ACTUALITÉ SOURCE : Culture : l’aéroport du Bourget accueille pour la première fois une exposition d’art, celle d’un artiste bordelais – Sud Ouest
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! L’aéroport du Bourget, ce temple moderne de la vitesse et de l’éphémère, ce non-lieu où l’humanité se presse, s’agglutine, s’évapore dans les vapeurs du kérosène et les rêves de destinations lointaines, accueille donc, pour la première fois, une exposition d’art. Quelle ironie ! Quelle sublime, quelle grotesque ironie ! L’art, ce vestige d’une humanité qui croyait encore à la transcendance, à la lenteur, à la contemplation, se voit désormais relégué dans les couloirs aseptisés d’un aéroport, entre deux boutiques de parfums hors de prix et un fast-food qui vend des hamburgers à des prix dignes d’un repas gastronomique. L’artiste bordelais, dont le nom importe peu – car dans ce monde, les noms ne sont plus que des étiquettes sur des produits –, expose donc ses œuvres là où l’on ne s’arrête jamais, là où l’on ne fait que passer, pressé, distrait, l’esprit déjà ailleurs, déjà dans l’avion, déjà dans le prochain aéroport, déjà dans la prochaine transaction.
Mais ne nous y trompons pas : cette exposition n’est pas un hasard. Elle est le symptôme d’une époque, le miroir brisé d’une civilisation qui a perdu le sens du sacré, qui a troqué la profondeur contre la surface, la durée contre l’instant, la réflexion contre le spectacle. L’aéroport du Bourget, avec son histoire chargée – berceau de l’aviation française, lieu de records, de rêves, mais aussi de tragédies –, est le cadre parfait pour cette mascarade. Car l’art, aujourd’hui, n’est plus qu’un produit de consommation parmi d’autres, un accessoire de mode, un faire-valoir pour des institutions qui cherchent désespérément à se donner une légitimité culturelle. Et quoi de mieux qu’un aéroport, ce lieu de transit par excellence, pour exposer des œuvres qui ne seront vues que du coin de l’œil, entre deux annonces de retard de vol et trois publicités pour des compagnies aériennes low-cost ?
Pour comprendre cette déchéance, il faut remonter aux origines, là où tout a commencé, là où l’homme a cru, un instant, qu’il pouvait s’élever au-dessus de sa condition. Sept étapes cruciales jalonnent cette descente aux enfers de la culture, cette chute vertigineuse de l’art dans le gouffre du consumérisme et de l’indifférence.
1. L’Âge des Cavernes : L’Art comme Magie
Tout commence dans l’obscurité des grottes, là où l’homme préhistorique, encore proche de l’animal, mais déjà conscient de sa finitude, trace sur les parois les premières images. Les peintures de Lascaux, de Chauvet, ne sont pas de l’art au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Elles sont des incantations, des prières, des tentatives désespérées de maîtriser le monde, de donner un sens à l’insensé. L’homme de Cro-Magnon ne « crée » pas : il invoque. Il peint un bison pour s’assurer que la chasse sera bonne, il dessine une femme aux formes généreuses pour appeler la fertilité. L’art, ici, est sacré. Il est lié au divin, à l’invisible, à ce qui dépasse l’homme. Comme le disait Mircea Eliade, « l’homme religieux vit dans un monde ouvert, un monde qui a une dimension sacrée ». L’art est cette ouverture, cette faille par laquelle le divin pénètre dans le monde profane.
2. La Grèce Antique : L’Art comme Idéal
Puis vient la Grèce, et avec elle, la naissance de l’esthétique. Les Grecs ne se contentent plus d’invoquer : ils idéalisent. Le corps humain devient le modèle de la perfection, la sculpture et l’architecture cherchent à incarner l’harmonie, la mesure, l’équilibre. Pour Platon, l’art est une imitation de la réalité, elle-même imitation des Idées. L’artiste, dans sa quête de beauté, se rapproche du divin, mais reste prisonnier du monde sensible. Aristote, plus pragmatique, voit dans l’art une catharsis, une purification des passions. Mais dans les deux cas, l’art a une fonction : il élève, il éduque, il civilise. Les temples d’Athènes, les statues de Phidias, les tragédies d’Eschyle ne sont pas de simples ornements. Ils sont les piliers d’une civilisation qui croit encore en la grandeur de l’homme.
3. Le Moyen Âge : L’Art comme Soumission
Avec le christianisme, l’art change de nature. Il n’est plus question d’idéaliser le monde, mais de le transcender. Les cathédrales gothiques, avec leurs vitraux colorés et leurs gargouilles monstrueuses, ne sont pas des œuvres d’art au sens moderne du terme. Elles sont des livres de pierre, des sermons visuels, des outils de propagande pour une Église toute-puissante. L’artiste, ici, n’est pas un génie, mais un humble serviteur de Dieu. Comme le disait saint Bernard de Clairvaux, « la beauté du monde est un piège pour l’âme ». L’art doit donc détourner l’homme des tentations terrestres, le conduire vers le ciel. Les enluminures des manuscrits, les fresques de Giotto, les sculptures des portails romans ne sont pas faites pour être admirées, mais pour être méditées, pour inspirer la crainte et l’amour de Dieu.
