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Lors de cette courte exposition à Rennes, au Couvent des Jacobins, les œuvres d’art sont aussi à vendre – Ouest-France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! L’art en vente sous les voûtes sacrées d’un couvent, entre les murs qui ont murmuré des prières et des confessions pendant des siècles ! Quelle ironie sublime, quelle chute vertigineuse de l’idéal humain ! Le Couvent des Jacobins, ce lieu où l’on méditait jadis sur l’éternel, devient aujourd’hui un bazar pour esthètes fortunés, un supermarché des vanités où l’on négocie l’âme des formes comme on marchande des actions en Bourse. L’art, ce dernier refuge de l’absolu, ce cri désespéré de l’homme face au néant, se voit réduit à l’état de marchandise, étiqueté, pesé, échangé contre des billets froissés. Et nous, pauvres pantins, nous applaudissons à cette mascarade, nous trouvons cela « normal », « moderne », « démocratique » même ! Mais non, mes amis, non. C’est une tragédie, une de plus dans cette longue descente aux enfers de l’humanité, une preuve supplémentaire que l’homme n’est qu’un singe avide, grimaçant devant son propre reflet dans le miroir brisé de l’Histoire.
Les Sept Chutes de l’Art : Une Généalogie du Sacrilège
Pour comprendre l’ignominie de cette vente d’œuvres d’art dans un couvent, il faut remonter aux origines, disséquer l’histoire de l’art comme on éviscère un cadavre, pour y trouver les vers qui rongent sa chair depuis des millénaires. Sept étapes, sept trahisons, sept chutes qui ont mené l’art de la transcendance à la transaction.
1. L’Art des Cavernes : Le Premier Cri (et la Première Marchandise)
Tout commence dans l’obscurité humide des grottes de Lascaux, il y a 17 000 ans. L’homme, ce primate maladroit, trace sur les parois des chevaux galopants, des bisons furieux, des mains en négatif qui semblent vouloir saisir l’éternité. Ces peintures ne sont pas « de l’art » au sens moderne, non. Elles sont des incantations, des prières, des tentatives désespérées de donner un sens à un monde hostile. L’homme préhistorique ne « vend » pas ses dessins. Il les offre aux dieux, aux esprits, à l’invisible. Mais déjà, dans cette offrande, se cache le germe de la corruption : l’art comme monnaie d’échange avec l’au-delà. Le chaman qui peint ces fresques ne le fait pas pour la gloire, mais pour le pouvoir. Et le pouvoir, mes amis, est toujours une marchandise.
2. L’Antiquité : L’Art comme Propagande (et la Naissance du Client)
Avec les civilisations égyptienne, grecque et romaine, l’art devient un outil. Un outil de pouvoir, bien sûr. Les pharaons se font sculpter en dieux vivants, les empereurs romains frappent leur effigie sur des pièces de monnaie, et les temples grecs sont couverts de bas-reliefs célébrant les victoires militaires. Périclès, ce grand démocrate, utilise l’argent public pour financer le Parthénon, transformant l’art en instrument de propagande. Mais déjà, dans l’ombre des ateliers, les artistes commencent à travailler pour des clients. Praxitèle sculpte des Aphrodites pour des riches marchands, et les fresques de Pompéi ornent les murs des lupanars. L’art n’est plus seulement une offrande aux dieux, il devient un signe extérieur de richesse. La première étape vers sa chute est franchie : l’art n’est plus sacré, il est décoratif. Et le décoratif, ça se vend.
3. Le Moyen Âge : L’Art comme Prière (et la Mainmise de l’Église)
Avec la chute de Rome, l’Église prend le relais. L’art redevient sacré, mais d’une sacralité contrôlée, institutionnalisée. Les cathédrales gothiques, ces forêts de pierre dressées vers le ciel, sont des livres de pierre pour les illettrés. Les vitraux racontent la Bible, les sculptures des portails représentent le Jugement dernier. L’art est une prière, une méditation, un chemin vers Dieu. Mais attention : cette sacralité est une illusion. L’Église, cette grande entreprise spirituelle, utilise l’art comme un outil de contrôle. Les moines copistes enluminent des manuscrits pour les riches donateurs, et les fresques des églises sont commandées par des seigneurs qui veulent s’acheter une place au paradis. L’art redevient une monnaie d’échange, mais cette fois, c’est avec le Ciel. Et le Ciel, comme chacun sait, a un prix.
C’est dans ce contexte que le Couvent des Jacobins, à Rennes, voit le jour. Un lieu de prière, de silence, de recueillement. Un lieu où l’art, s’il existe, est au service de Dieu. Mais aujourd’hui, sous ces mêmes voûtes, on vend des toiles comme on vendrait des saucisses sur un marché. La boucle est bouclée : l’art est retourné à son état originel de marchandise, mais sans même la dignité de l’offrande. Il est devenu un produit, un objet de consommation, un gadget pour bourgeois en mal de distinction.
