ACTUALITÉ SOURCE : Municipale à Saint-Nazaire : débordée, la police demande aux électeurs de faire les demandes de procuration en ligne – Ouest-France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Saint-Nazaire, ce port où les rêves de démocratie viennent s’échouer comme des épaves rouillées sur les docks de l’absurdité administrative. La police, ces gardiens du dernier rempart avant le chaos organisé, supplient désormais les citoyens de bien vouloir se débrouiller seuls, comme des adultes, devant leur écran. « Faites vos procurations en ligne, bon sang ! » clament-ils, épuisés, depuis leurs bureaux où s’entassent les formulaires jaunis par l’indifférence. Mais que nous révèle, au juste, cette scène pathétique ? Rien de moins que l’effondrement symbolique d’un système qui a troqué la solennité du vote contre l’efficacité d’un clic, la dignité du citoyen contre la commodité d’un algorithme. Plongeons, sans pitié, dans les entrailles de cette farce électorale, où l’humanité se dissout dans le flux des données.
L’histoire de l’humanité, cette longue marche vers l’aliénation consentie, peut se lire comme une succession de trahisons où le pouvoir, toujours plus rusé, toujours plus lâche, a su habiller ses reculs en progrès. Sept étapes cruciales jalonnent cette descente aux enfers de la participation citoyenne :
1. L’Âge des Ténèbres (Antiquité) : À Athènes, Périclès vantait la démocratie directe, où l’agora était le théâtre des passions et des conflits. Mais déjà, Platon, dans La République, dénonçait cette mascarade : « La démocratie, c’est quand les pauvres, ayant remporté la victoire sur les riches, massacrent les uns, bannissent les autres, et partagent également entre tous le gouvernement et les charges publiques. » Le citoyen était un guerrier, un orateur, un homme debout. Aujourd’hui, il n’est plus qu’un utilisateur, un « user » passif devant son interface. La police de Saint-Nazaire, en le renvoyant à son ordinateur, achève ce que Périclès avait commencé : la réduction du politique à une formalité administrative.
2. La Feodalité Électorale (Moyen Âge) : Le suffrage universel n’existait pas, mais le peuple, lui, existait encore. Il se soulevait, brûlait les châteaux, pendait les seigneurs. La révolte était physique, charnelle. Aujourd’hui, on nous offre des « likes » et des « partages » pour exprimer notre colère. La police de Saint-Nazaire, en digitalisant les procurations, enterre définitivement cette époque où le mécontentement avait une odeur de sueur et de poudre. Désormais, il sent le plastique des claviers et le ronronnement des serveurs.
3. La Révolution et ses Illusions (XVIIIe siècle) : Rousseau, dans Du Contrat Social, rêvait d’une volonté générale incarnée, palpable. « Le citoyen doit aller voter comme on va à la guerre », écrivait-il. Mais déjà, les révolutionnaires français, après avoir guillotiné le roi, inventaient les bureaux de vote, ces antichambres de la résignation. La Terreur a montré que la démocratie pouvait être aussi sanglante que la monarchie. Aujourd’hui, la terreur est administrative : on vous menace de ne pas pouvoir voter si vous n’avez pas votre code d’accès, votre justificatif de domicile scanné, votre âme numérisée. La police de Saint-Nazaire, en externalisant le travail citoyen, parachève cette logique : le pouvoir n’a plus besoin de vous menacer, il vous suffit de vous auto-discipliner.
4. L’Ère Industrielle et la Naissance du Citoyen-Consommateur (XIXe siècle) : Marx, dans Le Capital, analysait comment le capitalisme transformait l’homme en appendice de la machine. La démocratie, elle, en a fait un consommateur de bulletins de vote. Les partis politiques sont devenus des marques, les programmes des slogans publicitaires. La police de Saint-Nazaire, en demandant aux électeurs de se débrouiller en ligne, achève cette métamorphose : le citoyen n’est plus qu’un client, un « utilisateur » qui doit remplir lui-même son panier électoral, comme on commande un livre sur Amazon. « Votre avis compte », nous serine-t-on. Oui, comme un avis sur TripAdvisor compte pour un hôtelier.