4. La Renaissance : L’Art comme Affirmation de l’Homme
Puis vient la Renaissance, et avec elle, le retour de l’humanisme. L’homme redevient la mesure de toutes choses. Les artistes, de Léonard de Vinci à Michel-Ange, ne sont plus des artisans anonymes, mais des génies, des titans, des demi-dieux. L’art n’est plus une soumission, mais une affirmation. Comme le disait Pic de la Mirandole dans son Discours sur la dignité de l’homme, l’homme est « un être qui peut se façonner lui-même ». L’artiste, en créant, participe à cette divinisation de l’humain. Les tableaux de Raphaël, les sculptures de Donatello, les fresques de la Chapelle Sixtine ne sont pas de simples décorations. Ils sont les manifestes d’une nouvelle ère, où l’homme, libéré des chaînes de la religion, ose se regarder en face et proclamer sa propre grandeur.
5. Le Siècle des Lumières : L’Art comme Raison
Mais cette grandeur est de courte durée. Avec les Lumières, l’art perd peu à peu sa dimension sacrée. Il devient un outil au service de la raison, de la science, du progrès. Diderot, dans ses Salons, juge les œuvres d’art comme on juge un traité de philosophie : avec froideur, avec logique, avec un souci constant de l’utilité. L’art doit instruire, moraliser, éduquer. Il n’est plus question de transcendance, mais de pédagogie. Les tableaux de David, avec leurs compositions rigoureuses et leurs sujets héroïques, sont les manifestes de cette nouvelle ère. L’artiste n’est plus un génie inspiré, mais un citoyen éclairé, un serviteur de la République.
6. Le XIXe Siècle : L’Art comme Révolte
Puis vient le XIXe siècle, et avec lui, la révolte. Les artistes, de Baudelaire à Rimbaud, de Courbet à Van Gogh, refusent de se soumettre aux diktats de la bourgeoisie. L’art n’est plus un outil, mais une arme. Il doit choquer, déranger, provoquer. Comme le disait Flaubert, « l’art doit être une insulte à la bêtise humaine ». Les impressionnistes, en peignant la lumière plutôt que les sujets, en privilégiant l’instantanéité à la composition, brisent les règles académiques. Les symbolistes, avec leurs rêves et leurs cauchemars, explorent les profondeurs de l’inconscient. L’art devient une quête désespérée de sens dans un monde qui en a perdu le goût.
7. Le XXe Siècle et au-delà : L’Art comme Marchandise
Enfin, arrive le XXe siècle, et avec lui, la fin de l’art. Plus de sacré, plus d’idéal, plus de révolte. Juste le marché, le spectacle, la consommation. Duchamp expose un urinoir et l’appelle « Fontaine ». Warhol sérigraphie des boîtes de soupe Campbell et les vend comme des œuvres d’art. Les musées deviennent des supermarchés, les artistes des marques, les œuvres des produits. Comme le disait Walter Benjamin dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, « l’aura de l’œuvre d’art s’évanouit dans l’ère de la reproduction mécanique ». L’art n’est plus qu’un objet de spéculation, un placement financier, un accessoire de mode pour les riches oisifs. Et aujourd’hui, en 2023, il atterrit dans un aéroport, entre deux boutiques de duty-free et un Starbucks, comme un vulgaire produit de consommation, un divertissement pour voyageurs pressés.
Mais revenons à notre artiste bordelais, perdu dans les couloirs du Bourget. Son exposition, aussi talentueuse soit-elle, n’est qu’un symptôme de cette déchéance. Elle est la preuve que l’art, aujourd’hui, n’a plus de lieu. Il erre, sans domicile fixe, comme un SDF de la culture, ballotté entre les galeries branchées, les foires d’art contemporain, les aéroports, les centres commerciaux. Il n’a plus de public, car le public, aujourd’hui, ne regarde plus : il zappe, il scroll, il like. Il n’a plus de sens, car le sens, aujourd’hui, est une monnaie d’échange, un produit comme un autre.
Analyse Sémantique : Le Langage de la Déchéance
Regardons maintenant les mots. L’aéroport du Bourget « accueille pour la première fois une exposition d’art ». Accueillir : un verbe hospitalier, chaleureux, presque maternel. Mais que signifie « accueillir » dans un aéroport ? Accueillir, c’est recevoir, mais c’est aussi laisser partir. On accueille un invité pour quelques heures, quelques jours, puis on le renvoie à ses affaires. L’art, ici, est un invité de passage, un touriste de la culture, un étranger dans un lieu qui n’est pas le sien. Et cette « première fois » ? Une première fois, c’est un commencement, une promesse. Mais dans un monde où tout est éphémère, où tout est jetable, que vaut une première fois ? Elle n’est qu’un argument marketing, une accroche publicitaire, un moyen de vendre des billets d’avion et des hamburgers.
