ACTUALITÉ SOURCE : FIFIB 2025 – Le cinéma indépendant s’invite à Bordeaux – Maze.fr
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, le Festival International du Film Indépendant de Bordeaux ! Une foire aux vanités en costume d’agneau, où l’on célèbre l’audace en smoking et la subversion en costume trois-pièces. Regardez-les défiler, ces apôtres du « cinéma libre », ces chevaliers blancs de la pellicule alternative, comme si l’indépendance était une question de budget et non d’âme. Comme si un film tourné avec trois sous et une caméra volée à Canon était automatiquement plus pur qu’un blockbuster hollywoodien. Quelle farce ! Quelle mascarade bourgeoise où l’on se congratule entre initiés en sirotant des verres de vin bio payés par des subventions publiques, ces mêmes subventions qui étouffent toute velléité de réelle rébellion sous des montagnes de paperasse et de critères d’éligibilité aussi rigides que les dogmes qu’ils prétendent combattre.
Le cinéma indépendant, voyez-vous, est une notion aussi fuyante qu’un rêve de cocaïnomane au petit matin. Qu’est-ce qu’un film indépendant ? Un film sans studio ? Un film sans argent ? Un film sans public ? Ou simplement un film qui se drape dans les oripeaux de la marginalité pour mieux se vendre comme un produit de luxe, une expérience cinématographique « authentique » pour bobos en quête de frissons esthétiques ? Le FIFIB, comme tant d’autres festivals, n’est qu’un miroir aux alouettes, un piège à cons où l’on vient se repaître de l’illusion de la transgression, alors que tout, absolument tout, est calculé, formaté, marketé. Les programmateurs, ces nouveaux inquisiteurs du goût, décident de ce qui est « indépendant » et de ce qui ne l’est pas, comme si l’indépendance était une case à cocher sur un formulaire. Et les réalisateurs, pauvres hères en mal de reconnaissance, courbent l’échine, acceptent les compromis, signent les chèques en blanc de leur intégrité artistique pour un strapontin dans le grand cirque médiatique.
George Steiner, ce géant aux pieds d’argile, nous avait prévenus : la culture est une marchandise comme une autre, et ceux qui prétendent la défendre ne sont souvent que des fossoyeurs en costume cravate. Le cinéma indépendant, dans sa version festivalière, est l’exemple parfait de cette récupération. On y célèbre la forme au détriment du fond, l’esthétique au détriment de l’éthique, le geste au détriment de la pensée. Les films sélectionnés sont souvent des objets froids, des exercices de style sans âme, des manifestes politiques vidés de leur substance par le politiquement correct ambiant. On y parle de résistance, mais on ne résiste à rien. On y parle de liberté, mais on se soumet à toutes les contraintes. On y parle d’art, mais on ne produit que des artefacts.
Et Bordeaux, dans tout ça ? Ah, Bordeaux ! Cette ville-musée, ce décor de carte postale où l’on vient célébrer le cinéma indépendant comme on célèbre un grand cru classé, avec la même condescendance, la même morgue. Bordeaux, ville des riches négociants et des pauvres étudiants, ville des façades haussmanniennes et des squats insalubres, ville où l’on organise des festivals pour mieux oublier les inégalités qui la rongent. Le FIFIB est un baume sur une plaie purulente, un pansement sur une jambe de bois. On y parle de diversité, mais la diversité, à Bordeaux, se mesure en mètres carrés de loft et en bouteilles de Saint-Émilion. On y parle d’ouverture, mais l’ouverture, ici, est une porte tournante qui ne laisse entrer que ceux qui ont le bon carnet d’adresses, le bon diplôme, le bon accent.
Le comportementalisme radical, cette science froide qui réduit l’homme à une somme de réflexes conditionnés, nous enseigne une vérité cruelle : nous sommes tous des rats de laboratoire, et les festivals de cinéma ne sont que des labyrinthes savamment conçus pour nous faire croire que nous choisissons notre chemin, alors que nous ne faisons que suivre les odeurs de fromage disposées çà et là par les organisateurs. Le public du FIFIB, ce public trié sur le volet, ce public qui se pâme devant des films incompréhensibles pour mieux se sentir supérieur au vulgum pecus qui va voir les derniers Marvel, est le produit parfait de ce conditionnement. On lui a appris à aimer ce qui est difficile, à mépriser ce qui est populaire, à confondre élitisme et excellence. Et les réalisateurs, ces rats de laboratoire un peu plus chanceux, courent après les subventions comme des drogués après leur dose, prêts à toutes les compromissions pour un peu de reconnaissance, un peu de visibilité, un peu de cette gloire éphémère qui s’évapore dès que les projecteurs s’éteignent.
