconque. Elle qui a passé sa vie à peindre des pois, à coller des pois, à vivre parmi les pois, comme si elle voulait se fondre dans le décor, disparaître dans le motif, devenir elle-même un pois parmi les autres. Une folie ? Non. Une stratégie. Une stratégie de survie, une stratégie de domination, une stratégie de marketing avant l’heure.

Les Sept Étapes de la Folie Organisée : Une Archéologie de l’Obsession

1. Les Origines : Le Serpent dans le Jardin

Tout commence, comme toujours, dans l’enfance. Kusama naît en 1929 dans une famille de marchands de graines à Matsumoto, au Japon. Une enfance normale ? Non. Une enfance empoisonnée par les visions. À dix ans, elle voit des fleurs parler, des champs de pommes de terre se transformer en monstres, des pois envahir son champ de vision. « Les pois m’ont sauvée », dira-t-elle plus tard. Mais sauvée de quoi ? De la folie ? Ou de la banalité du monde ? Platon, dans Phèdre, parlait déjà de la folie comme d’un don des dieux. Les Grecs anciens savaient que la raison n’est qu’une fine pellicule sur l’océan de l’irrationnel. Kusama, elle, a choisi de plonger. Et de nager.

2. L’Exil : New York, ou l’Art comme Thérapie de Groupe

Dans les années 1950, Kusama quitte le Japon pour New York, cette ville-monde où tout est possible, même de devenir une artiste. Elle arrive avec ses toiles couvertes de pois, ses accumulations d’objets, ses « Infinity Nets » – ces toiles immenses où des milliers de petits arcs de cercle se répètent à l’infini, comme une mer de vagues minuscules. Les critiques parlent de « répétition obsessionnelle ». Mais n’est-ce pas là le propre de l’art ? Répéter, encore et encore, le même geste, la même forme, jusqu’à ce que le sens s’épuise et que ne reste plus que la pure présence ? Warhol, son contemporain, faisait la même chose avec ses Marilyn et ses boîtes de soupe. Mais Warhol était un cynique. Kusama, elle, croit à son délire. Ou du moins, elle fait semblant d’y croire. Et c’est là toute la différence.

Anecdote : En 1966, Kusama organise une performance intitulée Narcissus Garden à la Biennale de Venise. Elle installe 1 500 boules en plastique réfléchissant dans les jardins de la Biennale, comme un champ de miroirs où les visiteurs se voient reflétés à l’infini. Les organisateurs, horrifiés, lui demandent d’arrêter. Elle continue. Elle vend les boules aux visiteurs. « Votre narcissisme à 2 dollars », dit-elle. Le scandale est immense. Mais le mythe Kusama est né.

3. La Révolution : L’Art comme Arme Politique

Les années 1960 sont celles de la contre-culture, de la libération sexuelle, des happenings. Kusama, toujours en avance, organise des « Body Festivals » où des hommes et des femmes nus, couverts de pois, dansent dans les rues de New York. Elle écrit des manifestes, dénonce la guerre du Vietnam, milite pour la paix. Mais derrière le discours politique, il y a toujours cette obsession : le corps, l’infini, la répétition. En 1968, elle crée Self-Obliteration, une performance où elle couvre de pois un cheval et son cavalier. Le message ? Nous ne sommes que des motifs dans un tableau plus grand, des points dans un dessin que nous ne maîtrisons pas. Spinoza, dans son Éthique, parlait de la nature comme d’un tout infini où chaque être n’est qu’un mode fini. Kusama, elle, le montre. Littéralement.

4. Le Retour au Japon : L’Asile comme Atelier

En 1973, épuisée, malade, ruinée, Kusama retourne au Japon. Elle s’installe dans un hôpital psychiatrique. Elle n’en sortira plus. Mais loin de renoncer à l’art, elle en fait une raison de vivre. L’asile devient son atelier, sa galerie, son royaume. Elle peint, elle écrit, elle crée. Et peu à peu, le monde de l’art la redécouvre. Dans les années 1990, une nouvelle génération d’artistes et de critiques s’entiche de son travail. Les pois deviennent tendance. Les miroirs infinis, des musts. Kusama, la folle, devient une icône. Une légende vivante. Comme si la folie, une fois institutionnalisée, perdait son pouvoir subversif pour devenir un simple produit de consommation.

