Exposition Louise Nevelson : le Centre Pompidou-Metz présente la première rétrospective de l’artiste en Europe depuis 1974 – Connaissance des Arts







Louise Nevelson : L’Ombre Portée des Décombres Sacrés


ACTUALITÉ SOURCE : Exposition Louise Nevelson : le Centre Pompidou-Metz présente la première rétrospective de l’artiste en Europe depuis 1974 – Connaissance des Arts

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! Les rétrospectives… ces mausolées de l’art contemporain où l’on exhume les cadavres exquis des avant-gardes défuntes pour les faire danser une dernière fois devant les yeux ébahis des vivants. Le Centre Pompidou-Metz, ce temple du modernisme en province, nous offre donc Louise Nevelson, cette prêtresse des ombres sculptées, cette chiffonnière des rêves en bois noir. Quarante-huit ans d’absence européenne, comme si l’Europe avait eu honte de cette Américaine qui transformait les rebuts en cathédrales, les débris en liturgies. Mais qu’est-ce donc que cette rétrospective, sinon une tentative désespérée de donner un sens à l’accumulation, à la fragmentation, à cette esthétique du déchet qui est devenue, hélas, la nôtre ?

Pour comprendre Nevelson, il faut d’abord comprendre l’histoire de l’humanité comme une longue suite de décompositions et de recompositions, une valse macabre où l’homme, ce singe savant, n’a cessé de détruire pour créer, de créer pour détruire. Sept étapes cruciales, sept chutes, sept résurrections dans cette danse funèbre :

1. La Chute Originelle (Préhistoire – 3000 av. J.-C.)
Les premiers hommes, ces nomades des steppes, ramassaient déjà les os, les pierres, les éclats de leur existence pour en faire des outils, des armes, des idoles. L’art naît du rebut, de l’inutile transformé en sacré. Lascaux n’est qu’un dépotoir sacré, une accumulation de rêves sur les parois d’une grotte. Comme le disait Bataille, « l’art est ce qui reste quand on a tout oublié ». Nevelson, elle, n’a rien oublié : elle a tout gardé.

2. L’Empire des Signes (3000 av. J.-C. – 500 ap. J.)
Avec les premières civilisations, l’homme invente l’écriture, la ville, la bureaucratie. Tout devient signe, tout devient symbole. Les Égyptiens entassent les pierres pour construire des tombeaux, les Grecs sculptent des dieux dans le marbre. Mais déjà, dans les marges, les artisans récupèrent les éclats, les déchets de la grande machine religieuse. Comme le note Lévi-Strauss dans La Pensée Sauvage, « le bricoleur est celui qui fait avec les moyens du bord ». Nevelson est une bricoleuse de l’absolu, une chiffonnière de l’éternel.

3. Le Moyen Âge et ses Décombres (500 – 1400)
L’Europe se couvre de cathédrales, ces montagnes de pierre où chaque bloc est un fragment de la foi. Mais derrière les vitraux, dans l’ombre des nefs, les artisans récupèrent, réparent, transforment. Les reliquaires sont faits d’or et d’os, de métaux précieux et de déchets sacrés. Comme le disait Huizinga dans L’Automne du Moyen Âge, « la vie est une danse macabre où la mort mène le bal ». Nevelson, elle, sculpte la mort elle-même, en bois noir, en ombres portées.

4. La Renaissance et le Mythe de l’Original (1400 – 1600)
Avec la Renaissance, l’homme invente l’artiste, ce démiurge qui signe ses œuvres comme Dieu signe la Création. Mais déjà, dans l’atelier de Léonard, on recycle les dessins, on réutilise les toiles. Comme le note Vasari, « les grands maîtres savent faire du neuf avec du vieux ». Nevelson, elle, pousse cette logique à son paroxysme : elle ne crée pas, elle accumule. Ses sculptures sont des palimpsestes de l’inconscient collectif.

5. La Révolution Industrielle et le Triomphe du Déchet (1750 – 1900)
Avec la machine, l’homme invente le déchet de masse. Les villes se couvrent de fumées, les usines crachent leurs rebuts. Comme le note Marx dans Le Capital, « la bourgeoisie a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse dans les eaux glacées du calcul égoïste ». Nevelson naît dans ce monde-là, en 1899, en Ukraine, avant d’émigrer aux États-Unis. Elle grandit dans l’ombre des usines, parmi les déchets de la modernité. Ses sculptures sont des monuments à cette époque de fer et de suie.

