ACTUALITÉ SOURCE : Exposition “Paysages Oniriques” de Clarissa Vasté à la galerie d’art contemporain – Ville de Créteil
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Les « Paysages Oniriques » de Clarissa Vasté… Quelle provocation délicieuse, quelle insulte raffinée à la raison cartésienne, ce titre qui claque comme un drapeau en lambeaux sur les remparts de l’inconscient collectif ! Onirique, vous dites ? Mais l’onirisme, mes chers contemporains engourdis, n’est pas cette douce rêverie pastel que les marchands de sommeil culturel voudraient nous vendre. Non. L’onirique, c’est le chaos originel, la boue primitive d’où émerge toute conscience, cette fange psychique où se mêlent les souvenirs atrophiés de l’humanité, les peurs ancestrales, les désirs inavouables. Clarissa Vasté, en deux mots, nous balance à la figure l’essence même de notre condition : nous sommes des êtres de rêve qui avons oublié que nous rêvions, des somnambules titubant dans les couloirs de notre propre esprit, persuadés d’être éveillés.
Mais trêve de lyrisme facile. Plongeons, voulez-vous, dans les abysses de cette exposition, non pas comme des spectateurs polis, mais comme des archéologues de l’âme, des spéléologues du symbolique. Car ces « Paysages Oniriques », il faut les décrypter à travers le prisme déformant de l’histoire humaine, cette longue et sordide farce où l’homme, ce singe vaniteux, a cru dompter le rêve pour mieux fuir la réalité. Suivez-moi, si vous l’osez, à travers sept étapes cruciales où l’humanité a tenté, tant bien que mal, de donner un sens à ses délires nocturnes.
I. Les Origines : Le Rêve comme Langage Divin (Préhistoire – 3000 av. J.-C.)
Dans les grottes de Lascaux, ces cathédrales de l’aube humaine, l’homme préhistorique griffonne sur les parois des formes qui dansent entre le réel et l’imaginaire. Les chamanes, ces premiers artistes, interprètent les rêves comme des messages des esprits. Le rêve est sacré, il est le lien entre le visible et l’invisible. Mircea Eliade, ce grand déchiffreur des mythes, écrit dans Le Chamanisme : « Le rêve est la porte étroite par laquelle l’homme archaïque accède à l’expérience du sacré. » Mais attention, ce sacré n’est pas cette mièvrerie new age que l’on nous sert aujourd’hui. Non, il est terrifiant, il est le souffle même du chaos. Les « Paysages Oniriques » de Vasté, dans leur déstructuration volontaire, nous renvoient à cette époque où l’homme n’avait pas encore érigé les murs rassurants de la logique. Ses toiles sont des grottes modernes, où les formes se dissolvent et se recomposent, comme si l’artiste avait capturé l’instant précis où le rêve bascule dans la réalité, ou l’inverse.
II. L’Antiquité : Le Rêve comme Oracle (3000 av. J.-C. – 500 ap. J.-C.)
Avec les civilisations mésopotamiennes, égyptiennes et grecques, le rêve devient un outil de pouvoir. Les prêtres de Babylone interprètent les songes des rois, les Égyptiens gravent leurs visions sur des stèles, et Homère, dans L’Odyssée, fait d’Ulysse un héros qui navigue entre les mondes oniriques et réels. Mais c’est avec Artémidore de Daldis et son Onirocritique que le rêve devient un système codifié, une science presque. Pourtant, derrière cette rationalisation apparente, le rêve reste une force subversive. Les dieux parlent en énigmes, et leurs messages sont souvent des avertissements, des présages de catastrophe. Clarissa Vasté, dans ses paysages, semble jouer avec cette ambiguïté. Ses couleurs tourmentées, ses formes qui se dérobent, évoquent ces oracles antiques où la vérité est toujours voilée, toujours menaçante. Ses toiles sont des sibylles modernes, murmurant des prophéties que personne ne veut entendre.
III. Le Moyen Âge : Le Rêve comme Tentations Diaboliques (500 – 1500)
Ah, le Moyen Âge ! Cette époque où l’Église, cette grande machine à broyer les esprits, tente de domestiquer le rêve. Saint Augustin, dans ses Confessions, voit dans les songes les tentations du diable. Le rêve est dangereux, il est le territoire de l’hérésie, de la luxure, de la folie. Les moines copistes, dans leurs scriptoria, illustrent des manuscrits où les cauchemars prennent la forme de démons grimaçants. Mais le peuple, lui, continue de rêver. Les contes populaires, les légendes arthuriennes, sont imprégnés de cette imagerie onirique. Vasté, avec ses paysages qui semblent sortir d’un cauchemar médiéval, nous rappelle que le rêve, même censuré, ne meurt jamais. Ses toiles sont des enluminures modernes, où les monstres ne sont plus des créatures fantastiques, mais les déformations mêmes de notre psyché.