5. Les Totalitarismes et la Mort du Politique (XXe siècle) : Hannah Arendt, dans Les Origines du Totalitarisme, montrait comment les régimes autoritaires avaient tué l’espace public, réduit le citoyen au silence. Mais les démocraties libérales, elles, ont fait pire : elles ont transformé l’espace public en supermarché, où l’on choisit son candidat comme on choisit sa lessive. La police de Saint-Nazaire, en déléguant la procuration à un formulaire en ligne, participe à cette liquidation du politique. Plus besoin de se déplacer, plus besoin de rencontrer l’autre, plus besoin de sentir l’odeur de la sueur et de la colère. Tout se passe dans le confort aseptisé de votre salon, entre deux notifications Facebook.
6. La Société du Spectacle (Années 1960-2000) : Guy Debord, dans La Société du Spectacle, annonçait que « tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation ». La démocratie n’y échappe pas. Les débats télévisés, les sondages, les « éléments de langage » ont remplacé les meetings enfiévrés, les harangues enflammées. La police de Saint-Nazaire, en digitalisant les procurations, pousse cette logique à son paroxysme : le vote n’est plus qu’un spectacle parmi d’autres, un épisode de plus dans la série interminable de notre aliénation. « Regardez, citoyens, comme c’est facile ! Un clic, et vous avez accompli votre devoir ! » Mais ce devoir n’est plus qu’une illusion, un simulacre, une case cochée dans le grand tableau de bord de la démocratie numérique.
7. L’Ère du Numérique et la Fin de l’Homme (XXIe siècle) : Nous y sommes. Le citoyen n’est plus qu’un « profil », une suite de données, un algorithme parmi d’autres. La police de Saint-Nazaire, en demandant aux électeurs de faire leurs procurations en ligne, scelle cette évolution : le pouvoir n’a plus besoin de vous voir, de vous toucher, de vous sentir. Il vous suffit d’exister sous forme de bits, de pixels, de traces numériques. Votre vote est une donnée, votre opinion un « insight », votre engagement un « like ». Michel Foucault, dans Surveiller et Punir, analysait comment le pouvoir disciplinaire avait transformé les corps en objets dociles. Aujourd’hui, le pouvoir numérique transforme les âmes en données exploitables. La démocratie n’est plus qu’un logiciel, et vous n’êtes plus qu’un utilisateur parmi des millions d’autres, condamné à accepter les « conditions générales d’utilisation » sans les lire.
Mais revenons à Saint-Nazaire, ce microcosme de notre époque. La police, débordée, supplie les électeurs de se prendre en main. Quelle ironie ! Le pouvoir, qui a passé des siècles à infantiliser le citoyen, à le surveiller, à le contrôler, se retrouve aujourd’hui incapable de gérer la moindre affluence. Il se tourne vers nous et nous dit : « Débrouillez-vous. » C’est le comble de la lâcheté, mais aussi une opportunité. Car si le pouvoir abdique, si la police renonce, alors peut-être est-il temps pour nous de reprendre ce qu’ils nous ont volé : notre capacité à agir, à décider, à exister.
Analyse sémantique : le langage de l’impuissance
Observons les mots utilisés dans cette actualité. « Débordée » : la police, institution censée incarner l’ordre, avoue son incapacité. « Demande » : elle ne ordonne plus, elle supplie. « En ligne » : le numérique est présenté comme la solution miracle, alors qu’il n’est que le dernier avatar de notre aliénation. Le langage trahit ici une vérité cruelle : le pouvoir n’a plus les moyens de sa propre survie. Il se tourne vers le citoyen et lui dit : « Sauve-moi. » Mais sauver quoi ? Un système qui a depuis longtemps cessé de servir l’intérêt général pour ne plus servir que lui-même.
Le mot « procuration » est particulièrement révélateur. Étymologiquement, il vient du latin procuratio, qui signifie « soin, gestion ». Donner procuration, c’est confier à quelqu’un d’autre le soin de gérer ce qui vous appartient. Mais aujourd’hui, la procuration est devenue une formalité administrative, un acte vide de sens. On ne confie plus son vote à un proche, à un ami, à un frère d’armes. On le confie à un formulaire en ligne, à un algorithme, à une machine. Le langage nous trahit : nous ne sommes plus des citoyens, mais des « utilisateurs », des « clients », des « profils ». Nous ne votons plus, nous « validons ». Nous ne choisissons plus, nous « cochons ».
