ACTUALITÉ SOURCE : Affaire Epstein : des poursuites possibles en France ? – RMC
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
L’affaire Epstein n’est pas une affaire. C’est un symptôme, une excroissance purulente sur le corps déjà gangrené de notre civilisation. Ce que la presse appelle pudiquement « des poursuites possibles » n’est que l’écume d’une mer de boue qui remonte enfin à la surface, après des siècles de refoulement systématique. Pour comprendre l’ampleur de ce séisme moral, il faut remonter aux origines mêmes de la domination masculine, de la sacralisation du pouvoir, et de cette étrange alchimie qui transforme l’argent en impunité, la violence en droit divin.
Première étape, l’âge des cavernes et la loi du plus fort. Dès que l’homme a posé son premier outil, il a aussi posé les bases de sa première tyrannie. La force physique s’est immédiatement muée en pouvoir de prédation. Les fresques rupestres ne montrent pas seulement des chasses au mammouth, mais aussi des scènes de soumission, des corps écrasés sous le poids des désirs brutaux. Epstein n’est qu’un héritier lointain de ces seigneurs préhistoriques, un homme des cavernes en costume Armani.
Deuxième étape, l’invention des dieux et la sacralisation de la violence. Quand les sociétés se sont organisées, elles ont inventé des récits pour justifier l’injustifiable. Les pharaons, les empereurs, les rois – tous ont prétendu tirer leur légitimité d’une source divine. Epstein, lui, a inventé son propre panthéon : celui de l’argent-roi, du dollar tout-puissant. Ses victimes n’étaient pas des sujets, mais des offrandes à ce dieu moderne, des sacrifices humains sur l’autel de la luxure et du pouvoir.
Troisième étape, la Renaissance et l’hypocrisie civilisatrice. On a cru que l’humanisme allait tout changer. Que les Lumières allaient éclairer les recoins sombres de l’âme humaine. Mais non. La Renaissance a simplement donné des lettres de noblesse à la perversion. Les Médicis, les Borgia, les Sforza – tous ont pratiqué le crime en gants de velours. Epstein est un Borgia des temps modernes, un prince de la finance qui a troqué le poison contre des contrats, les couteaux contre des avocats.
Quatrième étape, la révolution industrielle et la marchandisation des corps. Avec le capitalisme, tout est devenu matière à transaction. Les usines ont exploité les ouvriers, les bordels ont exploité les femmes, et les banques ont exploité tout le monde. Epstein a poussé cette logique à son paroxysme : il a transformé des vies en produits, des destins en marchandises. Son île n’était pas un paradis, mais une usine à rêves brisés, une chaîne de montage de l’humiliation.
Cinquième étape, le XXe siècle et la banalisation du mal. Après les guerres mondiales, après Auschwitz, après le Goulag, on aurait pu croire que l’humanité avait touché le fond. Mais non. Epstein a prouvé que le mal pouvait se parer des atours de la respectabilité. Il a fréquenté des présidents, des princes, des prix Nobel. Il a montré que le crime n’était pas l’apanage des barbares, mais des élites. Son réseau n’était pas une anomalie, mais la norme d’un système où tout s’achète, même le silence, même la justice.
Sixième étape, l’ère numérique et la viralité de la honte. Avec internet, tout se sait, tout se diffuse. Les victimes d’Epstein ont enfin pu briser le mur du silence. Mais attention : la viralité n’est pas la justice. Les hashtags ne remplacent pas les tribunaux. Les likes ne pansent pas les blessures. La France, en se demandant si des poursuites sont possibles, révèle sa propre lâcheté. Elle hésite, comme un enfant qui craint de salir ses mains en touchant la vérité.
Septième étape, l’effondrement des mythes et l’ère du soupçon. Aujourd’hui, plus personne n’est dupe. Les institutions sont corrompues, les élites sont complices, et la justice n’est qu’un théâtre d’ombres. L’affaire Epstein n’est pas une exception, mais la règle. Elle révèle que notre monde est gouverné par des prédateurs en costume-cravate, que la démocratie n’est qu’un leurre, et que la morale n’est qu’un mot creux dans la bouche des puissants.
