Culture : l’aéroport du Bourget accueille pour la première fois une exposition d’art, celle d’un artiste bordelais – Sud Ouest







L’Art dans le Vent des Réacteurs – Une Méditation sur l’Exposition du Bourget


ACTUALITÉ SOURCE : Culture : l’aéroport du Bourget accueille pour la première fois une exposition d’art, celle d’un artiste bordelais – Sud Ouest

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! L’aéroport du Bourget, ce temple moderne où l’humanité s’engouffre dans le ventre des machines pour fuir, toujours fuir, quelque chose—soi-même, les autres, l’ennui, la mort peut-être. Et voilà qu’on y accroche des toiles, qu’on y expose des rêves en pigments et en vernis, comme si l’art pouvait survivre à l’haleine glacée des réacteurs, comme si la beauté avait encore un sens dans ce lieu de transit, ce purgatoire de métal et de néons où l’homme n’est plus qu’un numéro de billet, un passeport froissé, une valise à roulettes.

Mais commençons par le commencement, car toute analyse digne de ce nom doit plonger ses racines dans la boue originelle de l’humanité. L’art, voyez-vous, n’a jamais été ce que les esthètes en redingote nous ont vendu : un supplément d’âme, une élévation spirituelle, une grâce désintéressée. Non. L’art, c’est d’abord un cri dans la nuit, un geste désespéré pour conjurer l’effroi de l’existence. Les premières peintures rupestres de Lascaux, ces bisons traqués, ces hommes aux flèches tremblantes, ce n’était pas de la décoration. C’était une tentative pathétique et sublime de maîtriser l’incontrôlable, de donner un sens à l’absurdité de la chasse, de la faim, de la mort. Platon, ce vieux rêveur en sandales, voyait dans l’art une imitation de l’imitation, une ombre portée sur le mur de la caverne. Il avait tort. L’art n’imite pas la vie : il la combat.

Passons aux sept étapes cruciales où l’art a tenté, tant bien que mal, de résister à l’écrasement du réel.

1. L’Antiquité : l’art comme religion, l’art comme pouvoir. Les Égyptiens bâtissaient des pyramides pour défier le temps, les Grecs sculptaient des dieux pour se rassurer. Phidias taillait le marbre comme on prie, et Homère chantait les exploits d’Ulysse pour que les hommes oublient, ne serait-ce qu’un instant, qu’ils étaient mortels. L’art était sacré, donc intouchable. Jusqu’à ce que les Romains, ces brutes pragmatiques, ne voient en lui qu’un outil de propagande. Les fresques de Pompéi, les bustes des empereurs—l’art devenait un instrument de domination. Déjà, la décadence pointait son nez.

2. Le Moyen Âge : l’art comme catéchisme. Les cathédrales gothiques, ces forêts de pierre, étaient des livres pour analphabètes. Les vitraux racontaient la Passion, les tympans terrifiants du Jugement dernier rappelaient aux paysans qu’ils finiraient en enfer s’ils osaient toucher à la femme du seigneur. Saint Augustin avait prévenu : la beauté n’est qu’un piège du diable si elle détourne de Dieu. L’art était encadré, surveillé, domestiqué. Mais dans l’ombre des scriptoriums, des moines ivres de vin et de pigments osaient des enluminures si folles qu’elles frôlaient l’hérésie. L’art, même enchaîné, grattait sous la peau.

3. La Renaissance : l’art comme miroir de l’homme. Léonard de Vinci disséquait des cadavres pour mieux peindre des sourires, Michel-Ange voyait des esclaves dans les blocs de marbre. L’homme devenait la mesure de toute chose, et l’art, son plus beau mensonge. Les Médicis collectionnaient les chefs-d’œuvre comme on collectionne les maîtresses : pour le prestige, pour le pouvoir. Mais dans les ruelles de Florence, Savonarole brûlait les tableaux en place publique, hurlant que l’art était une offense à Dieu. Il avait raison, bien sûr. L’art offense toujours. C’est pour cela qu’on l’aime.

4. Le XVIIe siècle : l’art comme spectacle. Versailles, ce palais de miroirs et de dorures, où Le Brun peignait des plafonds si chargés que le roi lui-même devait se tordre le cou pour les admirer. L’art n’était plus qu’un accessoire de cour, un divertissement pour aristocrates blasés. Molière se moquait des précieuses ridicules, mais qui riait vraiment ? Dans les salons, on dissertait sur le « je ne sais quoi » de la beauté, tandis que dans les bas-fonds, les gueux crevaient de faim. L’art devenait un luxe, et le luxe, une insulte.