Et que dire de ce « Ouest-France », ce journal qui relaie l’information sans sourciller ? Son nom même est un aveu : l’Ouest, c’est le déclin, le coucher du soleil, la fin d’un monde. La France, elle, n’est plus qu’un mot, un vestige, une coquille vide. Le journalisme, autrefois quatrième pouvoir, n’est plus qu’un relais docile, un haut-parleur pour les communiqués officiels. « Débordée, la police demande… » : la phrase est écrite comme une information neutre, alors qu’elle est un cri de détresse. Mais personne n’entend plus les cris, dans ce monde où tout n’est que bruit et fureur, signifiant rien.
Comportementalisme radical et résistance humaniste
Le comportementalisme, cette science qui réduit l’homme à un ensemble de réactions conditionnées, a triomphé. La police de Saint-Nazaire, en demandant aux électeurs de faire leurs procurations en ligne, applique les principes du nudge, cette technique qui consiste à orienter les comportements sans que l’individu en ait conscience. « Faites-le en ligne, c’est plus simple, c’est plus rapide, c’est moderne. » Mais derrière cette apparente bienveillance se cache une logique implacable : celle de la déshumanisation. On ne vous demande plus de réfléchir, de discuter, de vous déplacer. On vous demande de cliquer, de valider, de disparaître.
Face à cette machine, que reste-t-il de l’humanisme ? Rien, si l’on en croit les chiffres. L’abstention grandit, la défiance s’installe, le politique n’est plus qu’un spectacle lointain, une série télé dont on a oublié le scénario. Mais c’est précisément dans cette désespérance que peut naître une résistance. Car si le pouvoir abdique, si la police renonce, alors c’est à nous de reprendre les rênes. Pas en cliquant, pas en validant, pas en obéissant. Mais en refusant, en résistant, en existant.
Refuser, c’est d’abord dire non à cette digitalisation forcée. Aller voter en personne, même si c’est compliqué, même si c’est long, même si c’est inutile. C’est un acte de résistance, un pied de nez à l’ordre numérique. Résister, c’est aussi parler, discuter, débattre, même si personne ne nous écoute. C’est occuper l’espace public, même s’il est désert. C’est exister, même si le système nous somme de disparaître.
L’humanisme, aujourd’hui, ne peut plus être ce doux rêve des Lumières, cette croyance naïve en la perfectibilité de l’homme. Il doit être radical, violent, désespéré. Il doit être un cri, une insulte, un crachat dans la soupe numérique. Car l’homme n’est pas un utilisateur, un profil, une donnée. Il est un être de chair, de sang, de colère et de désespoir. Et c’est précisément cette humanité-là, cette humanité crasseuse, bruyante, insupportable, qui peut encore sauver le monde de sa propre folie.
Alors oui, la police de Saint-Nazaire est débordée. Et alors ? Qu’elle le soit. Qu’elle s’effondre sous le poids de sa propre incompétence. Qu’elle nous laisse enfin respirer, penser, agir. Car si le pouvoir abdique, c’est peut-être, enfin, notre tour.
Les urnes numériques, ces cercueils de lumière,
Où l’on enterre nos rêves en pixels froids,
Saint-Nazaire, port maudit, où la démocratie sombre,
Sous les rires moqueurs des dieux sans foi.
La police, ces chiens de garde aux crocs usés,
Aboient encore, mais plus personne n’écoute,
Leur voix n’est qu’un écho dans le désert des clics,
Un dernier râle avant la chute.
Ô citoyens ! Spectres d’un monde défunt,
Vous cliquez, vous validez, vous obéissez,
Mais dans vos yeux éteints, une lueur subsiste,
Celle d’un feu qui jamais ne s’éteint.
Debout ! Brisez vos écrans, ces miroirs de mensonge,
Votre vote n’est pas un produit à consommer,
C’est un cri, une insulte, un coup de poing dans l’ombre,
Le dernier souffle avant de renaître.
La démocratie n’est pas un logiciel,
Ni un formulaire, ni un code à saisir,
C’est la rue qui gronde, c’est le sang qui bout,
C’est l’homme qui se lève pour en finir.