ACTUALITÉ SOURCE : Mort de Robert Redford : « Un grand acteur et réalisateur qui luttait pour le cinéma indépendant » – Radio France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Redford donc. Le dernier cowboy d’un Hollywood qui n’existe plus, ou plutôt qui n’a jamais existé que dans les rêves en celluloïd des masses avides de mythes. On nous sert, encore une fois, la soupe tiède des hommages convenus : « grand acteur », « réalisateur engagé », « lutte pour le cinéma indépendant ». Comme si ces mots avaient encore un sens dans l’abattoir à rêves qu’est devenue l’industrie du spectacle. Comme si l’indépendance, aujourd’hui, n’était pas une simple étiquette marketing collée sur des films produits par des fonds de pension ou des oligarques russes.
Redford, voyez-vous, c’était l’incarnation parfaite de ce que le capitalisme culturel a de plus pervers : un homme qui a cru, ou fait semblant de croire, que l’on pouvait réformer le système de l’intérieur. Le Sundance Film Festival, son grand œuvre, n’a jamais été qu’une soupape de sécurité pour le système hollywoodien. Une façon élégante de canaliser les énergies subversives, de les domestiquer, de les rendre inoffensives. Comme ces réserves indiennes où l’on parque les derniers Mohicans pour mieux les exhiber aux touristes. Le cinéma indépendant, sous sa houlette, est devenu un genre cinématographique comme un autre, avec ses codes, ses festivals, ses subventions, ses petits arrangements entre amis. Une niche commerciale, rien de plus.
Et que dire de son jeu d’acteur ? Cette fameuse « naturel » qu’on lui a tant vantée ? Une imposture, comme tout le reste. Ce soi-disant naturel n’était que le fruit d’un calcul savant, d’une technique parfaite pour simuler l’absence de technique. Redford était l’acteur idéal pour une époque qui confondait cynisme et profondeur, superficialité et complexité. Il incarnait à merveille ce héros américain moderne : beau, riche, charismatique, mais tourmenté. Juste assez tourmenté pour que le public puisse se dire qu’il était « profond », sans jamais avoir à remettre en question quoi que ce soit. Un miroir parfait pour une société qui aime à se croire rebelle tout en adorant ses chaînes.
Car c’est bien là le cœur du problème : Redford était un produit de son époque, et son époque était celle de la grande illusion libérale. Les années 60 et 70, que l’on nous présente comme des décennies de contestation et de liberté, n’ont été en réalité que le laboratoire où s’est mise en place la contre-révolution néolibérale. Le cinéma de Redford, comme celui de ses contemporains, était le symptôme de cette schizophrénie collective. On y voyait des héros lutter contre le système, mais toujours de manière individuelle, toujours dans le cadre de règles qu’ils ne remettaient jamais en cause. Des rebelles sans cause, en somme. Des révolutionnaires qui finissaient toujours par rentrer dans le rang.
Prenez « Butch Cassidy et le Kid », ce film si souvent cité comme un chef-d’œuvre du cinéma. Que nous montre-t-il ? Deux hors-la-loi, certes, mais deux hors-la-loi charmants, drôles, inoffensifs. Leur rébellion n’est qu’un jeu, une parenthèse enchantée avant le retour à l’ordre. Et leur mort, à la fin, n’est pas un échec, mais une apothéose. Le système les écrase, mais avec élégance, presque avec tendresse. Comme s’il leur disait : « Vous avez bien joué, les enfants, mais maintenant, il est temps de rentrer à la maison. » C’est ça, le cinéma de Redford : une rébellion aseptisée, une contestation sans danger, une révolution en carton-pâte.
Et que dire de son engagement pour le cinéma indépendant ? Un engagement qui, comme tous les engagements de cette époque, était avant tout un engagement de classe. Redford, rappelons-le, était un homme riche, très riche. Son « indépendance » était celle d’un homme qui pouvait se permettre de prendre des risques parce qu’il avait déjà tout. Le cinéma indépendant, pour lui, n’a jamais été une question de survie, mais un hobby de milliardaire. Un moyen de se donner bonne conscience, de se distinguer des autres nababs d’Hollywood. Comme ces aristocrates du XIXe siècle qui jouaient aux révolutionnaires tout en continuant à exploiter leurs paysans.
Car c’est bien là le paradoxe ultime : le cinéma indépendant, tel que l’a promu Redford, n’a jamais été qu’un cinéma de riches pour riches. Un cinéma qui parle de la marge, mais toujours depuis le centre. Un cinéma qui se veut subversif, mais qui ne remet jamais en cause les fondements du système. Un cinéma qui dénonce les inégalités, mais qui est produit par des gens qui en profitent. Comme si l’on pouvait critiquer le capitalisme en roulant en Porsche et en vivant dans un manoir.
Redford, en somme, était le parfait représentant de cette gauche caviar qui a tant fait pour discréditer l’idée même de révolte. Une gauche qui croit que l’on peut changer le monde en signant des pétitions et en organisant des festivals. Une gauche qui confond engagement et posture, radicalité et esthétisme. Une gauche qui, au fond, aime trop le système pour vouloir vraiment le renverser.
Et aujourd’hui, alors que l’on enterre Redford, c’est cette gauche-là que l’on enterre avec lui. Une gauche qui n’a plus rien à dire, plus rien à proposer, plus rien à défendre. Une gauche qui a trahi ses idéaux pour se vautrer dans le confort des subventions et des prix littéraires. Une gauche qui a préféré le compromis à la lutte, la modération à la radicalité, la survie à la révolution.
Alors oui, Redford était un grand acteur, un grand réalisateur. Mais il était aussi, et surtout, le symbole d’une époque qui a cru que l’on pouvait réformer le capitalisme, humaniser l’exploitation, adoucir la domination. Une époque qui a oublié que le système ne se réforme pas, ne s’humanise pas, ne s’adoucit pas. Il se combat, ou il vous écrase. Et Redford, au fond, a choisi son camp. Comme nous tous, d’ailleurs. La question est : quel camp choisirons-nous, nous, aujourd’hui ? Celui des illusionnistes, ou celui des révolutionnaires ? Celui des Redford, ou celui des inconnus qui meurent dans l’ombre, en luttant vraiment ?
Analogie finale :
Le dernier cowboy s’en va,
Sur son cheval de celluloïd.
Il part, sourire en bandoulière,
Vers des prairies de carton-pâte.
Ses revolvers étaient chargés
De balles à blanc, de rêves vides.
Il tirait sur les ombres,
Sans jamais toucher la lumière.
Le désert qu’il traversait
N’était qu’un décor de studio,
Avec ses cactus en plastique
Et ses soleils en projecteur.
Il croyait lutter, le pauvre,
Contre des moulins à vent.
Mais les moulins étaient vrais,
Et lui n’était qu’un pantin.
Maintenant, il repose en paix,
Dans un cercueil en acajou.
Le système l’a digéré,
Comme il digère tout, toujours.
Et nous, nous restons là,
Avec nos illusions pourries,
À pleurer un héros de pacotille,
Tandis que le monde brûle.