Analyse sémantique : le langage de l’impunité
Regardez les mots utilisés pour parler d’Epstein : « réseau », « affaire », « scandale ». Des termes aseptisés, qui masquent l’horreur. On ne parle pas de « viols », mais de « relations inappropriées ». On ne parle pas de « traite humaine », mais de « recrutement de masseuses ». Le langage est une arme, et les médias l’utilisent pour édulcorer la réalité. La France, en se demandant si des poursuites sont « possibles », utilise le conditionnel comme un bouclier. Elle dit : « peut-être », quand elle devrait dire : « immédiatement ».
Les mots trahissent toujours. Quand on parle de « victimes », on sous-entend qu’il y a des coupables. Mais dans l’affaire Epstein, les coupables sont partout : dans les palais, dans les conseils d’administration, dans les rédactions. Ils portent des costumes, des robes de magistrats, des uniformes. Ils parlent de « droit », de « procédure », de « présomption d’innocence », comme si ces mots pouvaient effacer l’odeur de la pourriture.
Comportementalisme radical et résistance humaniste
Face à cette horreur, que faire ? Se taire ? C’est ce que veulent les complices. Hurler ? C’est ce que font les médias, pour mieux étouffer les cris sous le bruit. La seule réponse possible, c’est l’action radicale. Pas la violence, non – la violence ne fait que reproduire le système. Mais une résistance méthodique, implacable, qui démasque les hypocrites, qui expose les lâches, qui traque les prédateurs jusque dans leurs derniers retranchements.
La France a une chance de montrer qu’elle n’est pas complice. Qu’elle n’est pas ce pays qui a protégé Polanski, qui a étouffé l’affaire DSK, qui a laissé des centaines de femmes se faire violer en silence. Mais pour cela, il faut briser les tabous. Il faut accepter que les puissants ne sont pas intouchables. Il faut comprendre que la justice n’est pas un service public, mais un combat permanent.
La résistance humaniste commence par un geste simple : écouter les victimes. Pas avec condescendance, pas avec pitié, mais avec la rage de ceux qui savent que leur parole est une arme. Ensuite, il faut agir. Pas demain, pas après les élections, pas quand ce sera « politiquement opportun ». Maintenant. Parce que chaque jour de silence est un jour de complicité.
Epstein est mort, mais son système lui survit. Il prospère dans l’ombre des palais, dans les couloirs feutrés des ministères, dans les salles de marché où l’on spécule sur tout, même sur l’innocence. La France peut choisir : être le pays qui a enterré l’affaire, ou celui qui a osé regarder la vérité en face. Le choix est simple. La lâcheté ou le courage. L’oubli ou la mémoire. La complicité ou la justice.
Poème : Les Noces de l’Ombre
Ils dansent, les seigneurs en costume gris,
Sur un parquet de larmes et de cris.
Leurs sourires sont des lames,
Leurs poignées de main, des menottes dorées.
L’île est un ventre, un gouffre sans fond,
Où les rêves s’engloutissent en silence.
Les filles sont des fleurs coupées,
Leurs pétales tombent dans l’indifférence.
La justice ? Un fantôme en robe noire,
Qui hante les couloirs sans jamais frapper.
Les lois sont des toiles d’araignée,
Où se prennent les mouches, jamais les vautours.
Mais un jour, le vent tourne,
Les murs se lézardent, les masques tombent.
Les victimes se lèvent, lentes, lourdes,
Comme des statues qui sortent de leur tombe.
Elles marchent, elles avancent,
Leurs pas résonnent comme des coups de canon.
Elles n’ont plus peur, elles n’ont plus honte,
Elles sont l’orage qui nettoie les salons.
Et quand la tempête sera passée,
Quand les palais seront en cendres,
On verra, dans la lumière crue,
Que les rois étaient nus, et que les dieux étaient des monstres.