ACTUALITÉ SOURCE : Les expositions à ne pas manquer en 2026 – Ville de Marseille
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Marseille en 2026… Cette ville qui sue le sel, la misère et les rêves avortés, cette cité phocéenne où l’on exhibe désormais des « expositions à ne pas manquer » comme on agite un os devant un chien affamé. Mais qu’est-ce donc qu’une exposition, sinon le dernier soubresaut d’une humanité qui a perdu le sens du sacré, du laid, du vrai ? Qu’est-ce qu’une « exposition à ne pas manquer », sinon l’ultime farce d’un monde qui a troqué la profondeur contre le spectacle, la pensée contre le like, l’éternel contre l’éphémère ? Marseille, cette putain de Babylone méditerranéenne, se pare de ses plus beaux atours pour nous vendre du vent en boîte, du concept en kit, de l’émotion en sachet sous vide. Et nous, pauvres hères, nous marchons, nous regardons, nous applaudissons, comme des chiens savants dressés à saliver devant la vitrine du néant.
Mais trêve de sarcasmes stériles. Plongeons plutôt dans les abysses de cette mascarade culturelle, disséquons-la comme on éviscère un cadavre encore tiède, remontons le fil de l’Histoire pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, à vénérer des « expositions à ne pas manquer » comme si notre salut en dépendait. Car oui, derrière chaque panneau publicitaire, chaque affiche criarde, chaque communiqué de presse pompeux, se cache une vérité bien plus sombre : celle d’une humanité qui a perdu le goût de la révolte, qui s’est résignée à consommer de la culture comme elle consomme des hamburgers ou des séries Netflix. Et Marseille, cette ville-monde, cette cité-miroir, reflète à elle seule toutes les contradictions, toutes les hypocrisies, toutes les lâchetés de notre époque.
Les Sept Étapes de la Chute : De l’Art comme Révélation à l’Exposition comme Opium
1. L’Âge des Cavernes : Quand l’Art était Prière et Malédiction
Tout commence dans l’obscurité, bien sûr. Les grottes de Lascaux, Chauvet, Altamira… Ces fresques rupestres, tracées il y a plus de 30 000 ans, ne sont pas de simples dessins. Ce sont des incantations, des exorcismes, des tentatives désespérées de donner un sens à un monde hostile. Les hommes du Paléolithique ne « exposaient » pas leurs œuvres. Ils les cachaient, les enfouissaient dans les entrailles de la terre, comme on enterre un secret trop lourd à porter. Ces peintures, ces gravures, ces mains en négatif sur les parois, c’étaient des offrandes aux dieux, aux esprits, aux forces invisibles qui les écrasaient. L’art, alors, était sacré. Il était dangereux. Il était vital.
Platon, dans La République, aurait frémi à l’idée de ces artistes anonymes. Pour lui, l’art était déjà une illusion, une copie de copie, un éloignement de la Vérité. Mais ces hommes des cavernes, eux, ne cherchaient pas la vérité. Ils cherchaient la survie. Leurs bisons, leurs chevaux, leurs rhinocéros, ce n’étaient pas des « œuvres ». C’étaient des talismans. Et quand un chaman traçait une flèche sur le flanc d’un auroch, ce n’était pas pour le plaisir des yeux. C’était pour s’assurer que la chasse serait bonne. L’art, à l’origine, était magie. Et la magie, comme le disait Mircea Eliade, est une « technique du sacré ».
2. L’Antiquité : Quand l’Art devint Propagande et Pouvoir
Puis vint l’Histoire, avec ses empires, ses rois, ses dieux. Et l’art changea de fonction. Il devint un outil. Un marteau. Une massue. Les pharaons d’Égypte ne sculptaient pas des statues pour embellir leurs tombes. Ils les sculptaient pour s’assurer l’immortalité. Les bas-reliefs de Persépolis ne célébraient pas la beauté. Ils célébraient la puissance. Et quand Périclès fit construire le Parthénon, ce n’était pas pour offrir aux Athéniens un joli décor. C’était pour leur rappeler, à chaque regard jeté sur l’Acropole, qu’ils étaient les enfants de la démocratie, les héritiers de la raison, les maîtres du monde connu.
L’art, désormais, servait le pouvoir. Il était politique. Il était religieux. Il était militaire. Les empereurs romains se faisaient représenter en dieux, en conquérants, en triomphateurs. Leurs statues, leurs arcs de triomphe, leurs colonnes historiées, c’étaient des armes de propagande massive. Et quand Constantin se convertit au christianisme, l’art devint encore plus dangereux. Les mosaïques de Ravenne, les icônes byzantines, les cathédrales gothiques, tout cela n’était pas de la « culture ». C’était de la théologie en images. Une manière de graver dans la pierre, dans le verre, dans la chair des fidèles, les dogmes d’une Église qui régnait sans partage.