IV. La Renaissance : Le Rêve comme Illusion Esthétique (1500 – 1700)
Avec la Renaissance, le rêve devient un jeu d’artiste. Les peintres, ces illusionnistes de génie, jouent avec la perspective, créant des mondes oniriques où la réalité se plie aux caprices de l’imagination. Bosch, Bruegel, et plus tard, les surréalistes, explorent les limites du rêve comme espace de création. Mais attention, derrière cette beauté se cache une vérité plus sombre. Le rêve, à la Renaissance, est aussi un outil de propagande. Les princes commandent des tableaux allégoriques où leurs rêves de gloire sont immortalisés. Vasté, dans ses paysages, semble se moquer de cette illusion. Ses toiles sont des miroirs déformants, où la beauté se mêle à l’horreur, où l’harmonie se brise en mille éclats. Elle nous rappelle que le rêve, même embelli, reste une prison dorée.
V. Les Lumières : Le Rêve comme Folie (1700 – 1900)
Avec les Lumières, le rêve devient un objet d’étude scientifique. Les philosophes, de Descartes à Kant, tentent de rationaliser l’irrationnel. Mais c’est avec Freud et sa Traumdeutung que le rêve devient un champ de bataille psychique. Le rêve n’est plus un message divin, ni une illusion esthétique, mais le reflet de nos désirs refoulés. Clarissa Vasté, en artiste du XXIe siècle, semble avoir intégré cette leçon. Ses paysages oniriques sont des territoires de l’inconscient, où les formes se déforment sous la pression des pulsions. Ses couleurs criardes, ses lignes brisées, évoquent ces cauchemars freudiens où le moi se débat contre le ça. Mais attention, Vasté ne se contente pas de reproduire les théories freudiennes. Elle les dépasse, elle les pervertit. Ses toiles sont des rêves qui rêvent eux-mêmes, des hallucinations au carré.
VI. Le XXe Siècle : Le Rêve comme Arme Politique (1900 – 2000)
Le XXe siècle, ce siècle de cauchemar éveillé, voit le rêve devenir un outil de propagande, mais aussi une forme de résistance. Les surréalistes, avec Breton et Dali, font du rêve une arme contre la raison bourgeoise. Mais le rêve est aussi instrumentalisé par les régimes totalitaires. Les affiches de propagande soviétique, les films de Leni Riefenstahl, sont des paysages oniriques au service du pouvoir. Vasté, dans ses toiles, semble naviguer entre ces deux extrêmes. Ses paysages sont à la fois des appels à la révolte et des avertissements. Ils sont des rêves collectifs, des cauchemars partagés. Ses couleurs acides, ses formes agressives, évoquent ces utopies qui tournent au cauchemar. Mais ses toiles ne sont pas que des dénonciations. Elles sont aussi des espaces de liberté, des territoires où l’imagination peut encore résister.
VII. Le XXIe Siècle : Le Rêve comme Marchandise (2000 – Aujourd’hui)
Nous y voilà. Le rêve, aujourd’hui, est une marchandise. Les publicités nous vendent des rêves de bonheur, les réseaux sociaux transforment nos vies en paysages oniriques aseptisés. Clarissa Vasté, en exposant ses « Paysages Oniriques » dans une galerie d’art contemporain, joue avec cette ambiguïté. Ses toiles sont-elles une critique de cette marchandisation du rêve, ou en sont-elles le produit ? Difficile à dire. Mais une chose est sûre : Vasté ne se contente pas de reproduire les clichés du rêve contemporain. Ses paysages sont trop violents, trop dérangeants pour cela. Ils sont des cauchemars dans un monde qui ne veut plus rêver que de douceur. Ses toiles sont des électrochocs, des rappels brutaux à la réalité. Elles nous disent : attention, derrière les rêves lisses que l’on vous vend, il y a toujours la boue, le chaos, la folie.
Analyse Sémantique et du Langage : « Paysages Oniriques » ou l’Oxymore comme Arme
Le titre même de l’exposition, « Paysages Oniriques », est un oxymore génial, une contradiction qui éclate comme une grenade dans le jardin bien ordonné de la langue. Un paysage, étymologiquement, c’est ce que l’œil peut embrasser, un espace délimité, cartographiable, maîtrisable. L’onirique, au contraire, est ce qui échappe à toute emprise, ce qui se dérobe, se dissout, se recompose sans cesse. En associant ces deux termes, Clarissa Vasté commet un acte de subversion sémantique. Elle nous force à regarder le monde avec des yeux de rêveur, c’est-à-dire avec des yeux qui voient au-delà des apparences, qui perçoivent les fissures, les failles, les abîmes.