5. Le XIXe siècle : l’art comme révolte. Delacroix peignait la liberté guidant un peuple qui n’en voulait pas, Baudelaire chantait les fleurs du mal dans un monde qui ne jurait que par les bons sentiments. Les impressionnistes, ces maudits, osaient peindre la lumière comme elle était : fugace, insaisissable. Zola écrivait que l’art était une « fenêtre ouverte sur le chaos ». Enfin ! On commençait à comprendre que l’art n’était pas là pour consoler, mais pour déranger. Même si les bourgeois continuaient à acheter des natures mortes pour décorer leurs salons.

6. Le XXe siècle : l’art comme déchet, l’art comme cri. Duchamp exposait un urinoir et appelait ça de l’art. Picasso déchirait les visages en mille morceaux. Céline écrivait des phrases si violentes qu’elles semblaient vomies plutôt que rédigées. L’art n’était plus une fenêtre, mais un miroir brisé. Les surréalistes cherchaient l’inconscient, les dadaïstes crachaient sur tout ce qui ressemblait à de la beauté. Et puis il y eut la guerre, les camps, la bombe. Comment peindre après Auschwitz ? Adorno disait que c’était barbare. Il avait tort. C’était nécessaire. L’art, dans sa laideur même, devenait le dernier rempart contre l’oubli.

7. Le XXIe siècle : l’art comme produit, l’art comme algorithme. Aujourd’hui, un artiste bordelais expose au Bourget. Pourquoi pas ? Les aéroports sont les cathédrales de notre époque : des non-lieux où l’on ne fait que passer, où l’on ne vit pas. On y vend des parfums hors de prix, des sandwiches sous cellophane, et maintenant, des toiles. L’art est devenu un produit d’appel, une cerise sur le gâteau de la consommation. Les collectionneurs achètent des NFT à coups de millions, les musées organisent des expositions « instagrammables », et les artistes, pour survivre, doivent plaire aux algorithmes. L’art n’est plus un cri. C’est un like.

Mais revenons à notre aéroport. Le Bourget, ce lieu où l’on attend, où l’on s’ennuie, où l’on rêve d’ailleurs. Exposer de l’art ici, c’est comme jeter une rose dans un égout : le geste est beau, mais la rose pourrira. Pourtant, il y a quelque chose de profondément ironique, et donc profondément humain, dans cette idée. L’art, après tout, a toujours été une tentative désespérée de donner un sens à l’absurdité. Alors pourquoi pas dans un aéroport ? Pourquoi pas dans ce lieu de transit, ce purgatoire moderne où l’homme n’est plus qu’un passager en attente d’un vol qui n’arrivera peut-être jamais ?

Analyse sémantique : le langage de l’art, ou l’art du langage.

Parlons maintenant des mots, ces outils émoussés dont nous nous servons pour parler de ce qui, par essence, les dépasse. Qu’est-ce qu’une « exposition » ? Un mot qui sent la naphtaline, les salles blanches, les cartels en lettres dorées. « Artiste bordelais » : une étiquette, une identité réduite à un lieu de naissance, comme si Bordeaux expliquait quoi que ce soit. Et « aéroport du Bourget » : un nom qui évoque les meetings aériens, les avions de chasse, Lindbergh traversant l’Atlantique, mais aussi les files d’attente, les annonces incompréhensibles, le bruit des réacteurs qui couvre toute pensée.

Le langage, voyez-vous, est une prison. Nous croyons décrire l’art, mais nous ne faisons que le réduire. Une toile n’est pas « belle » ou « laide » : elle est un coup de poing dans l’estomac, une caresse sur une plaie, un rire hystérique dans un enterrement. Les mots nous trahissent. Heidegger disait que le langage est la maison de l’Être. Peut-être, mais c’est une maison aux murs fissurés, où les mots fuient comme du sable entre les doigts.