Mais il y a pire, bien pire. Il y a cette résistance humaniste qui n’est qu’un leurre, une coquille vide, un mot-valise que l’on agite comme un drapeau blanc pour mieux se rendre sans combattre. Le cinéma indépendant, dans sa version édulcorée, aseptisée, est l’incarnation même de cette résistance de pacotille. On y parle d’humanité, mais on ne montre que des ombres, des silhouettes, des marionnettes désarticulées. On y parle d’engagement, mais on ne s’engage que dans des causes consensuelles, des combats déjà gagnés, des luttes sans risque. On y parle de vérité, mais on ne montre que des mensonges polis, des demi-vérités, des vérités si diluées qu’elles en deviennent insipides. Le cinéma indépendant, tel qu’il est célébré à Bordeaux et ailleurs, est un cinéma de la résignation, un cinéma qui a renoncé à changer le monde pour se contenter de le commenter, de le critiquer, de le moquer, sans jamais proposer autre chose que des constats désabusés et des fins ouvertes qui ne mènent nulle part.
Et pourtant… Pourtant, il y a quelque chose de pathétique, de touchant, presque de beau, dans cette quête désespérée de sens, dans cette volonté de croire que l’art peut encore sauver quelque chose, que le cinéma peut encore être un outil de libération, un moyen de résistance. Les réalisateurs qui envoient leurs films au FIFIB, ces artisans de l’image et du son, ces rêveurs éveillés, sont les derniers romantiques d’un monde qui a depuis longtemps enterré le romantisme sous des montagnes de cynisme et de désillusion. Ils croient encore, contre toute raison, contre toute évidence, que leur voix compte, que leur regard peut changer les choses, que leur film peut faire la différence. Et c’est cette croyance, cette naïveté presque, qui les rend à la fois ridicules et admirables.
Mais attention : cette admiration ne doit pas nous aveugler. Le cinéma indépendant, dans sa version festivalière, est un cinéma de l’impuissance. Il se complaît dans la marge, il s’y vautre, il en fait un étendard, alors que la marge n’est qu’un ghetto doré, une prison confortable où l’on se persuade que l’on est libre parce que l’on a choisi ses chaînes. La véritable indépendance, la véritable subversion, ne se trouve pas dans les festivals, dans les subventions, dans les articles élogieux des critiques branchés. Elle se trouve dans les salles de cinéma de quartier, dans les vidéoclubs de banlieue, dans les écrans d’ordinateur où des inconnus regardent des films piratés en mangeant des nouilles instantanées. Elle se trouve dans ces œuvres qui ne cherchent pas à plaire, qui ne cherchent pas à être comprises, qui ne cherchent pas à être aimées, mais qui existent, simplement, comme des coups de poing dans la gueule d’un monde qui ne veut plus rien voir, plus rien entendre, plus rien sentir.
Alors, oui, le FIFIB 2025 est une bonne chose, dans le sens où toute manifestation culturelle est une bonne chose. Mais ne nous y trompons pas : ce n’est qu’un leurre de plus, une illusion de plus, une façon de plus de nous faire croire que le cinéma est vivant, alors qu’il n’est plus qu’un cadavre que l’on promène de festival en festival, en espérant qu’il ressuscitera par magie. Le cinéma indépendant, le vrai, celui qui bouscule, qui dérange, qui révolte, n’a pas besoin de festivals pour exister. Il existe dans l’ombre, dans le silence, dans l’indifférence, et c’est là, et seulement là, qu’il peut encore prétendre à une quelconque forme de liberté.
Analogie finale :
Le cinéma indépendant est comme un oiseau en cage,
Dont on a doré les barreaux pour mieux le vendre.
On lui chante des louanges, on lui jette des graines,
Mais personne n’ose ouvrir la porte,
De peur qu’il ne s’envole,
Et qu’on ne découvre alors
Qu’il n’avait plus de plumes.