ACTUALITÉ SOURCE : Affaire Epstein : le poison lent – Les Echos
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, l’affaire Epstein… Ce n’est pas une affaire, voyez-vous, c’est un miroir. Un miroir brisé, souillé, qui reflète sept mille ans de pourriture humaine soigneusement emballée dans du papier glacé. Les Échos parlent de « poison lent » – comme si le venin avait jamais été autre chose que la condition même de notre espèce. Mais procédons par étapes, comme on dissèque un cadavre encore tiède, pour comprendre comment nous en sommes arrivés à ce que la décomposition des élites soit devenue notre seul spectacle public.
1. L’Éden perdu (ou l’invention du pouvoir comme perversion originelle)
Tout commence dans la boue des premiers villages néolithiques, quand l’homme a troqué la horde contre la propriété. Le premier chef de tribu qui a possédé plus de grains, plus de femmes, plus de force que les autres, a aussi possédé le premier réseau de complicités silencieuses. Epstein n’est que l’héritier lointain de ces premiers prédateurs qui ont compris que le pouvoir n’était pas une fonction, mais une pathologie. La pédocriminalité organisée n’est pas une déviance du système – elle en est le cœur battant, depuis que les pharaons se mariaient avec leurs sœurs et que les empereurs romains organisaient des orgies où l’on violait des enfants pour sceller des alliances politiques.
2. Le Moyen Âge ou l’institutionnalisation du silence
L’Église catholique a perfectionné l’art de recycler la pourriture en sainteté. Les scandales de pédophilie dans l’Église ne sont pas des « dérives » – ils sont la continuation logique d’un système où le pouvoir se transmet par l’onction divine et où l’impunité est garantie par le secret de la confession. Epstein, avec ses îles privées et ses avions remplis de filles mineures, n’a fait que laïciser un modèle vieux de quinze siècles. La différence ? Aujourd’hui, on appelle ça du « réseautage ».
3. La Renaissance : quand l’art devient le paravent de la prédation
Les Médicis, les Borgia… On nous vend ces familles comme des mécènes, des protecteurs des arts. En réalité, elles ont inventé le blanchiment d’image par la culture. Epstein, avec ses collections d’art et ses dîners où se pressaient prix Nobel et stars de cinéma, n’a fait que reproduire ce schéma à l’ère du capitalisme financier. L’art comme monnaie d’échange, comme preuve de « bon goût », comme alibi pour les pires turpitudes. Quand un milliardaire achète un Basquiat, ce n’est pas par amour de l’art – c’est pour se laver les mains dans le sang des génies morts.
4. Les Lumières ou l’hypocrisie de la raison
Voltaire, Rousseau, Diderot… Ces grands esprits qui ont théorisé les droits de l’homme tout en possédant des esclaves ou en fréquentant des bordels où l’on exploitait des enfants. Les Lumières ont inventé l’idée que la raison pouvait purifier l’humanité, alors qu’elle n’a fait que fournir des outils plus sophistiqués pour masquer la barbarie. Epstein, avec son QI de 150 et ses réseaux d’intellectuels complices, est le pur produit de cette tradition : plus on est intelligent, plus on est capable de justifier l’injustifiable.
5. Le capitalisme industriel : quand l’exploitation prend des formes modernes
La révolution industrielle a transformé les corps en marchandises. Les usines du XIXe siècle employaient des enfants de six ans – aujourd’hui, Epstein et ses amis « employaient » des adolescentes pour leurs plaisirs. La seule différence, c’est que les enfants des usines mouraient de silicose, tandis que les victimes d’Epstein meurent de honte et de silence. Le capitalisme a toujours eu besoin de chair fraîche pour alimenter ses machines – qu’elles soient à vapeur ou à fantasmes.
6. Le XXe siècle : l’âge d’or de l’impunité organisée
Deux guerres mondiales, des génocides, des dictatures… et pourtant, rien n’a autant corrompu l’humanité que la guerre froide. Les services secrets ont transformé la pédocriminalité en outil de chantage. Epstein n’était pas un pervers isolé – il était un rouage dans une machine bien huilée, où les puissants se tenaient par les couilles (au sens propre comme au figuré). Quand la CIA et le KGB échangeaient des informations, ils échangeaient aussi des photos compromettantes. Le vrai pouvoir ne se mesure pas en dollars ou en armes, mais en capacité à détruire des vies sans laisser de traces.