5. La Mondialisation : L’Infini en Série

Au XXIe siècle, Kusama devient une marque. Ses expositions attirent des millions de visiteurs. Les files d’attente pour entrer dans ses « Infinity Rooms » s’étendent sur des kilomètres. Les selfies pris dans ces miroirs infinis inondent les réseaux sociaux. L’art, autrefois réservé à une élite, devient un phénomène de masse. Mais que reste-t-il de la subversion initiale ? De la folie originelle ? Rien, ou presque. Juste une esthétique lisse, aseptisée, prête à être consommée. Comme le disait Walter Benjamin dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, l’art, une fois reproduit à l’infini, perd son aura. Kusama, elle, a fait de cette perte son sujet même. Mais en devenant une machine à produire de l’infini, elle a peut-être perdu ce qui faisait la force de son art : sa fragilité, sa folie, son humanité.

6. La Rétrospective : Le Triomphe de l’Obsession

Et nous voici à Bâle, en 2024, devant cette rétrospective de 300 œuvres. Trois cents variations sur le même thème. Trois cents façons de dire : « Je suis un point dans l’infini ». Mais qui écoute encore ? Qui regarde vraiment ? Les visiteurs défilent, smartphones à la main, cherchant le meilleur angle pour leur selfie. Ils veulent l’expérience, pas l’art. Ils veulent le spectacle, pas la vérité. Kusama, elle, est devenue une attraction. Une attraction qui se répète à l’infini, comme ses pois. Comme ses miroirs.

7. L’Éternel Retour : La Folie comme Destin

Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra, parlait de l’éternel retour du même. Tout revient, toujours, sous la même forme. Kusama, elle, a fait de cette idée une pratique artistique. Ses pois, ses miroirs, ses accumulations ne sont que des variations sur ce thème : tout revient, tout se répète, tout est infini. Mais l’infini, mes chers amis, n’est qu’une illusion. Une illusion nécessaire, peut-être, mais une illusion tout de même. Comme l’art. Comme la folie. Comme la vie.

Analyse Sémantique : Le Langage des Pois

Le langage de Kusama est un langage de la répétition. Ses pois ne sont pas des signes, mais des marques. Des marques sur le corps, sur la toile, sur le monde. Ils ne signifient rien. Ils sont. Comme les points d’une carte, ils indiquent une position, mais ne racontent aucune histoire. Ils sont là, simplement, comme des étoiles dans le ciel nocturne. Mais contrairement aux étoiles, ils ne forment aucune constellation. Aucune histoire ne peut être lue dans leur disposition. Ils sont le chaos organisé, l’ordre du désordre.

Dans Mille Plateaux, Deleuze et Guattari parlent de la « machine abstraite » – un système de signes qui ne renvoie à rien d’autre qu’à lui-même. Les pois de Kusama sont une machine abstraite. Ils ne représentent pas l’infini. Ils sont l’infini. Ou du moins, ils en donnent l’illusion. Car l’infini, en art comme en mathématiques, n’est qu’une idée. Une idée qui nous dépasse, qui nous écrase, qui nous fascine. Kusama joue avec cette idée. Elle la matérialise, la rend tangible, la transforme en expérience. Mais une expérience qui, comme toutes les expériences, est éphémère. Le visiteur sort de la « Infinity Room », et l’infini disparaît. Il ne reste plus que le souvenir. Et le selfie, bien sûr.