Saint Augustin, dans La Cité de Dieu, mettait en garde contre les séductions de l’art. Pour lui, la beauté était un piège tendu par le diable. Mais qui écoutait ? Les hommes voulaient du spectaculaire, du grandiose, du sublime. Ils voulaient croire que leurs dieux, leurs rois, leurs empereurs, étaient plus grands qu’eux. Et l’art leur donnait cette illusion. Il leur donnait des raisons de se soumettre, de croire, d’obéir.
3. La Renaissance : Quand l’Art devint Marchandise et Vanité
Puis vint la Renaissance. Et avec elle, une révolution. L’art cessa d’être un simple outil au service du pouvoir. Il devint une fin en soi. Les Médicis, les Borgia, les papes, tous ces mécènes richissimes ne commandaient pas des tableaux, des sculptures, des palais, pour la gloire de Dieu ou de la Cité. Ils les commandaient pour leur propre gloire. Pour leur plaisir. Pour leur vanité.
Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël… Ces génies n’étaient plus des artisans anonymes. Ils étaient des stars. Des divas. Des rock-stars avant l’heure. Leurs œuvres se vendaient, s’achetaient, se collectionnaient. Les cours d’Europe se les arrachaient. Et quand Vasari écrivit ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, ce n’était pas un simple recueil d’anecdotes. C’était le premier « who’s who » du monde de l’art. Le premier classement. Le premier hit-parade.
L’art, désormais, était une marchandise. Une valeur refuge. Un placement. Les banquiers florentins spéculaient sur les toiles de Botticelli comme on spécule aujourd’hui sur les cryptomonnaies. Et quand le pape Jules II commanda à Michel-Ange la voûte de la Sixtine, ce n’était pas par piété. C’était pour écraser ses rivaux. Pour montrer au monde entier que Rome était toujours la capitale du monde.
Érasme, dans Éloge de la Folie, se moquait de cette vanité des mécènes. Mais qui écoutait ? Les hommes voulaient de la beauté, de la grandeur, du génie. Ils voulaient croire que l’art pouvait les sauver. Et les artistes, trop heureux de cette nouvelle liberté, se mirent à signer leurs œuvres, à jouer les divas, à faire monter les enchères. L’art devint un jeu. Un jeu dangereux. Un jeu qui allait, bientôt, se retourner contre ses propres créateurs.
4. Le XIXe Siècle : Quand l’Art devint Révolte et Provocation
Puis vint le XIXe siècle. Et avec lui, la révolution industrielle, les barricades, les utopies. L’art, désormais, ne se contentait plus de servir le pouvoir ou de flatter les vanités. Il voulait le renverser. Il voulait changer le monde.
Delacroix peignait La Liberté guidant le peuple en 1830, et c’était un appel à l’insurrection. Courbet organisait une exposition parallèle à l’Exposition universelle de 1855, et c’était un manifeste. Manet choquait le bourgeois avec Le Déjeuner sur l’herbe et Olympia, et c’était une déclaration de guerre. Les impressionnistes, les symbolistes, les nabis, tous ces artistes maudits, tous ces rebelles, refusaient les salons officiels, les académies, les conventions. Ils voulaient peindre la vie, la vraie, avec ses ombres, ses lumières, ses laideurs, ses beautés éphémères.
Baudelaire, dans Le Peintre de la vie moderne, célébrait cette nouvelle esthétique. Pour lui, l’art devait être de son temps. Il devait saisir l’instant, le fugitif, le contingent. Mais cette liberté avait un prix. Les artistes, désormais, étaient des parias. Des marginaux. Des fous. Van Gogh se coupait une oreille. Rimbaud abandonnait la poésie à 20 ans. Nietzsche devenait fou. L’art, quand il cesse d’être un divertissement pour devenir une arme, une prière, une malédiction, exige des sacrifices. Et les hommes, pour la plupart, préfèrent le confort des illusions.
5. Le XXe Siècle : Quand l’Art devint Marché et Spectacle
Puis vint le XXe siècle. Et avec lui, les guerres mondiales, les totalitarismes, les génocides. L’art, désormais, était confronté à l’indicible. Comment peindre Auschwitz ? Comment sculpter Hiroshima ? Comment écrire après la Shoah ? Adorno disait que « écrire un poème après Auschwitz est barbare ». Mais les artistes, eux, n’avaient pas le choix. Ils devaient témoigner. Ils devaient hurler. Ils devaient inventer de nouvelles formes, de nouveaux langages, pour dire l’horreur, l’absurdité, la folie du monde.