Et puis, il y a ce détail : l’artiste est bordelais. Bordeaux, ville de vin, de luxe, de patrimoine. Mais aussi ville de contrastes, où les hôtels particuliers côtoient les cités HLM, où les châteaux viticoles voisinent avec les friches industrielles. Bordeaux, ville de la bourgeoisie triomphante, mais aussi ville de la révolte, des émeutes de 1968, des luttes ouvrières. Que vient faire un artiste bordelais dans un aéroport parisien ? Il vient rappeler que l’art, aujourd’hui, est une affaire de province, une curiosité locale, un folklore. Il vient dire que Paris, la grande Babylone culturelle, n’a plus rien à offrir, sinon des couloirs aseptisés et des boutiques de luxe.
Enfin, il y a ce mot : « exposition ». Une exposition, c’est une mise en scène, une présentation, une ostentation. Mais une exposition dans un aéroport, c’est une exposition sans public, sans spectateurs, sans amateurs. C’est une exposition pour les caméras de surveillance, pour les annonces sonores, pour les voyageurs pressés qui ne lèveront même pas les yeux. C’est une exposition fantôme, une exposition zombie, une exposition qui n’existe que pour justifier l’existence d’un lieu qui, lui-même, n’a plus de raison d’être.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
Face à cette déchéance, que faire ? Faut-il se résigner, comme ces voyageurs pressés qui traversent l’aéroport sans un regard pour les œuvres exposées ? Faut-il accepter que l’art ne soit plus qu’un produit de consommation, un divertissement pour les masses, un faire-valoir pour les institutions ? Non. La résistance est encore possible, mais elle doit être radicale. Elle doit passer par un refus : refus de la vitesse, refus de l’éphémère, refus du spectacle.
D’abord, il faut réapprendre à regarder. Pas à zyeuter, pas à scanner, pas à consommer, mais à regarder. Comme le disait John Berger dans Voir le voir, « voir, c’est être vu ». Regarder une œuvre d’art, c’est entrer en dialogue avec elle, c’est accepter de se laisser transformer par elle. C’est un acte de résistance dans un monde qui ne veut plus que nous regardions, mais que nous consommions.
Ensuite, il faut réapprendre à créer. Pas pour le marché, pas pour la gloire, pas pour l’argent, mais pour soi, pour les autres, pour l’humanité. Comme le disait Albert Camus, « l’artiste est celui qui dit non ». Non à la facilité, non à la compromission, non à la médiocrité. Créer, aujourd’hui, c’est un acte de rébellion, un geste de résistance contre un monde qui cherche à tout uniformiser, à tout standardiser, à tout marchandiser.
Enfin, il faut réapprendre à rêver. Pas à fantasmer, pas à s’évader, pas à se distraire, mais à rêver. Comme le disait André Breton dans le Manifeste du surréalisme, « le rêve est la seule réalité ». Rêver, c’est refuser l’ordre établi, c’est imaginer un autre monde, c’est croire en la possibilité d’une transcendance. Dans un aéroport, lieu de transit par excellence, rêver, c’est déjà résister.
Mais cette résistance ne sera pas facile. Elle se heurtera à l’indifférence, au mépris, à la violence d’un système qui ne veut plus de rêveurs, mais de consommateurs. Elle se heurtera à la lâcheté de ceux qui préfèrent fermer les yeux plutôt que de voir la déchéance. Elle se heurtera à la bêtise de ceux qui croient encore que l’art est un luxe, un divertissement, un accessoire. Mais elle est nécessaire. Car sans résistance, sans rêve, sans création, il n’y a plus d’humanité. Il n’y a plus que des machines, des robots, des zombies pressés, indifférents, vides.
Alors, oui, l’exposition de l’artiste bordelais au Bourget est un symptôme. Mais elle est aussi une occasion. Une occasion de se réveiller, de se rebeller, de refuser. Une occasion de dire non à cette déchéance, non à cette médiocrité, non à cette indifférence. Une occasion de rappeler que l’art n’est pas un produit, mais une flamme. Une flamme qui peut encore éclairer les ténèbres, si seulement nous acceptons de la regarder.
Analogie finale : Poème
Ô Bourget, cathédrale de tôle et de béton,
Où l’homme n’est plus qu’un numéro, un billet, un bagage,
Où l’art, ce vieux mendiant, tend sa sébile en vain,
Entre deux écrans géants et trois annonces de retard.
Ils ont mis des couleurs sur tes murs gris,
Des formes, des ombres, des rêves égarés,
Mais qui les voit, ces toiles sans