Et puis il y a le langage de l’art lui-même. Une toile ne parle pas, elle hurle. Une sculpture ne décrit pas, elle frappe. L’art, c’est du silence qui fait du bruit, de l’immobilité qui danse. Kandinsky voyait des couleurs comme des sons, Rimbaud entendait des voyelles en couleurs. L’art, c’est la synesthésie du désespoir : une tentative de faire coïncider les sens, de trouver une unité dans le chaos. Mais dans un aéroport, où tout n’est que bruit, précipitation et indifférence, que peut bien dire une toile ? Elle murmure, peut-être. Et personne ne l’écoute.

Comportementalisme radical et résistance humaniste : l’art comme dernier refuge.

Observons maintenant les hommes. Regardez-les, ces voyageurs pressés, ces visages fermés, ces yeux rivés sur leurs écrans. Ils marchent vite, parlent peu, sourient encore moins. L’aéroport est un laboratoire du comportement humain : on y voit l’homme réduit à ses instincts les plus bas—la peur de rater son vol, l’angoisse du contrôle de sécurité, la joie mesquine d’avoir un siège en classe affaires. Et au milieu de tout cela, une exposition d’art. Une provocation ? Une ironie ? Une bouée de sauvetage ?

Le comportementalisme, cette science qui prétend expliquer l’homme par ses réflexes, ses conditionnements, ses peurs, nous dirait que l’art dans un aéroport est une aberration. Personne n’a le temps. Personne n’a l’envie. Les gens veulent du pratique, du rapide, du jetable. L’art, lui, est lent, inutile, durable. Il exige du temps, de l’attention, de l’émotion. Dans un monde où tout est calculé pour capter notre attention pendant trois secondes avant de la détourner vers une publicité, l’art est une résistance. Une résistance inutile, bien sûr. Mais c’est justement pour cela qu’elle est nécessaire.

L’humanisme, ce vieux rêve poussiéreux, nous rappelle que l’homme n’est pas seulement un consommateur, un passager, un numéro. Il est aussi un être qui doute, qui souffre, qui rêve. L’art, dans sa forme la plus pure, est le dernier refuge de cette humanité. Il ne sert à rien, donc il est tout. Une toile dans un aéroport, c’est comme un arbre dans le désert : une preuve que la vie peut encore exister là où tout semble mort.

Mais attention : l’art peut aussi être un leurre. Un moyen de se donner bonne conscience. « Regardez comme nous sommes cultivés, nous exposons de l’art dans notre aéroport ! » Comme si une toile pouvait racheter les vols low-cost, les compagnies qui exploitent leurs employés, les touristes qui détruisent les villes. L’art ne sauve pas le monde. Il ne le rend même pas plus beau. Il se contente de rappeler que le monde pourrait être autre chose qu’un immense supermarché.

Alors, que faire ? Continuer à exposer, bien sûr. Continuer à peindre, à écrire, à sculpter, même si personne ne regarde. Continuer à résister, même si la résistance est vaine. Car l’art, voyez-vous, n’est pas une réponse. C’est une question. Une question posée à l’humanité depuis Lascaux jusqu’au Bourget : et toi, que fais-tu de ta vie ?

Analogie finale :


Ô Bourget, cathédrale de tôle et de néons,
Où l’homme n’est qu’un sac, un billet, un numéro,
On accroche des toiles comme on jette des fleurs
Sur un cercueil qui passe—et personne ne pleure.

L’artiste bordelais, pâle et les yeux cernés,
A peint des ciels si lourds qu’ils écrasent les nuées,
Des visages sans nom, des mains sans destin,
Des rêves en lambeaux, des espoirs assassinés.

Les voyageurs pressés, les valises à la main,
Jettent un œil distrait, un sourire poli,
« C’est joli », disent-ils, « mais quel est le chemin
Pour la porte d’embarquement ? On nous attend à Bali. »

Et les toiles, muettes, regardent ces fourmis
S’agiter, s’énerver, courir vers leur avion,
Comme si l’ailleurs était moins triste que ici,
Comme si le bonheur était une destination.

Ô mensonge doré ! Ô folie des hommes !
Croire qu’on peut fuir ce qu’on porte en soi-même.
L’art, lui, reste là, immobile et morne,
Un miroir brisé où se reflète notre blême.

Alors prends ton pinceau, artiste maudit,
Et peins, peins encore, même si nul ne voit,
Même si le monde n’est qu’un aéroport
Où l’on attend un vol qui jamais ne viendra.



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