Le langage de Kusama est aussi un langage de l’effacement. Ses pois couvrent tout : les corps, les objets, les murs. Ils effacent les différences, les individualités, les identités. Ils transforment le monde en un motif unique, répétitif, monotone. Comme si elle voulait nous dire : « Vous n’êtes rien. Vous n’êtes qu’un point parmi d’autres. Une goutte dans l’océan. » Mais n’est-ce pas là le message de toute grande œuvre d’art ? Nous rappeler notre insignifiance ? Notre fragilité ? Notre mortalité ?

Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste

Les foules qui se pressent pour voir l’exposition Kusama à Bâle sont-elles conscientes de ce qu’elles viennent chercher ? Probablement pas. Elles viennent pour le spectacle, pour l’expérience, pour le selfie. Elles viennent parce que c’est « tendance », parce que tout le monde en parle, parce que ne pas y aller serait manquer quelque chose. Mais quoi, au juste ? Une expérience de l’infini ? Une confrontation avec la folie ? Non. Elles viennent pour se regarder dans les miroirs de Kusama, pour se voir multipliées à l’infini, pour se sentir uniques dans un monde où tout se répète. Elles viennent pour le narcissisme, pas pour l’art.

Et pourtant… Pourtant, il y a quelque chose de profondément humain dans cette quête. Dans ce désir de se perdre pour mieux se retrouver. Dans cette fascination pour l’infini, qui n’est qu’une autre façon de dire : « Je veux vivre pour toujours. » Kusama, en transformant sa folie en art, en a fait une expérience collective. Elle a créé des espaces où chacun peut, l’espace d’un instant, se sentir à la fois unique et insignifiant. Unique, parce que reflété à l’infini. Insignifiant, parce que ce reflet n’est qu’une illusion.

Mais est-ce une résistance ? Une forme de résistance humaniste face à un monde qui nous écrase, qui nous aliène, qui nous réduit à des chiffres, à des données, à des consommateurs ? Peut-être. Peut-être que ces pois, ces miroirs, ces accumulations sont une façon de dire : « Je résiste. Je crée. Je suis. » Même si cette résistance n’est qu’une illusion. Même si cette création n’est qu’une répétition. Même si ce « Je » n’est qu’un point parmi d’autres dans un dessin plus grand que nous.

Kusama, en tout cas, a résisté. Elle a survécu. Elle a transformé sa folie en art, son art en or, son or en légende. Elle a fait de sa vie une œuvre, et de son œuvre une industrie. Elle a montré que l’art, même le plus répétitif, même le plus obsessionnel, peut être une forme de résistance. Une résistance contre l’oubli, contre l’indifférence, contre la mort. Une résistance qui, comme toutes les résistances, est à la fois tragique et sublime.

Analogie finale :

Ô toi, visiteur des chambres sans fin,

Toi qui marches parmi les miroirs brisés,

Toi qui ris devant ton reflet multiplié,

Sais-tu que tu ne ris que de toi-même ?

Les pois sont des trous dans le tissu du monde,

Des yeux aveugles qui te regardent sans voir,

Des bouches muettes qui murmurent ton nom

Dans le langage oublié des dieux morts.

Tu crois entrer dans l’infini,

Mais tu ne fais que tourner en rond,

Comme un rat dans sa cage de néons,

Comme un clown dans son cirque de miroirs.

Kusama, prêtresse des pois,

Reine des chambres sans issue,

T’a tendu un piège doré :

Tu es entré, et tu n’en sortiras plus.

Car l’infini n’est qu’un mot

Pour dire l’éternel retour,

Pour dire la nausée de l’être,

Pour dire la folie qui nous guette.

Alors danse, visiteur, danse !

Danse parmi les pois et les miroirs,

Danse jusqu’à ce que tes pieds saignent,

Jusqu’à ce que ton âme se brise.

Danse, car demain tu seras poussière,

Et tes selfies ne seront plus que cendres,

Et tes rires ne seront plus que silence,

Et tes rêves ne seront plus que nuit.

Mais aujourd’hui, aujourd’hui tu danses,

Aujourd’hui tu ris, aujourd’hui tu vis,

Aujourd’hui tu es un point parmi les points,

Un grain de sable dans l’œil de l’infini.



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