Mais le langage, ici, est plus qu’un simple outil. Il est une prison. Les mots que nous utilisons pour décrire le rêve sont toujours des mots de la raison, des mots qui tentent de domestiquer l’indomptable. « Paysage », « onirique », ces termes sont des cages dorées. Vasté, en artiste consciente de cette limite, ne se contente pas de peindre des rêves. Elle peint l’impossibilité de les peindre, l’échec même du langage à capturer l’essence du rêve. Ses toiles sont des silences visuels, des espaces où les mots se brisent contre les rochers de l’inconscient.
Et puis, il y a cette question de la couleur, ce langage des émotions pures. Vasté utilise des teintes qui semblent sorties d’un cauchemar chimique, des verts acides, des rouges sanglants, des bleus électriques. Ces couleurs ne sont pas des descriptions, mais des cris, des hurlements visuels. Elles sont le langage brut du rêve, ce langage qui précède les mots, qui les dépasse, qui les pulvérise.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste : Le Rêve comme Acte de Révolte
Nous vivons dans un monde où le comportementalisme règne en maître. Les algorithmes, ces grands prêtres de la modernité, analysent nos moindres gestes, nos moindres désirs, pour mieux nous contrôler. Le rêve, dans ce contexte, devient un acte de résistance. Rêver, c’est refuser de se soumettre, c’est affirmer que notre esprit ne peut être réduit à une série de données, à une équation mathématique. Clarissa Vasté, en exposant ses « Paysages Oniriques », nous rappelle cette vérité essentielle : l’art, le vrai, est toujours un acte de révolte.
Mais attention, cette révolte n’est pas une posture, un simple geste esthétique. Non, elle est une nécessité vitale. Dans un monde où tout est calculé, où tout est optimisé, où tout est marchandisé, le rêve est le dernier espace de liberté. Vasté, avec ses toiles, nous invite à nous perdre, à nous abandonner au chaos, à embrasser l’irrationnel. Elle nous dit : « Osez rêver, même si ce rêve est un cauchemar. Osez vous confronter à l’inconnu, même si cet inconnu vous terrifie. »
Et c’est là que réside la dimension humaniste de son travail. Car le rêve, chez Vasté, n’est pas une fuite, mais une confrontation. Ses paysages oniriques sont des miroirs tendus à notre époque, des miroirs qui reflètent nos peurs, nos désirs, nos contradictions. Ils nous forcent à nous regarder en face, à accepter notre part d’ombre, notre part de folie. Ils nous rappellent que l’humanité, cette grande aventure, n’est pas une ligne droite, mais un labyrinthe, un dédale de rêves et de cauchemars.
En cela, Clarissa Vasté est une artiste nécessaire, une artiste qui résiste. Elle résiste à la tentation de la facilité, à la tentation du joli, du lisse, du consensuel. Elle nous rappelle que l’art, le vrai, est toujours un peu dangereux, un peu subversif. Ses « Paysages Oniriques » ne sont pas de simples tableaux. Ce sont des armes, des outils de libération. Ils nous disent : « Réveillez-vous, avant qu’il ne soit trop tard. Réveillez-vous, avant que le rêve ne devienne votre seule réalité. »
Analogie finale :
Oh ! ces toiles qui saignent sous les néons blafards,
Ces cauchemars en tubes, ces rêves en lambeaux,
Où les couleurs hurlent comme des damnés en rut,
Et les formes s’étirent, se tordent, se défont…
C’est la nuit en plein jour, c’est l’enfer en vitrine,
Un musée des horreurs pour bourgeois en goguette,
Où l’on vient, l’œil brillant, se repaître d’effroi,
Comme on suce un bonbon, comme on boit un verre d’eau.
Mais gare ! Ces paysages ne sont pas des jouets,
Ce ne sont pas des rêves pour âmes bien léchées.
Non, ce sont des miroirs, des pièges, des abîmes,
Où votre reflet danse, grimaçant, en délire.
Regardez bien, messieurs, regardez bien, mesdames,
Ces montagnes de chair, ces forêts de viscères,
Ces fleuves de sang noir qui serpentent, qui rampent,
Et vous murmurent bas : « Tu es l’un des nôtres. »
Car le rêve, voyez-vous, n’est pas ce doux mensonge
Que l’on vend en boîte, sous cellophane rose.
Non, le rêve est un loup, un monstre, une hydre,
Qui dévore les fous, qui ronge les héros.
Et Clarissa Vasté, cette sorcière moderne,
A capturé l’instant où le rêve vous mord,
Où la raison s’effondre, où l’âme se déchire,
Où l’homme n’est plus qu’un pantin sans ficelles.
Alors, entrez, entrez, dans ces paysages maudits,
Mais sachez que la porte se referme derrière vous,
Et que le rêve, une fois qu’il vous tient,
Ne vous lâche