4. La Renaissance : L’Art comme Gloire (et la Naissance de l’Artiste-Courtisan)
Avec la Renaissance, l’art prend un nouveau tournant. Les Médicis, ces banquiers florentins, financent Botticelli, Michel-Ange, Léonard de Vinci. L’art devient un symbole de puissance, un moyen de briller en société. Les artistes, autrefois anonymes, deviennent des stars. Raphaël signe ses toiles, et Vasari écrit leurs biographies comme on écrit celles des héros. Mais cette gloire a un prix : l’artiste devient un courtisan. Il dépend des mécènes, il doit flatter leurs ego, répondre à leurs caprices. Michel-Ange, ce génie tourmenté, passe des années à peindre le plafond de la Sixtine pour un pape qui le traite comme un domestique. L’art n’est plus une prière, il est un spectacle. Et le spectacle, ça se monnaye.
5. Le XIXe Siècle : L’Art comme Révolte (et la Naissance du Marché de l’Art)
Avec la Révolution industrielle, tout bascule. La bourgeoisie triomphe, et l’art devient un enjeu de pouvoir. Les salons officiels, les académies, les critiques d’art : tout un système se met en place pour contrôler la production artistique. Mais en réaction, les artistes se rebellent. Courbet peint des paysans au lieu de nymphes, Manet choque avec son « Déjeuner sur l’herbe », et les impressionnistes organisent leurs propres expositions. L’art devient un acte de résistance. Mais cette résistance a un prix : pour vivre, les artistes doivent vendre. Monet peint des séries de meules et de cathédrales pour répondre à la demande, et Van Gogh, ce pauvre fou, ne vend qu’une seule toile de son vivant. Le marché de l’art est né, avec ses spéculateurs, ses cotes, ses bulles. L’art n’est plus une prière, il n’est même plus un spectacle : il est un placement financier.
6. Le XXe Siècle : L’Art comme Concept (et la Mort de l’Art)
Avec Duchamp et son urinoir, l’art entre dans une nouvelle ère : celle du concept. Plus besoin de savoir peindre ou sculpter, il suffit d’avoir une idée. Warhol transforme les boîtes de soupe en icônes, et Beuys déclare que « tout homme est un artiste ». L’art devient une blague, un canular, une provocation. Mais cette provocation a un prix : elle se vend très cher. Les ready-mades de Duchamp atteignent des millions aux enchères, et les toiles de Pollock sont achetées par des banques pour décorer leurs halls d’entrée. L’art n’est plus une prière, il n’est même plus un spectacle ou un placement financier : il est un symbole. Un symbole de quoi ? De la vacuité de notre époque, de notre incapacité à donner un sens à quoi que ce soit. L’art est mort, et nous dansons sur sa tombe en agitant des chéquiers.
7. Le XXIe Siècle : L’Art comme Produit (et la Fin de l’Histoire)
Nous y voilà. Au XXIe siècle, l’art est un produit comme un autre. Il se vend sur internet, se like sur Instagram, s’achète en un clic. Les foires d’art contemporain, comme la FIAC ou Art Basel, sont des supermarchés où les riches viennent faire leurs courses. Les artistes sont des marques, les galeries des boutiques, et les collectionneurs des consommateurs. L’art n’a plus de sens, plus de valeur, plus de transcendance. Il est réduit à son prix. Et c’est dans ce contexte que le Couvent des Jacobins, ce lieu chargé d’histoire et de spiritualité, devient un showroom pour œuvres d’art à vendre. Quelle ironie ! Quelle chute ! L’art, qui était autrefois une prière, une offrande, une révolte, n’est plus qu’un objet de décoration pour salons bourgeois. Nous avons tué l’art, et nous en faisons commerce.
Analyse Sémantique : Le Langage de la Chute
Regardons les mots, ces traîtres qui révèlent nos mensonges. « Exposition », d’abord. Un mot noble, qui évoque la lumière, la révélation, la mise en valeur. Mais une exposition, aujourd’hui, c’est aussi une vitrine, un étalage, une mise en scène pour la vente. Le mot est piégé, comme nous. « Vente », ensuite. Un mot brutal, qui évoque le marché, l’argent, l’échange. On ne « vend » pas une prière, on ne « vend » pas une révolte. On vend des voitures, des maisons, des actions. On vend des âmes, aussi, mais c’est une autre histoire.