6. Le Modernisme et la Déconstruction (1900 – 1960)
Avec le XXe siècle, l’art explose. Picasso invente le cubisme, Duchamp signe un urinoir, les dadaïstes brûlent les musées. Comme le note Adorno dans Théorie esthétique, « l’art moderne est la tentative désespérée de donner un sens à un monde qui n’en a plus ». Nevelson, elle, pousse cette logique plus loin : elle ne déconstruit pas, elle accumule. Ses murs de bois noir sont des archives de la modernité, des fossiles du présent.

7. Le Capitalisme Tardif et l’Esthétique du Rebut (1960 – Aujourd’hui)
Aujourd’hui, l’art est partout et nulle part. Les musées sont des supermarchés, les artistes des marques. Comme le note Baudrillard dans La Société de Consommation, « nous vivons dans un monde où tout est signe, où tout est déchet ». Nevelson, avec ses sculptures de bois noir, semble avoir anticipé cette époque. Ses œuvres sont des monuments à notre société du rebut, des cathédrales pour un monde sans Dieu.

Mais au-delà de cette histoire, il y a le langage. Car Nevelson, avant d’être une artiste, est une poétesse du silence. Ses sculptures sont des phrases sans mots, des métaphores en trois dimensions. Comme le note George Steiner dans Après Babel, « le langage est la maison de l’être, mais aussi son tombeau ». Nevelson, elle, sculpte des tombeaux pour un langage qui a perdu son sens. Ses murs de bois noir sont des pages arrachées à un livre infini, des fragments d’une parole perdue.

Et puis, il y a le comportement. Car l’art de Nevelson est aussi une résistance, une insurrection silencieuse contre l’ordre du monde. Comme le note Foucault dans Surveiller et Punir, « le pouvoir est partout, mais la résistance aussi ». Nevelson, avec ses sculptures, résiste à l’ordre visuel, à la tyrannie de la forme. Elle accumule, elle entasse, elle défie. Ses œuvres sont des barricades contre l’oubli, des forteresses pour la mémoire.

Mais cette résistance est aussi une soumission. Car Nevelson, en accumulant les déchets, en transformant les rebuts en art, participe aussi à la grande machine du capitalisme. Comme le note Debord dans La Société du Spectacle, « le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image ». Nevelson, avec ses sculptures, transforme le déchet en spectacle, le rebut en marchandise. Elle est à la fois la prêtresse et la victime de cette époque.

Alors, que reste-t-il ? Une mélancolie, une nostalgie pour un monde qui n’existe plus. Nevelson, avec ses murs de bois noir, semble pleurer sur les ruines de la modernité. Comme le disait Cioran, « l’homme est un animal qui a perdu ses instincts, mais pas ses illusions ». Nevelson, elle, a perdu ses illusions, mais pas son instinct. Elle sculpte les ombres d’un monde qui s’effondre, les débris d’une civilisation qui se meurt.

Et c’est là, dans cette mélancolie, que réside sa puissance. Car Nevelson, en transformant les déchets en art, en faisant des rebuts des reliques, nous rappelle que l’humanité n’est qu’une longue suite de destructions et de reconstructions. Ses sculptures sont des monuments à cette fragilité, à cette beauté tragique.

Analogie finale :


Les murs de Nevelson, ces forêts de bois noir,
Où chaque éclat est un cri, chaque fissure un soir,
Sont les archives d’un monde qui se meurt,
Les débris d’une foi qui n’a plus de cœur.

Ô prêtresse des ombres, chiffonnière des cieux,
Tu accumules les rêves, tu entasses les dieux,
Dans tes cathédrales de silence et de nuit,
Où chaque planche est un fragment de l’ennui.

Le capitalisme rit, le pouvoir se moque,
De tes barricades de bois, de tes murs qui choquent,
Mais dans l’ombre des musées, dans le froid des salles,
Tes sculptures veillent, comme des phares pâles.

Nous sommes tous des déchets, des rebuts, des riens,
Des fragments d’un monde qui n’a plus de sens,
Mais dans tes murs de bois, dans tes forêts d’ébène,
Nous trouvons une lueur, une ombre sereine.



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