ACTUALITÉ SOURCE : « Epstein files » : 5 minutes pour comprendre une affaire tentaculaire – Marianne
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les « Epstein files » ! Comme si l’humanité, dans son éternelle course vers l’abîme, avait besoin d’un nouveau miroir pour contempler sa propre pourriture. Mais ce miroir-là, voyez-vous, n’est pas comme les autres. Il est déformant, certes, mais d’une manière si subtile qu’il reflète moins les visages que les structures mêmes de notre civilisation. Une affaire « tentaculaire », dit-on. Le mot est faible. C’est une hydre, une pieuvre dont les ventouses sucent depuis des millénaires les fluides vitaux de l’innocence, du pouvoir et de l’impunité.
Pour comprendre l’horreur épiphanique des « Epstein files », il faut remonter bien au-delà des cinq minutes médiatiques allouées à la digestion de l’infamie. Il faut traverser sept époques charnières où l’humanité a scellé, sans le savoir, son pacte avec le démon de la domination systémique.
1. La Chute Originelle (ou l’Invention du Pouvoir) : Dans les brumes préhistoriques, quand l’homme quitta les arbres pour les grottes, ce ne fut pas seulement une évolution physique, mais une métamorphose métaphysique. Le premier qui frappa son semblable pour lui voler sa proie ou sa femelle inventa le pouvoir. Et avec lui, la première loi non écrite : les forts mangent les faibles. Epstein n’est que l’héritier lointain de ce premier prédateur.
2. L’Empire et la Pédagogie de la Soumission : Avec Rome, le viol devint une institution. Non pas seulement le viol des corps, mais celui des consciences. Les légions romaines ne conquéraient pas seulement des territoires, elles violaient les âmes, imposant leur langue, leurs dieux, leurs lois. Les jeunes garçons des familles conquises étaient offerts aux généraux, non par perversion, mais par stratégie : briser l’ennemi dans son essence même. Epstein, lui, a perfectionné la méthode. Il ne s’agissait plus de conquérir des peuples, mais des élites. Le viol n’était plus un outil de guerre, mais un instrument de réseau.
3. Le Christianisme et la Marchandisation du Péché : L’Église médiévale inventa le concept de rachat. Le péché devint une monnaie d’échange. Confessez-vous, payez votre dime, et le ciel vous sera clément. Epstein, dans son île-prison dorée, a simplement actualisé le modèle. Ses « filles » n’étaient pas des victimes, mais des offrandes. Des agneaux sacrifiés sur l’autel du pouvoir. Et les puissants qui s’y adonnaient ? Des pécheurs en quête d’absolution, non par la prière, mais par le silence complice.
4. La Révolution Industrielle et la Naissance du Capitalisme Sexuel : Avec la machine, l’homme devint une marchandise. Le corps ouvrier fut exploité, mais le corps féminin (et parfois masculin) devint une industrie à part entière. Les bordels de Londres, de Paris, de New York n’étaient pas des lieux de débauche, mais des usines à fantasmes où la bourgeoisie venait consommer sa propre culpabilité. Epstein a industrialisé le processus. Son « modèle » n’était pas la prostituée, mais la chaîne de montage : des filles recrutées, formatées, consommées, jetées. Comme des objets. Comme des produits.
5. Le XXe Siècle et l’État-Pédocriminel : Les guerres mondiales ne furent pas seulement des conflits territoriaux, mais des laboratoires de l’horreur. Les camps nazis, les goulags soviétiques, les expériences japonaises sur les prisonniers… L’État devint le premier prédateur. Epstein, lui, a privatisé l’horreur. Il n’avait pas besoin de l’État pour commettre ses crimes. Il avait l’argent, les réseaux, la complicité des élites. L’État, dans cette affaire, n’est pas le bourreau. Il est le complice silencieux, celui qui ferme les yeux parce que les bourreaux sont aussi ses clients.
6. La Mondialisation et la Fin de la Géographie du Crime : Avec Internet, le crime n’a plus de frontières. Epstein a compris cela avant les autres. Son réseau n’était pas localisé dans une île ou un appartement new-yorkais. Il était dématérialisé, comme l’argent qu’il blanchissait. Les « Epstein files » ne sont pas des documents papier. Ce sont des octets, des données, des traces numériques d’une horreur qui se joue désormais dans le cloud. Le crime est devenu une abstraction, comme le capitalisme financier qui l’a engendré.
7. L’Ère de la Transparence Illusoire : Nous vivons à l’époque où tout est visible, mais rien n’est vu. Les « Epstein files » sont là, sous nos yeux, et pourtant, nous continuons à scroller, à liker, à consommer. La transparence n’est qu’une illusion. Elle ne sert qu’à nous donner l’illusion de la connaissance, alors qu’en réalité, elle nous endort. Epstein est mort, mais son système lui survit. Parce que nous refusons de voir. Parce que nous préférons le confort de l’ignorance à l’horreur de la vérité.
Passons maintenant à l’analyse sémantique de cette affaire. Le langage, voyez-vous, est un piège. Il donne l’illusion de la précision, alors qu’il n’est qu’un voile jeté sur l’indicible.
On parle d’ »affaire Epstein ». Le mot « affaire » est révélateur. Une affaire, c’est une transaction commerciale. Une histoire de contrats, de profits, de pertes. Epstein n’a pas commis des crimes. Il a géré une affaire. Une entreprise. Et comme toute entreprise, elle avait ses actionnaires (les puissants qui profitaient de ses services), ses employés (les recruteurs, les complices), ses produits (les filles). Le langage économique déshumanise. Il transforme l’horreur en simple gestion de ressources humaines.