Et puis, il y a ce lieu : le Couvent des Jacobins. Un couvent, c’est un lieu de silence, de recueillement, de renoncement au monde. Les Jacobins, ces moines dominicains, étaient des prêcheurs, des défenseurs de la foi. Et aujourd’hui, sous leurs voûtes, on vend des toiles comme on vendrait des tapis au souk. Le langage trahit l’absurdité de la situation : comment concilier le sacré et le marchand ? Comment faire cohabiter la prière et le profit ? C’est impossible, bien sûr. Mais nous le faisons quand même, parce que nous sommes des hypocrites, des menteurs, des singes grimaçants qui agitent leurs chéquiers en riant.
Les mots nous trahissent, mais nous les utilisons quand même. Nous parlons d’ »art contemporain » comme si c’était une évidence, alors que c’est une contradiction dans les termes. L’art, par définition, est intemporel. Le contemporain, lui, est éphémère, fugace, jetable. En associant ces deux mots, nous avouons notre défaite : nous avons renoncé à l’éternel, nous nous contentons du présent, du futile, du superficiel.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
Face à cette déchéance, que faire ? Se soumettre, comme tout le monde ? Acheter des toiles pour décorer son salon, comme on achète une nouvelle voiture ou un canapé design ? Ou résister, hurler, cracher à la face du monde notre dégoût ?
Le comportementalisme, cette science qui réduit l’homme à un ensemble de réflexes conditionnés, nous donne une clé. Nous sommes des animaux, dressés à obéir, à consommer, à nous soumettre. Les publicités, les réseaux sociaux, les médias : tout est fait pour nous transformer en machines à acheter. Et l’art, dans ce système, n’est qu’un produit de plus, un gadget pour riches, une manière de se distinguer du vulgum pecus.
Mais l’homme n’est pas seulement un animal. Il est aussi un rêveur, un rebelle, un fou qui refuse de se soumettre. Et c’est là que la résistance humaniste entre en jeu. Résister, c’est refuser de jouer le jeu. C’est dire non à la marchandisation de l’art, non à la transformation des couvents en galeries marchandes, non à la réduction de la beauté à un prix. Résister, c’est créer pour créer, sans se soucier du marché, sans chercher la gloire ou l’argent. C’est peindre, sculpter, écrire pour soi, pour l’éternel, pour ce quelque chose d’indicible qui nous dépasse.
Mais attention : cette résistance a un prix. Elle est solitaire, douloureuse, souvent vaine. Les artistes qui refusent de se soumettre crèvent de faim, meurent dans l’oubli, ou finissent par céder, par vendre leur âme au diable du marché. Van Gogh, Modigliani, Soutine : tous ont connu la misère, la folie, la mort précoce. Et aujourd’hui, les artistes qui résistent sont des marginaux, des fous, des incompris. Mais peu importe. Car la résistance, même vaine, est nécessaire. Elle est le dernier rempart contre la barbarie, la dernière preuve que l’homme n’est pas seulement un singe avide, mais aussi un être capable de transcendance.
Alors, que faire face à cette exposition-vente au Couvent des Jacobins ? Rire, pleurer, ou vomir ? Peut-être les trois. Rire de l’absurdité de la situation, pleurer sur la chute de l’art, vomir notre dégoût. Et puis, résister. Continuer à créer, à rêver, à refuser. Refuser de jouer le jeu, refuser de se soumettre, refuser de vendre son âme. Car l’art, le vrai, n’a pas de prix. Il est au-delà de l’argent, au-delà du marché, au-delà de cette mascarade qui nous entoure. Il est ce qui nous reste quand tout le reste s’effondre. Il est notre dernière prière, notre dernier cri, notre dernière révolte.
Bal des Vampires sous les Voûtes
Oh ! Regardez-les, ces fantômes en costard,
Qui rôdent, qui flairent, qui tournent en rond,
Sous les voûtes froides du vieux couvent,
Où l’encens jadis montait droit au vent.
Ils palpent les toiles, ces vautours en cravate,
Ils comptent les zéros, ces rats en goguette,
« Combien pour ce Christ ? Ce ciel en lambeaux ?
Ce cri de couleur ? Ce trou dans les mots ? »
Le moine en haillons, dans son cadre d’or,
Les regarde, hagard, avec un rire sourd,
« Vous achetez l’âme, messires les riches,
Mais l’âme, voyez-vous, n’a pas de prix. »
Ils haussent les épaules, ces marchands de rêves,
Ils signent des chèques, ces fossoyeurs sans trêve,
« L’art, c’est du vent ! Une bulle qui brille !
Un placement sûr, comme l’or ou la ville ! »
Et le couvent tremble, et les vitraux saignent,
Et les saints en pierre se bouchent les oreilles,
Tandis que les anges, dans leur coin de ciel,
Pleurent sur nos âmes, vendues au détail.
Oh ! Rennes, Rennes, ville aux cent clochers,
Où l