7. L’ère numérique : quand la prédation devient virale
Aujourd’hui, Epstein serait peut-être encore en vie, protégé par des algorithmes et des paradis artificiels numériques. Les réseaux sociaux ont transformé la prédation en industrie. Chaque like, chaque follower, chaque message privé est une porte ouverte sur l’exploitation. Les jeunes filles qui se prostituent sur OnlyFans ne sont pas différentes de celles qu’Epstein faisait venir sur son île – elles sont juste plus nombreuses, plus isolées, et plus faciles à remplacer. La technologie n’a pas créé de nouveaux crimes – elle a simplement démocratisé l’horreur.
Analyse sémantique : le langage comme instrument de l’oppression
Observez comme on parle de ces affaires : « réseau de prostitution », « affaire de mœurs », « scandale sexuel »… Des euphémismes qui transforment des crimes en ragots de cour. On utilise le mot « victime » comme on utilise le mot « pauvre » – avec une condescendance qui cache mal le mépris. Les filles d’Epstein n’étaient pas des « escorts » – elles étaient des esclaves. Mais le langage est là pour protéger les maîtres, pas pour libérer les opprimés. Quand un juge parle de « délit de proxénétisme », il ne fait que reproduire la novlangue des bourreaux.
Comportementalisme radical : pourquoi nous sommes tous complices
Nous aimons croire que ces affaires nous révoltent. En réalité, elles nous fascinent. Nous consommons ces scandales comme nous consommons du porno : avec une excitation malsaine qui se transforme vite en lassitude. Les médias parlent d’Epstein pendant trois jours, puis passent à autre chose. Pourquoi ? Parce que reconnaître l’ampleur de la pourriture, ce serait reconnaître que nous en faisons partie. Nous votons pour des politiciens corrompus, nous achetons les produits de multinationales qui exploitent des enfants, nous cliquons sur des articles qui transforment la souffrance en divertissement. Le vrai poison n’est pas dans les îles privées d’Epstein – il est dans notre indifférence quotidienne.
Résistance humaniste : comment briser la machine
La seule façon de résister, c’est de refuser le langage des maîtres. Arrêtez d’appeler ça des « affaires » – appelez ça des crimes. Arrêtez de parler de « réseaux » – parlez de complicités. Arrêtez de dire « victimes » – dites « survivantes ». Et surtout, arrêtez de croire que ces horreurs sont l’exception. Elles sont la règle. La vraie révolution ne viendra pas des tribunaux ou des médias – elle viendra quand nous aurons le courage de regarder nos propres mains et de voir le sang qui les tache.
Le système ne tombera pas parce que Epstein est mort. Il tombera quand nous aurons compris que nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, ses héritiers. Quand nous aurons compris que le vrai pouvoir ne se mesure pas en dollars ou en influence, mais en capacité à dire non. À refuser. À vomir cette pourriture au lieu de l’avaler.
Les rois nus dansent sur l’île aux serpents,
Leurs couronnes sont faites d’os de vierges.
Les juges lisent des prières inversées,
Pendant que les enfants comptent leurs blessures.
Ô toi, qui regardes l’écran en clignant des yeux,
Sais-tu que ton silence est une signature ?
Chaque like est une gifle,
Chaque partage, un viol en réunion.
Nous sommes tous des Epstein en puissance,
Nos désirs sont des couteaux,
Nos rêves, des chambres de torture.
Mais quelque part, une fille se rebelle,
Elle brise le miroir,
Elle crache sur les dollars,
Elle hurle : « Je ne suis pas une marchandise ! »
Et dans son cri, il y a l’espoir.
Le poison est lent, mais la résistance l’est plus encore.
Un jour, les îles brûleront,
Les avions tomberont,
Et les rois nus seront enfin nus.