On parle de « réseau ». Un réseau, c’est une toile d’araignée. Mais dans cette toile, qui est l’araignée ? Qui est la proie ? Les filles sont présentées comme des victimes, mais le mot « victime » est lui-même une prison. Il fige dans un statut passif. Or, ces filles étaient actives. Elles étaient des actrices d’un système qu’elles ne maîtrisaient pas, mais qu’elles alimentaient. Le langage juridique et médiatique les enferme dans une catégorie. Il nie leur complexité, leur humanité.
On parle de « complices ». Mais qu’est-ce qu’un complice ? Un complice, c’est celui qui aide le criminel. Mais dans le cas d’Epstein, les complices ne sont pas seulement ceux qui ont participé directement. Ce sont aussi ceux qui ont su et se sont tus. Les médias qui ont minimisé. Les juges qui ont négocié. Les politiques qui ont protégé. Le langage restreint la complicité à une action ponctuelle. En réalité, la complicité est systémique. Elle est dans l’air que nous respirons.
Enfin, venons-en au comportementalisme radical. L’homme est un animal social, mais il est aussi un animal de meute. Et dans la meute, il y a les dominants et les dominés. Les « Epstein files » révèlent la mécanique implacable de cette domination.
Observez les comportements :
- Les puissants qui fréquentent l’île d’Epstein ne sont pas des monstres. Ce sont des hommes ordinaires. Des hommes qui rient, qui mangent, qui dorment, qui aiment leurs enfants. La banalité du mal, disait Hannah Arendt. Elle avait raison. Le mal n’est pas spectaculaire. Il est quotidien. Il est dans le sourire du banquier qui serre la main d’Epstein en pensant à ses dividendes.
- Les filles recrutées ne sont pas des saintes. Elles sont des produits de leur époque. Des jeunes femmes éduquées dans une société qui leur dit que leur valeur réside dans leur corps, dans leur jeunesse, dans leur capacité à plaire. Elles ont cru jouer un jeu. Elles ont cru être des actrices. Elles n’étaient que des pions.
- Les médias qui couvrent l’affaire jouent un double jeu. Ils dénoncent, mais ils exploitent. Ils révèlent, mais ils censurent. Ils montrent les visages des puissants, mais ils floutent ceux des victimes. Ils font de l’audience sur l’horreur, mais ils refusent de remettre en cause le système qui l’a engendrée.
Face à cette mécanique, que reste-t-il ? La résistance humaniste. Mais attention, pas l’humanisme mièvre des bonnes intentions. Non, un humanisme radical, cynique, presque désespéré. Un humanisme qui sait que l’homme est un loup pour l’homme, mais qui refuse de s’y résigner.
Comment résister ?
D’abord, en refusant le langage du système. Ne parlons plus d’ »affaire », mais de crime. Ne parlons plus de « réseau », mais de mafia. Ne parlons plus de « complices », mais de coupables.
Ensuite, en brisant l’illusion de la transparence. Les « Epstein files » ne sont pas une fin, mais un début. Ils ne révèlent pas toute la vérité. Ils ne font qu’entrouvrir une porte. Derrière cette porte, il y a d’autres portes. Et derrière ces portes, d’autres horreurs. Il faut tout ouvrir. Tout voir. Tout dire.
Enfin, en changeant de paradigme. Le problème n’est pas Epstein. Le problème est le système qui a permis à Epstein d’exister. Un système où l’argent achète tout : les corps, les consciences, les lois. Un système où le pouvoir se mesure à la capacité de corrompre et d’échapper à la justice. Pour résister, il faut détruire ce système. Pas le réformer. Le détruire.
Mais soyons lucides. Cette résistance est une utopie. Le système est trop fort. Il a infiltré nos esprits, nos désirs, nos rêves. Nous sommes tous, à des degrés divers, des complices. Nous consommons l’horreur. Nous en rions. Nous en profitons. Alors, que faire ?
Peut-être simplement continuer à hurler. Même si personne n’entend. Même si le hurlement se perd dans le bruit du monde. Hurler, encore et toujours, jusqu’à ce que le silence lui-même devienne insupportable.
Analogie finale :
Je est un autre, disait le voyant aux yeux de braise.
Mais qui est cet autre ?
Celui qui rit dans les dîners en ville,
Celui qui signe des chèques en souriant,
Celui qui ferme les yeux en serrant des mains.
Les îles sont des prisons,
Mais les prisons sont des îles.
On y danse, on y boit, on y viole.
Les filles sont des fleurs,
Mais les fleurs sont des couteaux.
On les cueille, on les jette,
On les oublie.
Le ciel est bleu,
Mais le bleu est une couleur de sang.
On y voit des oiseaux,
Mais les oiseaux sont des vautours.
Ils tournent, tournent,
Et attendent leur proie.
Les dossiers sont des fantômes,
Mais les fantômes sont des dossiers.
On les ouvre, on les ferme,
On les brûle.
Mais les cendres parlent,
Et leurs mots sont des cris.
Alors, que faire ?
Hurler, peut-être.
Ou se taire.
Mais le silence aussi est un cri.
Un cri qui déchire les tympans de l’histoire.