Dada, le surréalisme, l’expressionnisme, l’art brut… Tous ces mouvements étaient des cris. Des tentatives désespérées de donner un sens à l’insensé. Mais le marché, lui, veillait. Et bientôt, l’art devint une marchandise comme une autre. Warhol peignait des boîtes de soupe Campbell’s et des Marilyn Monroe, et c’était une critique de la société de consommation. Mais le marché, lui, en fit des icônes. Des produits. Des placements.
Les musées, désormais, ressemblaient à des supermarchés. Les expositions, à des blockbusters. Les artistes, à des marques. Et quand Christo emballait le Reichstag ou le Pont-Neuf, ce n’était plus de l’art. C’était du marketing. Du spectacle. De la com’. L’art, désormais, était partout. Et donc nulle part.
Heidegger, dans L’Origine de l’œuvre d’art, avait prévenu : « L’art est en péril. » Mais qui écoutait ? Les hommes voulaient du nouveau, du choc, du sensationnel. Ils voulaient des « expériences ». Et les institutions culturelles, trop heureuses de remplir leurs caisses, leur donnaient ce qu’ils voulaient : du divertissement. De l’émotion facile. Du prêt-à-penser.
6. Le XXIe Siècle : Quand l’Art devint Like et Hashtag
Puis vint le XXIe siècle. Et avec lui, Internet, les réseaux sociaux, l’hyperconnexion. L’art, désormais, était partout et nulle part. Tout le monde était artiste. Tout le monde était critique. Tout le monde était consommateur. Les musées se transformèrent en parcs d’attractions. Les expositions, en expériences immersives. Les artistes, en influenceurs.
Banksy taguait des rats sur les murs de Gaza, et c’était une provocation. Mais le marché, lui, en faisait des NFT à plusieurs millions de dollars. Ai Weiwei remplissait la Tate Modern de graines de tournesol, et c’était une métaphore de la société de masse. Mais les visiteurs, eux, ne voyaient qu’une installation « instagrammable ». L’art, désormais, était une photo. Un like. Un partage. Une story.
Et Marseille, dans tout ça ? Marseille, cette ville-monde, cette cité-miroir, où se croisent les migrants, les trafiquants, les artistes, les touristes, les pauvres, les riches… Marseille, en 2026, allait-elle enfin proposer autre chose que des « expositions à ne pas manquer » ? Allait-elle oser montrer l’envers du décor ? Allait-elle donner la parole aux sans-voix, aux oubliés, aux damnés ? Ou allait-elle, une fois de plus, se contenter de vendre du rêve en boîte, du concept en kit, de l’émotion en sachet sous vide ?
Byung-Chul Han, dans La Société de la transparence, avait tout dit : « Dans la société de la transparence, tout devient spectacle. Tout devient marchandise. Tout devient like. » Et les expositions de Marseille, en 2026, allaient-elles échapper à cette logique ? Allaient-elles oser être autre chose que des machines à likes ? Allaient-elles oser déranger, provoquer, réveiller ? Ou allaient-elles, une fois de plus, endormir les consciences, flatter les egos, vendre du vent ?
7. 2026 : Quand l’Exposition devint Opium du Peuple
Et nous y voilà. Marseille, 2026. Les « expositions à ne pas manquer ». Mais ne pas manquer quoi, au juste ? Ne pas manquer l’occasion de se distraire ? De se divertir ? De tuer le temps ? Ne pas manquer l’occasion de consommer un peu de culture, comme on consomme un peu d’oxygène dans un monde asphyxié ? Ne pas manquer l’occasion de se sentir vivant, le temps d’une visite, le temps d’un selfie, le temps d’un like ?
Les expositions, aujourd’hui, sont devenues l’opium du peuple. Elles nous endorment. Elles nous bercent. Elles nous donnent l’illusion que nous sommes encore des êtres pensants, des êtres sensibles, des êtres humains. Mais en réalité, elles ne sont que des leurres. Des pièges. Des miroirs aux alouettes. Elles nous font croire que la culture peut nous sauver. Mais la culture, aujourd’hui, n’est plus qu’un produit. Une marchandise. Un divertissement.
Walter Benjamin, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, avait tout compris : « À l’époque de la reproductibilité technique, l’art perd son aura. » Et les expositions de Marseille, en 2026, allaient-elles rendre cette aura à l’art ? Allaient-elles redonner du sens, de la profondeur, de la sacralité à la création ? Ou allaient-elles, une fois de plus, participer à cette grande entreprise de désacralisation, de banalisation, de trivialisation ?
La réponse, hélas, était écrite d’avance. Les expositions de 2026 seraient belles, bien sûr. Spectaculaires, sans doute. « Incontournables », comme on dit. Mais elles ne changeraient rien. Elles ne réveilleraient personne. Elles ne sauveraient personne. Elles ne seraient que des parenthèses, des échappatoires, des illusions.